Publié le 24 Mars 2018

Politiciens, intellectuels et autres- Barakat ! (ça suffit !) d’insulter le peuple !

En 1991, après son échec aux élections comme député, Mr Saïd Sadi a déclaré : « Je me suis trompé de société ». Par la suite, Mr Noureddine Boukrouh s’est laissé échappé l’expression « ghâchi » (foule) à propos du peuple. Et trop de fois on lit chez des intellectuel-le-s et même des militant-te-s des propos méprisants sur le peuple. Encore une fois, des affirmations semblables sont publiés, cette fois-ci par une personne (1) qui n’a pas la dimension sociale des deux hommes politiques cités auparavant. Je n’y aurais pas répondu s’il ne me semblait pas que ses propos, concernant le peuple, paraissent représentatifs d’une certaine mentalité diffuse. Dès lors, il est nécessaire d’exposer ces propos, les analyser et éclaircir leur contenu explicite et, surtout, implicite.

« Une nation est avant tout la conscience d'un peuple », lit-on. Mais, étant donné que ce « peuple » est composé majoritairement de chômeurs, de travailleurs manuels, de techniciens, d’employés de niveau hiérarchique inférieur, c’est-à-dire de personnes dominées et exploitées, donc dans l’impossibilité matérielle de se doter de conscience, laquelle s’obtient par l’instruction, la lecture, la formation, ce qui suppose disposer de temps libre et ne pas être exténué par la journée de travail, comment ce peuple, donc, aurait-il pu acquérir cette « conscience » ?

Par contre, la personne qui dispose de cette « conscience », aurait-elle pu l’avoir si elle était soumise aux conditions matérielles épouvantables de ce peuple ?… Évidemment pas. La personne qui a pu disposer de conscience bénéficie de conditions matérielles assez favorables (2) pour avoir le temps (et l’argent) pour se consacrer à l’acquisition de cette conscience, par la lecture, par les discussions et par la pratique militante.

Donc, « la conscience d’un peuple », n’est-ce pas d’abord celle des personnes qui ont le privilège de bénéficier des moyens matériels pour disposer de cette « conscience » ? Donc « la conscience d’un peuple » n’est-elle pas, d’abord, celle de cette partie privilégiée qui a les moyens matériels de la posséder ?… Aussi, si on a une suffisante connaissance socio-historique, notamment concernant un peuple, une nation et une conscience, on devrait plutôt dire : une nation est avant tout la conscience d’une intelligentzia qui est la partie la plus éclairée d’un peuple. Parce que nul part on a vu une conscience de peuple si elle n’a pas été fournie par sa composante capable de l’acquérir : la minorité d’intellectuel-le-s ayant eu la possibilité d’accéder à un savoir.

Par cette explication, on comprend que la citation en examen, mentionnée au début de ce texte, évacue (par ignorance, sinon par opportunisme) le facteur « intelligentzia » pour ne considérer que le peuple, ce qui permet, alors, de le considérer seul responsable de la conscience.

On lit encore : « Sans conscience il n y a pas de peuple. » Je viens d’expliquer quel agent social devrait d’abord, parce qu’il bénéficie de moyens matériels, avoir cette conscience. La réalité devrait formuler donc la phrase autrement : « Sans une minorité de privilégiés matériels qui ont, malgré cela, le sens « de la liberté, de la justice et de la dignité », comment cette conscience existerait ? Et qu’est-ce, alors, que cette « conscience », sinon la capacité de la concrétiser par une résistance, une lutte pour réaliser cet idéal de « liberté, justice, dignité » ?

Ah, mais voilà l’argument qui justifie la prémisse formulée sur la conscience : « Je ne militerai plus jamais pour des soumis. »… Doit-on militer uniquement pour des insoumis ?… N’est-ce pas trop commode ?… La militance ne se justifie-t-elle pas, d’abord, en faveur des « soumis » pour tenter de les convaincre en leur proposant des moyens pour se libérer de cette soumission ?

Puis on lit : « « J'ai milité contre le viol de la constitution en 2008, j'ai milité contre un quatrième mandat en 2014 et je militerai contre un cinquième mandat pour 2019. » Très bien ! Mais voici la suite : : «  Ceci dit, s'il y a un cinquième mandat malgré tout, je quitte l'Algérie. » Et quel est le motif présenté ?… « J'estime que si un peuple accepte un tel mépris, il faut changer de peuple et de pays ».

Les considérations sur le peuple et l’intelligentzia, que j’ai exposées auparavant, permettent de corriger cette « estimation » ainsi : « si un peuple accepte un tel mépris », c’est parce que l’intelligentzia qui prétend le représenter et parler en son nom est, elle, d’abord, responsable de l’acceptation de ce mépris par le peuple. Dès lors, ce qu’il faudrait changer, c’est d’intelligentzia ! Parce qu’elle s’est révélée incapable d’être à la hauteur de son rôle social. Partout et toujours, c’est ce que l’histoire humaine montre.

Dans l’article (3), le journaliste, à propos de Amira Bouraoui, intitule un chapitre : « Héritière de Djamila Bouhired », et dit que Amira Bouraoui « évoque les femmes qui l’ont précédée sur le chemin de la révolution dans l’histoire du pays comme des "héroïnes". Parmi elles : Hassiba Ben Bouali et Djamila Bouhired, figures de la lutte pour l’indépendance, ou encore Kahina... ». Très bien ! Alors, posons la question : imagine-t-on la Kahina, Hassiba Ben Bouali ou Djamila Bouhired, dans la période où leur peuple était soumis à la féroce dictature des conquérants arabes moyen-orientaux ou français, et avant le déclenchement de la résistance, déclarer « s'il y a une autre période de domination coloniale, je quitte l'Algérie. J'estime que si un peuple accepte un tel mépris, il faut changer de peuple et de pays » ?

Ainsi, une personne qui change de peuple comme on change une chemise, pour choisir un peuple et un pays estimés « sur mesure », que penser de son sens de la liberté, de la justice et de la dignité ?

On lit cette autre justification : « Je ne veux pas mourir pour une cause perdue. » La Kahina, Hassiba Ben Bouali et Djamila Bouhired étaient-elles certaines de gagner leur cause, comme condition pour lutter ?… Ceci dit, apprécions la sincérité de la déclaration. Comme dit le proverbe italien : « la più belle donna non puo’ dare che quello che ha » (la plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a). Cependant, ce désir de ne « pas mourir pour une cause perdue », pourquoi l’imputer au manque de conscience du peuple, et non pas à notre incapacité de prétendu intellectuel ou/et militant ne sachant pas donner au peuple la conscience qu’il devrait avoir ?

Autre justification : « Savoir aimer c'est avant tout s'aimer soi même pour savoir aimer ceux qui partagent le même sens de la dignité, de la liberté, de la justice. » Est-ce à dire que ceux qui manquent de ce « même sens » sont exclus de l’amour ? Est-ce leur faute s’ils manquent de ce « sens » ?… Les personnes qui ont eu la malchance d’être les victimes d’un système social qui les a abruties par le manque de travail pour survivre, ou un travail exténuant servant à peine pour survivre, par la négation de toute éducation et par un conditionnement idéologique obscurantiste, donc des personnes qui n’ont jamais eu l’occasion de savoir ce qu’est la dignité, la liberté, la justice, ces personnes ne méritent pas d’amour ?… En outre, si l’on veut « aimer » uniquement « ceux qui partagent le même sens... », où finit-on, sinon par se replier à former un groupuscule se limitant à admirer son propre ego de petite communauté élitaire ? Le mouvement « Barakat » ne fut-il pas et n’est-il pas ce genre de groupuscule ? Sinon, pourquoi aucun impact sur le peuple, mais seulement des éloges médiatiques d’une certaine presse pour certains « leaders » ?

Encore ceci : « J'ai su aimer mon pays, je saurais en aimer un autre avec lequel je partagerai la même définition de la liberté, de la justice et de la dignité. »… Où est donc le pays sur cette planète qui pratique réellement la liberté, la justice et la dignité, selon la définition que leur donnent les penseurs qui ont écrit et lutté pour les authentiques liberté, justice et dignité ?… Certes, dans ce domaine, des différences appréciables existent entre l’Algérie et certains pays. Mais cela permet-t-il de parler de « pays » comme la citation les décrits ? Quelle est donc cette « même définition » ?… Et les peuples de ces pays de « liberté, justice et dignité », qu’en est-il de leur situation ? Ne sont-ils pas soumis aux mêmes dirigeants politiques (« socialistes » ou « libéraux » en Europe, « démocrates » ou « républicains » aux USA), et à la destruction systématique de leurs acquis sociaux et économiques, comme au conditionnement idéologique des masse-medias possédés par les castes dominantes-exploiteuses ?

Enfin, nous lisons : « S'il y a un cinquième mandat je refuse de cautionner, pas même au nom de ce qui fut ma nationalité. J'en aurais honte ». Très bien !… Mais ce refus justifie-t-il « changer de peuple et de pays » ?

Certes, on a le droit d’être fatigué de militer, de vouloir quitter le pays dont on possède la nationalité, de « changer de peuple », de perdre l’espoir de « réussir » une action militante par un immédiat résultat, de se battre pour ce qu’on considère une « cause perdue ». Partout et toujours, des « Héros » se fatiguent ; cela fait partie de la dynamique sociale. Mais ces « Héros » ne devraient-ils pas, cependant, par sens de la justice et de la dignité dont ils se réclament, assumer leur fatigue et leur désillusion, sans les justifier par le mépris du peuple ?… N’est-ce pas là accuser son « chien » de rage pour s’en débarrasser, et, dans le cas examiné ici, pour trouver un « chien » plus adéquat ?

Pour éviter tout malentendu, je me vois obligé de fournir une information aux personnes qui l’ignorent, afin d’apprécier à sa juste mesure la réponse qui vient d’être écrite. J’ai quitté le pays en 1973, parce que j’avais été empêché d’y poursuivre mon travail théâtral et social (4), et, depuis lors, j’ai vécu à l’étranger, en retournant rarement au pays. Mais, jamais, je n’ai pensé accuser mon peuple de ce choix. Je considérais et considère toujours que la faute en incombe, principalement, à mon incapacité personnelle de savoir comment continuer à lutter, et, accessoirement, à l’inexistence d’un mouvement assez puissant pour me permettre d’y adhérer afin de continuer à lutter. Ajoutons que je considère tous les peuples de la terre avec la même estime, sans distinguer entre peuple « méritant » et peuple à « mépriser » ou qui « se méprise ». Car où serait alors mon sens de la justice ? Et, étant né dans une famille où le père était ouvrier et la mère d’origine paysanne pauvre, j’ai appris que mépriser un peuple ou l’accuser de carences, avec dédain, c’est, d’abord, manifester une arrogance de privilégié ignorant. Celui-ci ne sait pas, d’une part, ce qu’est un peuple (ses misères matérielles et culturelles, imposées par ses dominateurs) et, d’autre part, quel est le rôle des personnes qui prétendent « militer » pour lui.

Quant à évoquer une période d’action militante pour se faire une gloire de bon citoyen, et une justification pour mépriser le peuple, l’argument est irrecevable. Quelque soit leur obédience idéologique, les bourgeois, les petit-bourgeois, les aventuriers, les opportunistes qui considèrent leur militance comme investissement de carrière politique, tout ce «beau » monde, aussi, a « milité » et « milite », et même, parfois, fut ou est emprisonné, torturé, assassiné. Militer ne justifie en aucune manière de mépriser un peuple, à moins d’utiliser ce peuple uniquement pour « réussir » une carrière « militante » afin de faire partie d’une nouvelle caste dominante. Militer à la seule condition de vaincre, à la seule condition de disposer d’un « peuple » qui favorise cette action, n’est-ce pas faire preuve d’opportunisme, ainsi que d’une vision étriquée de ce qu’est l’authentique action militante ?

De tout ce qui vient d’être dit, si le président de l’État actuel aura un cinquième mandat, est-ce la faute du peuple ou de celles et ceux qui, détenant les connaissances nécessaires, sont incapables de donner à ce peuple la conscience pour savoir où réside son intérêt de peuple ? Dès lors, ne doit-on pas dire à toutes ces personnes qui justifient leur retrait du combat social par les carences du peuple : « barakat ! » (ça suffit !) d’imputer au peuple, en l’insultant, votre personnelle incapacité.

À vous tous et toutes, donc, qui tenez le peuple en si piètre estime, et ne lui reconnaissez de qualité que s’il réalise vos désirs, retirez-vous, allez où vous voulez, mais en gardant, au moins, le sens des authentiques justice et dignité, lesquelles exigent le respect de tout peuple, quelques soient ses carences, qui sont d’abord les vôtres. Et si vous ne le comprenez pas, vous n’êtes pas méprisables, mais simplement incapables. Et, au moins, n’insultez pas le peuple, mais raisonnez correctement. Et si, dans le pays et le peuple que vous estimez dignes de vous, vous employez votre passé militant pour vous faire une confortable place au soleil (en nouveau privilégié, au détriment du peuple), nous ne vous mépriserons pas, mais, simplement, nous penserons que c’est là votre sens de la « liberté », de la « justice » et de la « dignité ». Quant au peuple, tôt ou tard, sans vous, il finira par ne plus supporter le mépris que vous et ses dominateurs lui jetez à la figure, et il montrera sa valeur, avec le concours de celles et ceux qui savent qu’aucun peuple ne mérite le mépris, mais notre solidarité, selon nos possibilités.

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(1) Voir http://www.algerie-focus.com/2018/03/cinquieme-mandat-amira-bouraoui-menace-de-quitter-le-pays-si/

(2) « Il est vrai que je suis heureuse au quotidien, mais peut-on être heureux quand tout le monde souffre autour ? » a déclaré Amira, dans l’article de Allaoua Mezian, du 22/03/2014, in http://www.france24.com/fr/20140320-amira-bouraoui-medecin-opposante-algerie-presidentielle-barakat-bouteflika/

(3) Déjà cité.

(4) Voir http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.html

Publié in Le Matin d'Algérie et sur Algérie Patriotique, le 22 mars 2018

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 22 Mars 2018

Pour qui et comment écrire ?

La manière d’écrire dépend du but poursuivi. Il est double : d’une part, présenter et/ou défendre une conception de la vie, d’autre part, l’envisager pour des destinataires précis.

 

Conception de vie.

Rappelons-nous l’expression apparemment banale, mais, en réalité, déterminante : appeler un chat, un chat. Appliquons ce principe à la réalité sociale. Fondamentalement, on écrit soit pour légitimer une domination-exploitation sociale (appelons cela idéologie dominante), soit une exigence de libération de celle-ci (nommons-la conception émancipatrice), soit pour faire semblant d’opter pour la seconde solution mais, en réalité, justifier la première (cas de l’opportunisme, s’exprimant par le soit disant « soutien critique »).

Si l’on est pas capable de déceler à laquelle de ces trois caractéristiques appartient un texte, on est certainement dans l’impossibilité d’en apprécier la teneur essentielle, donc le but réel. Prenons quelques exemples. Un texte défend le « libéralisme », le « marxisme », le « communisme », une religion (monothéiste) ou une « morale » (confucianiste, shintoïste, athéiste). Apparemment, chacun de ces textes semble défendre la « vie », la « liberté », l’ « émancipation », et tous les mots qui paraissent bénéfiques à l’humanité. Toutefois, il reste à analyser ces textes avec un « microscope » spécial. Celui-ci pose la question : derrière ces belles paroles, quelle conception réelle de la vie est défendue et visée ? Le savoir exige une seconde question : Qui en profite et au détriment de qui ?… Il est impossible de répondre correctement à ces deux interrogations si l’on ignore que toute société humaine se divise en deux catégories fondamentales : d’une part, une minorité d’exploiteurs-dominateurs, et, d’autre part, une majorité d’exploités-dominés. En passant, posons-nous cette question subsidiaire, et pourtant significative : comment se fait-il que ces termes « exploiteur », « dominateur », « exploité », « dominé » soient presque inexistants dans le vocabulaire actuel, même chez les personnes se prétendant « démocrates » et « progressistes », ou, d’une manière générale, proclamant vouloir « libérer » l’humanité de l’ « injustice » dont elle est victime ? Rappelons-nous le cas le plus ignoble : la déclaration anglo-U.S juste avant l’agression contre l’Irak : Blair et Bush jr. proclamèrent que leur action avait comme unique but de « libérer le peuple irakien de la dictature ». Nous avons constaté comment et pourquoi cela fut réalisé.

Donc, sans la boussole qui indique les quatre aspects du cadran social (exploiteur, dominateur, exploité, dominé), il est impossible de décrypter correctement la teneur et le but d’un texte.

Les seuls écrits, où la lecture ne devrait pas nécessiter cette boussole, sont les textes qui affirment clairement les positions du cadran social : l’existence d’exploiteurs, de dominateurs, d’exploités et de dominés. Même dans ce cas, il faut rester vigilant. En effet, Hitler et consorts employaient ces termes, ainsi que les marxistes et même les intégristes religieux. Mais on a constaté le but réel : créer une forme inédite d’exploitation-domination du peuple. Les seuls qui, jusqu’à présent, ont utilisé ces termes sans finir comme exploiteurs-dominateurs sont les autogestionnaires (autrement dit, les libertaires), même quand ils disposèrent du pouvoir social pendant un certain temps (1).

 

Destinataires.

La conception sociale contenue, explicitement ou implicitement, dans un texte détermine le type de personnes auxquelles s’adresse ce texte. Là, encore, la boussole indiquant le cadran social est indispensable. En effet, nous sommes en présence de cas divers.

1. Un texte peut sembler être destiné à tous, sans exception. À le lire attentivement, on s’aperçoit qu’il s’adresse en réalité à des dominateurs ou exploiteurs pour les faire « raisonner » et atténuer leur action négative sur le reste de la population. Si l’on examine totalement cet écrit, on constate que, d’une part, il légitime cet état de fait, et, d’autre part, se préoccupe de le consolider. Exemple. Tous les cas d’appel aux « autorités » pour éviter une « explosion sociale ». Ces déclarations n’évoquent jamais le problème social fondamental, à savoir l’existence de deux catégories sociales incompatibles : exploiteurs-dominateurs vivant au détriment d’exploités-dominés. Implicitement, ces appels légitiment cette situation, leur seul souci étant de la rendre supportable pour les victimes. Cela ne devrait pas étonner, car les auteurs de ces appels, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins, sont des privilégiés du système social dominant.

2. Un texte peut s’adresser, au contraire, à des destinataires aisément identifiables, quand pas indiqués précisément. Trois cas se présentent.

Soit l’écrit interpelle uniquement les dominateurs-exploiteurs pour les aider à mieux gérer leur privilège. Soit l’écrit s’adresse exclusivement aux dominés-exploités pour leur suggérer la manière de s’affranchir de leur situation de victimes. Enfin, l’écrit semble concerner ces dernières alors, qu’en réalité, ils visent à la formation d’une nouvelle caste de dominateurs-exploiteurs. Exemple typique : l’appel de Lénine « Tout le pouvoir aux soviets ! », qui se révéla n’être qu’une manœuvre afin de les faire infiltrer par le parti bolchevik et les dominer ; on connaît la suite avec les massacres des membres du soviet de Kronstadt et des soviets d’Ukraine (2), puis la N.E.P. (Nouvelle Politique Économique), et ce qui s’ensuivit.

Se pose une question : mais les victimes du système social sont, en majorité, des illettrées ou quasi ! Comment pourraient-elles, alors, lire un écrit ?… Dans un premier temps, il est destiné d’abord à cette minorité infime de personnes qui savent lire, aiment réfléchir, en vue de devenir libres et solidaires, et, ainsi, contribuer à ce que les autres le soient également, car une personne ne peut être vraiment libre et solidaire si les autres ne le sont pas. Dans un deuxième temps, il faut espérer que celles et ceux qui ont lu l’écrit trouvent le moyen (pas facile) de communiquer oralement son contenu, accompagné de leurs commentaires, aux personnes que le système dominateur maintient dans l’analphabétisme, l’ignorance et l’abêtissement du spectacle ou de l’idéologie « culturelle » obscurantiste. Ces exclus de la connaissance peuvent se trouver au sein même de la propre famille, des camarades de travail, dans le cercle d’amis, dans l’association dont on est membre, etc. Car, en définitif, les iniquités sociales ne seront abolies que par leurs victimes.

 

Comment écrire ?

Les considérations précédentes permettent de comprendre comment et pourquoi elles conditionnent directement la manière d’écrire.

Si l’on vise la préservation de la couche des dominateurs-exploiteurs, la méthode consiste à employer la « langue de bois ». Elle est comprise uniquement par les initiés qui gèrent le pouvoir social (politique, économique, culturel). Nous avons affaire au discours officiel, dans ses diverses formes.

Si l’on fait semblant de se soucier seulement des dominés-exploités, mais, en réalité, on fait des appels du pied à ceux qui en profitent, le langage est alambiqué, manquant de cohérence alors même qu’il y prétend, accumulant les références de « maîtres » en guise d’autorité incontestable alors que ces références sont totalement incongrues. C’est le cas typique du discours opportuniste qui se présente avec le masque de se soucier des victimes du système social, mais, en réalité, pour défendre leurs bourreaux. En Algérie, l’exemple typique est la pratique du « soutien critique ». Il s’est manifesté durant la dictature militaire d’abord, et, actuellement, continue avec le régime faussement démocratique (3).

Si l’on se préoccupe uniquement des dominés-exploités, mais réellement, alors l’écrit appelle un chat, un chat ou, selon l’expression de Boileau, « un fripon, un fripon ». Plus précisément, on parle des personnes en fonction de leur position sociale : exploiteur, dominateur, exploité, dominé. Dans ce dernier cas, cependant, ajoutons les considérations suivantes.

 

La manière émancipatrice d’écrire.

Parmi les personnes qui déclarent écrire pour le « bien du peuple » ou des « opprimé-e-s », à des exceptions extrêmement rares, la défense de la liberté se limite à la liberté exclusive de ces personnes et de leur groupe d’appartenance, au détriment des autres. De même, leur solidarité obéit au même critère : solidarité entre eux au détriment des autres, même si partageant, formellement, le même idéal (voir, par exemple, les partis politiques, tous « démocratiques » et « progressistes », mais incapables d’un minimum d’entente face à leur adversaire commun).

Quand à contribuer à rendre la société plus juste, plus sereine, plus joyeuse et plus heureuse, cela est-il possible quand les écrits distillent la haine, l’insulte, l’accusation injuste et le propos colérique ?

Il est normal que les écrits, étant l’expression de conflits réels, expriment ces conflits. Mais est-il nécessaire de haïr l’adversaire et de l’insulter ?… Est-ce la haine qui aide à comprendre un problème social, ou, au contraire, le sang-froid du scientifique devant un phénomène naturel, du médecin ou chirurgien devant la maladie ?

Précisons que comprendre les actes et les déclarations de l’adversaire, de manière objective et sans invectives, n’est pas les justifier. Le but est seulement de les examiner correctement, pour réfuter de manière adéquate les propos erronées, quand pas néfastes ou, pis, criminels, et, par conséquent, combattre efficacement les actes qui leur correspondent.

Remarquons que la haine et l’insulte caractérisent les réseaux dit sociaux, comme elles se retrouvent dans les publications se nourrissant non de la saine raison et de sa logique, mais des passions les plus vulgaires et des instincts les plus bas. Exemple typique : le best-seller en la matière, « Mein Kampf » (Mon combat) de Adolf Hitler. Extrêmement instructif à ce sujet : y sont exposés clairement les motivations et les buts de cette procédure. Toutes les mentalités autoritaires, quelque soit leur idéologie, se comportent de cette manière. Cependant, Hitler a l’avantage du langage clair et direct. Les intégristes algériens, à leur manière, l’imitent en dénonçant, exactement comme lui, la démocratie comme « diabolique », tout en l’utilisant pour parvenir au pouvoir afin de la détruire au profit de leur domination.

C’est que, comme l’avait bien expliqué en son temps Wilhelm Reich (4), le fascisme (autrement dit le recours à ce qu’il y a de bestial dans l’être humain), - hélas ! -, est la denrée la plus répandue, tant parmi les « élites » dominantes, que, - encore plus hélas ! -, au sein du peuple dominé. De là, le recours à l’insulte haineuse (notamment par l’emploi du langage scatologique) au lieu de l’effort serein de compréhension des motifs et buts de l’adversaire, par l’usage d’un vocabulaire mesuré et adéquat. Autrement, sans cette dernière manière de procéder, est-il possible d’aider un peuple à s’émanciper correctement ?

La haine et l’insulte montrent que tout dominateur est incapable de légitimer son emprise par la saine raison et la claire logique. Et toute personne, y compris celle qui prétend combattre la domination, si elle recourt au discours haineux et à l’insulte, démontre, par là, une mentalité dominatrice. Car la saine raison et sa logique ne prétendent jamais dominer, mais démontrer objectivement pour éclairer sainement, selon équité.

Dès lors, si l’on désire sincèrement le bien de la communauté sociale, lequel passe par celui des victimes du système politique dominant, c’est à la raison et à la compréhension qu’il faut recourir, sans nul besoin de discours alambiqué, fumeux, manipulateur, ni de haïr ni d’insulter. Quel sens et quelle utilité haïr et insulter un crocodile parce qu’il dévore des êtres humains, ou un microbe parce qu’il porte atteinte à la santé ?… Cet animal et ce microbe sont programmés par la nature. Par suite, quel sens et quelle utilité de haïr et d’insulter un dominateur et un exploiteur ?… Le système social (la soit disant « éducation » familiale, religieuse, « morale », scolaire, « culturelle », etc.) l’a conditionné à agir de cette manière. Et l’expérience empirique prouve que ce genre d’animal social ne changera pas, suite à la haine et à l’insulte. Au contraire, il réagira par une haine plus haineuse et une insulte plus insultante.

Aussi, convient-il seulement de s’adresser uniquement aux victimes du système social, en recourant à la seule raison et à sa logique, appuyées sur l’impératif suivant : tous les êtres humains sont nés libres et égaux en devoirs et en droits, par conséquent exploiter ou dominer un être humain est contraire à la raison et à la l’équité. Il faut donc, employer la première pour réaliser la seconde.

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(1) Voir Voline : « La révolution inconnue » et Gaston Deval : « L’Espagne libertaire 1936-1939 ».

(2) Voir Voline, o. c.

(3) Un exemple récent de ce langage est le texte de Monsieur Mourad Remaoun en défense de la ministre de l’ « éducation » nationale.

(4) « La psychologie de masse du fascisme », disponible gratuitement sur internet.

Publié in Le Matin d'Algérie, le 20 mars 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 22 Mars 2018

À quoi bon écrire ?

Un ami, un frère comme on disait en une époque digne, m’a écrit une lettre privée. Son contenu est tel que j’ai demandé à lui répondre de manière publique, car ce qu’il dit mérite et doit être porté à la connaissance citoyenne. Cet ami a désiré demeurer anonyme.

Pour la clarté de l’exposé, il est nécessaire, quoique cela allonge le texte, de citer la lettre dans son entier, puis discuter ses diverses assertions.

« Je lis tes écrits en me demandant - sur la base de mon expérience et de ce que des gens proches de moi publient - ce qui suit : "si ceux qui sont au pays n'ont pas pu influer sur ce pouvoir, infléchir ses décisions, comment peut-on penser, qu'en écrivant, lui, moi, et beaucoup d'autres, de si loin, comment peut-on penser, ou prétendre, réussir là où ils échouent au quotidien " ? Et pourquoi ajouter à la confusion générale des idées ?

C'est quand j'ai vidé mon sac, ce que je pensais être juste de dire, en plus de 100 textes que je me suis décidé à ne plus intervenir. Parce que cela ne sert à rien. Plus personne ne lit personne. Depuis toujours. Et les idées n'avancent pas. Elles ne sont pas mobilisatrices. Sais-tu que je crois être le seul intervenant, ou je le fus, à lire attentivement tout ce qui s'écrit, citant scrupuleusement les noms de ceux à qui j'emprunte une idée, mentionnant quand elle a été développée, sur quel organe ? Ce n'est pas quelque chose de courant. 

Il n'y a pas de matrice. De repaires. De référant. La libération, ou prétendue libération de la presse n'a servi, ne sert, et ne servira  que d'exutoire pour faire baisser la pression. "Ana goultha", entendait-on dire lors les sanglantes manifestations. Et quand d'autres drames éclateront, nous entendront 40 millions d'algériens dire "ana goultha". Et puis ? Bravo. Mais qu'as-tu fait ?

Rien

Nous pensons pouvoir peser sur l'opinion. Quelle prétention. Il n'en est rien. Cette opinion-là est bien mieux informée que nous. Cette opinion a son  ... opinion mais, par le marché du "bouffe et tais-toi", elle ne s'engagera pas jusqu'à ce qu'il n'y ait rien à partager. A ce moment là ... elle ira casser les édifices publics. Les seuls bien qui lui appartiennent en propre. Tragique. Pour finir encore dans la confusion et la recherche d'un sauveur. Quel qu'il soit. Pourvu que ...

Le salut ?

Il faudrait bien comprendre qu'il ne viendra pas de notre génération qui a montré ses limites, son inconstance et, surtout, son incapacité à prendre la vie et le pays en main. Nous avons reçu des martyrs, un pays merveilleux, clé en mains. Nous y sommes entrés par effraction pour nous satisfaire d'usines clés en main/produits en main. Nous en sommes, depuis 90, par gens interposés, avec un pouvoir importé, clé en mains. C'est pour cela que les idées nouvelles n'ont aucun effet.

Dès lors, ce qui surgira un jour ne viendra pas des gens comme toi ou moi. Nous. Il viendra d'une nouvelle génération, assurément. Aussi de ceux - le peu qui auront résisté et survécu - de notre génération - vivement qu'elle débarrasse le plancher cette racaille - qui sont demeurés là-bas et qui se battent. Je leur rend, ici, un hommage appuyé. Ils sont plus forts, plus résistants que moi, que beaucoup de mes amis qui ont lâchés prise et qui, après les noces, font, avec notre pays, chambre à part ! »

 

Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera sans doute pas la dernière, que je lirai ou entendrai de tels propos.

Avouons d’abord que je les comprends. Dans les années suivant 1973, date de mon exil volontaire du pays, j’ai pensé ainsi, et j’ai donc gardé le silence, même quand j’appris avoir été personnellement diffamé, dénigré, imité tout en occultant totalement mon travail artistique et social dans le pays. Alors, je me taisais en pensant « À quoi bon ?… Ce peuple est désormais dans une situation si aliénée qu’il ne sert à rien d’intervenir, à moins d’avoir la folie de Don Quichotte. »

Mais, parallèlement, dans les divers pays où j’ai résidé, j’essayais de contribuer à l’amélioration de la vie des exploités-dominés. C’est que je les voyais résister, s’organiser, combattre, même si les résultats étaient dérisoires.

Puis, avec le temps, mon expérience pratique s’enrichissait, et, avec elle, mes études théoriques. Je me rendais compte qu’en Algérie, malgré la féroce dictature militaire, traficotée en « socialisme », malgré le « soutien critique » offert par les dirigeants (à ne pas confondre avec les militants de base) d’un parti et d’une « élite » (à ne pas confondre avec les citoyens ordinaires) vulgairement opportunistes, malgré ces cruelles calamités, le peuple bougeait d’une manière ou d’une autre, une minorité de citoyens et citoyennes luttaient selon leurs maigres possibilités. Jusqu’aux diverses explosions populaires libératrices connues. On évoque la révolte d’octobre 1988 à Alger. Mais on oublie ou ignore les multiples grèves dans les usines et dans les fermes, du temps de la dictature militaire, sauvagement réprimées. Elles furent les ruisseaux qui ont formé le fleuve d’octobre 1988, et les autres sursauts populaires, et le tragique reflux qu’a été la décennie moyen-âgeuse sanguinaire.

Alors, ma conscience m’interpellait : « D’accord, exilé, mais volontaire !… Des ressources limitées, mais nettement plus confortables que celles dont disposent tes compatriotes au pays !… Et la commodité de te dire : Oh ! Mais il n’y a rien à faire pour ce peuple ! Trop aliéné ! Trop écrasé par une misérable caste mafieuse et ses trop nombreux serviteurs, qui comprend également cette engeance qui ose l’imposture de s’auto-proclamer « progressiste » et « démocrate », pour bénéficier du beurre (de l’État), et de la fermière (la « bonne » conscience de prétendre « servir » le peuple.) »

Alors, l’exigence d’honneteté m’obligea à admettre que dans le pays que j’avais quitté, en réalité je l’avais abandonné. Parce que quasi isolé, déprimé, menacé de « disparaitre », désespéré, vaincu ! Parce que, plus exactement, incapable d’affronter les difficultés, certes écrasantes, mais, cependant, d’autres continuaient à les affronter, au risque de la prison, de la torture et de l’assassinat… Dès lors, continuait en moi la voix de l’honnêteté : « Tu as bien le droit de jeter l’éponge, mais pas de théoriser ta position en plaçant la faute sur le peuple, en le déclarant « foutu ». Trop commode, trop facile, et ne correspondant pas tout-à-fait à la réalité. Car celle-ci, c’est d’abord ton découragement personnel, ta fatigue de combattre. Elle est compréhensible, mais, encore une fois, aie l’honnêteté et le courage de l’admettre ! Et ne pas la justifier par la situation du peuple, aliéné, exploité et dominé. Il est vrai qu’il l’est, mais, d’une manière ou d’une autre, il tente de résister, selon ses connaissances (limitées) et ses moyens (qui le sont davantage). »

Considérons la première question de l’ami : « de si loin, comment peut-on penser, ou prétendre, réussir là où ils [les gens restés au pays] échouent au quotidien " ? »

On peut résider à l’étranger et, néanmoins, être correctement informé de ce qui se passe dans le pays d’origine, à travers non seulement les informations officielles, mais, également, les informations de luttes populaires, les amis et amies resté-e-s sur le terrain et luttant, enfin par les membres de sa propre famille, laquelle, dans certains cas, reflète, d’une manière ou d’une autre, la situation générale au pays. Ainsi, il est possible non pas de « réussir », mais du moins de fournir des pistes de réflexion et des suggestions utiles à l’action dans le pays même.

De même, on peut être resté toujours dans le pays d’origine, et ignorer les enjeux et les conflits réels, les luttes qui ont lieu. Par conséquent, accuser une personne d’ignorer les réalités de son pays d’origine, pour le seul fait qu’elle réside à l’étranger, est contestable. Ce fut mon cas, quoique certains m’accusent de « tout ignorer » de l’Algérie, pour avoir vécu 40 ans ailleurs, alors que ces mêmes personnes ignorent tout de mon activité, à part ce qui se lit sur internet, en sélectionnant uniquement ce qui semble confirmer leur calomnie. C’est de « bonne » hypocrite guerre de propagande. Toute action publique doit l’affronter, surtout si elle s’exprime contre la domination-exploitation.

Il est même des cas où le fait de résider à l’étranger permet, en comparaison des personnes restées au pays, une vision plus claire et plus efficace, favorisée par une certaine distance géographique, à condition d’avoir accès aux informations nécessaires. L’histoire mondiale le prouve. Quant à celle algérienne, quelles sont les personnes qui furent à l’origine du mouvement de libération nationale : celles demeurées au pays ou celles qui étaient dans l’émigration en France ?

Voyons, à présent, le problème de « réussir » ou pas par ses écrits.

Comment prétendre et attendre des résultats immédiats ?… Ignore-t-on les leçons de l’histoire ?…. Les très rares personnes qui ont écrit successivement contre l’esclavage, le féodalisme, le capitalisme, le totalitarisme bolchevique, le fascisme, le colonialisme, les dictatures, etc., toutes ces personnes écrivaient-elles avec l’assurance de réussir ? N’écrivaient-elles pas, au contraire (à l’exception des croyants au « Grand Soir »), en sachant qu’elles ne faisaient que semer des grains (clarifications, suggestions de recherche, propositions de solutions) avec l’espoir que les cultivateurs (le peuple et la partie solidaire de son élite intellectuelle) puissent savoir transformer ces grains en une belle récolte (un changement social positif), toutefois sans savoir quand il arrivera ?

Faut-il être totalement aveugle pour ne pas se rendre compte que dans les périodes historiques même les plus ténébreuses pour le peuple, les plus dictatoriales des castes les plus impitoyables, les plus sanglantes de crimes contre les partisans de la justice sociale, que, dans ces périodes aussi, les luttes pour la dignité humaine n’ont jamais cessé, même réduites au minimum ?… Alors, seules les personnes découragées, fatiguées ou attirées par un confort nouvellement conquis, se permettaient de déclarer : « À quoi bon ? »

N’en fut-il pas, ainsi, également, de notre lutte de libération nationale ?… «  À quoi bon lutter contre le colonialisme ? »… Relisons la lettre de mon ami, en nous imaginant vivre durant la criminelle époque coloniale : les arguments ne sont-ils pas identiques ?

Et relisons cette phrase de mon ami :

« Le salut ?

Il faudrait bien comprendre qu'il ne viendra pas de notre génération qui a montré ses limites, son inconstance et, surtout, son incapacité à prendre la vie et le pays en main. »

Cette phrase n’a-t-elle pas été dite tellement de fois par des intellectuels durant la période coloniale ?… Tant qu’on est vivant, et que le cerveau est capable de penser, peut-on se décharger de notre devoir citoyen sur une génération suivante ?… Ce n’est pas une « génération » qui a montré ses limites, mais moi, toi ou telle autre personne en particulier. Mais d’autres, même si en nombre infiniment minoritaire, continuent à combattre pour leur dignité personnelle, qui implique celle de toutes et tous.

J’entends mieux cet aveu de mon ami :

« C'est quand j'ai vidé mon sac, ce que je pensais être juste de dire, en plus de 100 textes que je me suis décidé à ne plus intervenir. Parce que cela ne sert à rien. Plus personne ne lit personne. Depuis toujours. Et les idées n'avancent pas. Elles ne sont pas mobilisatrices. »

Je conçois qu’une personne n’aie plus rien à dire, ou, plutôt, le pense. Car, que sont « 100 textes » au regard de la réalité sociale, de sa complexité, de son dynamisme ?… Il y a toujours à penser et écrire parce que les événements changent, les enjeux et les formes de conflits également, et la réalité ne cesse de montrer la fausseté de l’assertion biblique « rien de nouveau sous le soleil ».

En réalité, à lire attentivement la lettre de mon ami, c’est sa seconde affirmation qui justifie la première : « cela ne sert à rien. Plus personne ne lit personne. »

N’est-ce pas ainsi justifier l’incapacité personnelle d’écrire en accusant les autres de ne pas lire ?… Or, c’est une erreur démontrée par la réalité. Pour au moins deux motifs, basés sur ma propre expérience d’écriture à l’usage du public algérien. D’une part, des personnes lisent, et même avec un grand intérêt, sans éprouver le besoin de le dire. D’autres, certes rares, le déclarent dans des commentaires que les journaux les plus démocratiques et intelligents offrent à leurs lectrices et lecteurs (1). C’est la raison pour laquelle ma signature, au bas de mes contributions, est toujours suivie par mon adresse de courriel. J’ai, en effet, constaté que si des lecteurs et lectrices insèrent des commentaires, parfois très pertinents et enrichissants, d’autres préfèrent m’écrire en privé, avec la même utilité.

S’il existe même qu’un seul lecteur pour écrire ce genre de commentaire : « Moi même j’ai contrarié plusieurs fois l’auteur de l’Article Kaddour Naïmi, sur d’autre sujets. Mais cette fois je dois le féliciter pour cet article c’est de la matière », eh bien, le temps consacré à écrire une contribution n’a pas été perdu.

Examinons un autre argument de l’ami : «  Et les idées n'avancent pas. Elles ne sont pas mobilisatrices. »

Là, on peut être d’accord, et encore ! En effet, si des idées ne sont pas mobilisatrices, de deux choses l’une : soit elles sont incompatibles avec la réalité, non conformes au désir du peuple et/ou à celui de la caste dirigeante (2) ; soit ces idées ne sont pas encore à l’ordre du jour, par manque de prise de conscience du peuple ou de ses dirigeants. Par exemple, en ce qui me concerne, je défends avec persévérance (plusieurs lecteurs l’ont déclaré dans leurs commentaires) l’idée d’autogestion sociale, et son retour en tant que thème de débat pour une solution sociale, non seulement en Algérie mais dans le monde. Loin de moi la stupide prétention de m’attendre à ce que cette idée soit mobilisatrice immédiatement. Il me suffit de jouer un rôle semblable à une personne qui proposait la liberté de tous les êtres humains en plein esclavagisme, ou l’affranchissement des serfs en plein féodalisme. Car affirmer « les idées n’avancent pas », n’est-ce pas ignorer l’histoire et sa manière de se manifester ? Aux époques successives de l’esclavage, du féodalisme, du colonialisme, combien de temps il a semblé que « les idées n’avancent pas », pour l’abolition de ces systèmes ?… Dès lors, à moins de ne pas tenir compte de la dynamique historique (intellectuelle et sociale) et de ses phases (qui ne se limitent presque jamais à une génération humaine), comment peut-on affirmer l’immobilité des idées, et leur manque de capacité mobilisatrice ?

Mon ami écrit encore :

« Nous pensons pouvoir peser sur l'opinion. Quelle prétention. Il n'en est rien. Cette opinion-là est bien mieux informée que nous. Cette opinion a son  ... opinion mais, par le marché du "bouffe et tais-toi", elle ne s'engagera pas jusqu'à ce qu'il n'y ait rien à partager. A ce moment là ... elle ira casser les édifices publics. Les seuls biens qui lui appartiennent en propre. Tragique. Pour finir encore dans la confusion et la recherche d'un sauveur. Quel qu'il soit. Pourvu que ... »

Mais que signifie « l’opinion » ?… S’agit-il de celle des exploiteurs-dominateurs ou de celle des exploités-dominés ?

Cela fut déjà dit par un connaisseur en société (Lénine si ma mémoire est fidèle). En substance, il déclara : une rupture sociale intervient uniquement quand ceux d’en « haut » ne parviennent plus à gouverner, et ceux d’en « bas » à supporter.

Cependant, ce genre de rupture dépend de la préparation intellectuelle qui a lieu auparavant, dans un terme historique plus ou moins long. Exemples : la Révolution française de 1789 n’a-t-elle pas été préparée idéologiquement par les penseurs qui l’ont précédée ? N’est-ce pas Jean-Jacques Rousseau et son « Contrat social » (où il défendait l’État et son déisme de « l’Être Suprême ») qui ont produit Robespierre, sa dictature jacobine étatique guillotineuse et son culte de « l’Être Suprême » ?… Concernant le mouvement d’émancipation sociale mondiale, la révolution russe n’a-t-elle pas été le résultat d’environ un siècle de production d’idées émancipatrices, dans tous les domaines culturels ? De même que la révolution espagnole, etc. ?

En Algérie, la rupture que fut l’abolition du colonialisme n’a-t-elle pas, elle aussi, été préparée par des idées, et son aboutissement tellement imparfait (sur le plan de la justice sociale) n’est-il pas le résultat de l’imperfection des idées qui ont produit cette rupture anti-coloniale ?

Revenons à ce que mon ami appelle « l’opinion ». Certes, celle des dirigeants étatiques est mieux informée que nous, pour des motifs évidents. Mais celle des dominés-exploités ?… N’est-elle pas, dans sa grande majorité, victime d’un obscurantisme programmé ?… Certes, c’est là ce qu’on appelle une opinion. Mais ne doit-elle pas être analysée, discutée pour, éventuellement, en présenter une autre ?

L’ami écrit :

« Cette opinion a son  ... opinion mais, par le marché du "bouffe et tais-toi", elle ne s'engagera pas jusqu'à ce qu'il n'y ait rien à partager. A ce moment là ... elle ira casser les édifices publics. Les seuls bien qui lui appartiennent en propre. Tragique. Pour finir encore dans la confusion et la recherche d'un sauveur. Quel qu'il soit. Pourvu que ... »

Là, on comprend qu’il est question d’exploités-dominés. Effectivement, quand ils n’auront rien à se partager, ils « casseront les édifices publics ». Mais qui en est le responsable ?… N’est-ce pas les personnes qui détiennent un savoir sage et utile, mais qui, avant l’événement de ce moment de révolte, n’ont rien fait pour écrire et répéter que ce n’est pas la casse des biens publics qui est utile, ni, par la suite « un sauveur, quel qu’il soit », mais autre chose, par exemple s’organiser en associations citoyennes autonomes, libres et solidaires afin de construire une société d’où soient bannies toutes les causes qui portent à casser les édifices publics, c’est-à-dire collectifs ?… Encore une fois, rappelons-nous les leçons de l’histoire. En Europe, les ouvriers commencèrent par briser les machines en pensant qu’elles étaient la cause de leur exploitation. Puis des intellectuels et l’expérience pratique leur firent comprendre la nécessité de s’organiser socialement pour s’émanciper. Hélas ! À ce sujet, les idées marxistes autoritaires l’emportèrent sur celles autogestionnaires. Le résultat est connu, et sa faillite très déplorable. Il reste donc, enfin, possible de remettre à l’ordre du jour la conception autogestionnaire, parce que, dès le départ, elle avait prévu la faillite du marxisme autoritaire, et avait proposé une solution alternative.

À propos de « casser », le hasard veut que ma contribution précédente concerne ce thème, et j’avais oublié de relater une anecdote significative. Lors d’une révolte populaire dans les années 1980, à Oran, certains manifestants, en passant près du théâtre régional, voulurent le brûler. Il fut épargné uniquement par une intervention de Abdelkader Alloula ; il expliqua aux révoltés que cet édifice ne devait pas subir ce dommage... Mais si, auparavant, dans les années précédentes, les artistes de théâtre avaient su rendre cet édifice disponible dans les faits (et pas seulement en paroles) à ce peuple, s’ils avaient su le convaincre de le fréquenter, en lui proposant des œuvres qui intéressaient réellement ce peuple, s’ils avaient su supprimer de cet édifice tout ce qui était anti-populaire (décors, rideaux, cérémonial, etc.), est-ce que ce peuple aurait pensé à brûler ce qu’il considérait, à raison, un édifice qui n’était pas le sien, mais celui de privilégiés ?… Personnellement, je ne fus pas étonné de ce désir populaire de destruction ; dès 1968, j’avais dénoncé ce genre d’édifice comme un endroit de privilégiés, dont le peuple était exclu (3).

A-t-on donc le droit de reprocher au peuple de « casser », quand on n’a jamais pris la peine et l’effort de trouver les moyens pour lui expliquer ce que le système social, pour l’exploiter et le dominer, lui interdit de savoir, c’est-à-dire de connaître ses véritables intérêts et la manière correcte de les concrétiser ?… Certes, ce travail de conscientisation est difficile, plein d’embûches, sans garantie de succès (du moins immédiat, lequel peut consister en la durée d’une vie humaine). Ce travail peut, en outre, porter en prison, et parfois à la mort. Et si l’on réside à l’étranger, ce travail peut gêner le confort dont on jouit, empêcher de cultiver paisiblement son propre jardin.

Il est compréhensible de se livrer à cette dernière activité, mais en consacrant, cependant, un peu de temps à cultiver, également, le jardin commun. Autrement, il y a risque d’anéantissement de l’activité intellectuelle personnelle parce que coupée de celle collective. L’être humain est un animal social, qu’on le veuille ou pas. Le nier, c’est tomber dans la vision illusoire des « saints » des cloîtres et des déserts, ou dans la conception stérile des enfermés dans une tour d’ivoire. Dans les deux cas, c’est mourir spirituellement, avec, pour les premiers, l’illusion de vivre en Dieu, et, pour les seconds, de survivre dans la contemplation des tourments du propre Super-ego ombilical.

Personnellement, l’envie de me contenter de mon jardin personnel me titille parfois, notamment parce que le temps qui me reste à vivre se raccourcit de jour en jour. Cependant, s’il m’arriverait de ne plus écrire, jamais je n’en accuserai ni le peuple, ni les lecteurs, ni la réalité complexe, mais uniquement ma fatigue, mon découragement, mon incapacité intellectuelle, et, - pourquoi ne pas dire toute la vérité ? -, mon égoïsme de privilégié.

Par conséquent, j’écrirai tant que ma conscience me dira qu’écrire c’est mieux que de me résigner, parce que se résigner c’est devenir, par le silence, complice des dominateurs-exploiteurs. Ne pas exprimer publiquement une position revient toujours à accepter tacitement le désordre dominant. Et cela, que l’on réside au pays ou en un autre lieu de la planète.

Reconnaissons, cependant, que la majorité des personnes écrivent dans le but principal de s’auto-construire une statue de « Sauveur », avec les privilèges qu’elle procure. Evidemment, ces personnes cessent d’écrire dès lors qu’elles se rendent compte de ne pas « réussir » ce but égotiste, ou l’ayant atteint. Au contraire, il existe une minorité qui écrit pour la seule exigence de combattre l’exploitation-domination, au bénéfice d’une société libre et solidaire. C’est là leur manière de jouir individuellement de leur droit à la liberté, complétée par la solidarité. Dans ce cas, tant qu’un système social abominable et préhistorique existe, le fait d’écrire s’impose. Précisons qu’il s’agit d’écrire pour agir socialement. Ajoutons ceci : si les écrits ne se transforment pas en action, la conclusion n’est pas de cesser d’écrire (si l’on a un réel souci du peuple), mais de se demander ce qu’il est juste d’écrire, même s’il n’est pas immédiatement transformable en action. Est-ce que le cultivateur sème à la seule condition de voir immédiatement le blé, ou que les variations climatiques lui garantissent la récolte ?

Fournissons une dernière considération qui ne se trouve pas dans la lettre de l’ami. Il dispose d’une formation intellectuelle qui l’a porté à se charger de missions d’aide au développement au sein d’organismes internationaux. Peut-on, dès lors, admettre qu’il n’a réellement plus rien à dire ?… Espérons qu’à la lecture de cette réponse, il ne conclura pas : « Inutile de répliquer », mais prendra le temps de montrer en quoi mon argumentation serait inconsistante. Ainsi, il sera encore utile, avec l’assurance que ce qu’il écrira sera lu avec intérêt, non seulement par moi, mais, j’en suis persuadé, par des lectrices et lecteurs de ce journal, dont certains, probablement, exprimeront des commentaires pertinents et enrichissants.

Concluons par cette information. Lors de chacun de mes séjours en Algérie, j’ai rencontré des compatriotes. Chez les jeunes surtout, j’ai constaté l’immense désir de savoir, afin de voir clair pour agir de manière efficace contre les formes de domination, au bénéfice d’une société libre et solidaire. Plus d’une fois j’ai vu, avec émotion, des larmes dans les yeux de ces jeunes, filles et garçons. Dès lors, quelque soit l’endroit où l’on réside sur cette planète, a-t-on le droit de se taire, si on est habité par un réel amour pour le peuple et pour la justice sociale ?

____

(1) En passant, n’est-elle pas ridicule la justification d’un journal national concernant la suppression des commentaires. Prétexte avancé : trop de propos racistes ou vulgaires. Mais ne vaut-il pas mieux de prévoir un modérateur pour éliminer ces stupidités, tout en permettant l’expression démocratique des autres ? L’intention véritable de cette suppression de commentaires de lecteurs n’est-elle pas, en réalité, d’éviter que des contenus de ce journal soient critiqués de manière pertinente, mais, toutefois, insupportable pour l’auteur de l’article et, par conséquent, pour la réputation de ce quotidien ?

(2) Dernièrement, un expert en économie a publié une lettre où il déclarait ne plus écrire parce que toutes ses propositions furent ignorées par les responsables de l’État. Cela ne laisse-t-il pas entendre que le peuple, du moins sa partie éclairée ou cherchant à l’être, ne mérite pas que l’on écrive pour elle ?

(3) Voir mon ouvrage « Éthique et esthétique au théâtre et alentours », librement accessible ici : http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.ht

Publié sur Le Matin d''Algérie, 14 mars 2018, et Algérie Patriotique, 15 et 16 mars 2018.

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 16 Mars 2018

Défense absolue et intransigeante  de la liberté d’opinion et d’association

L’interdiction de deux associations féminines à Oran, et la déclaration de monsieur Noureddine Boukrouh sur ce qu’il subit en ce moment, outre à tellement d’autres faits injustes et illégaux, justifient cette contribution. Pour éviter tout malentendu, il ne s’agit pas ici uniquement de ces deux associations et de ce Monsieur.

La seule société qui mérite le respect, le seul État qui voudrait ne pas être dénoncé comme illégitime sont la société et l’État où la liberté citoyenne d’opinion et d’association est absolument libre et totale.

Tant que la confrontation se déroule dans le domaine des idées, la limiter ou, pis, l’interdire relève de plusieurs défauts, et cela que l’on soit citoyen ou, plus gravement encore, un représentant de l’État.

Premièrement. Un citoyen qui ne respecte pas ce genre de liberté démontre la faiblesse de ses propres opinions dans la confrontation pacifique des idées. Quant à l’État, il manifeste la même carence, mais aggravée par son attitude dictatoriale ; elle est illégitime étant donné qu'aucune volonté populaire ne l’a chargé d’agir de manière autoritaire.

Deuxièmement. Limiter ou interdire la liberté dont il est question est une violence de fait. Le citoyen qui la dénie est susceptible de provoquer une contrer-violence, dont il est le premier responsable. Quant à l’État, cette violence est manifestée par des mesures juridiques (des « lois » sur mesure, mais hors de la mesure reconnue par la justice universelle) ou répressives. Dès lors, il se rend le premier responsable d’une contre-violence qui pourrait contester cette violence.

Troisièmement. Toute société humaine a besoin de la liberté dont il est question pour discuter les problèmes en son sein, afin de trouver les solutions adéquates. Autrement, cette société cause des ressentiments légitimes qui peuvent, à la longue, se transformer en confrontation violente. Là, encore, le responsable est le citoyen ou/et l’État niant la liberté en question.

Quatrièmement. Cette liberté doit être totale, tant que son expression réside dans le domaine des idées. Les extrémistes de tout bord, comme les modérés et les conservateurs ont le même droit. À la confrontation publique de montrer le bien ou le mal fondé des idées défendues par les uns et les autres. Si une idée est acceptée par la majorité des citoyen-ne-s, soit elle est conforme à leur intérêt véritable, alors elle devient légitime et il faut trouver les moyens de la concrétiser ; soit cette idée manipule les citoyen-ne-s dans un but inavoué, contraire à leur intérêt véritable, et favorable à une caste dominante ou aspirant à dominer. Dans ce dernier cas, il est inefficace, à long terme, d’interdire l’expression de ces idées ou des associations qui les produisent, car ces idées continuent de manière plus ou moins clandestine à exister. La réelle efficacité est de les discuter et de parvenir à montrer aux citoyen-ne-s en quoi ces idées leur sont néfastes.

On pourrait objecter : laisser ce genre de liberté a porté les fascistes et les nazis au pouvoir, ou les islamistes réactionnaires à prendre le pouvoir en Algérie et en Égypte. Ce n’est pas entièrement vrai. Car, dans ces cas, la propagande des idées fut menée parallèlement et complémentairement avec l’exercice de la violence physique. Ce fut, chez les fascistes et les nazis, celle de leurs groupes para-militaires, de manière organisée et systématique ; quant aux islamistes réactionnaires, les agressions physiques, allant jusqu’aux assassinats, commencèrent bien avant l’interruption du processus électoral en Algérie.

Par conséquent, tant que la confrontation demeure dans le domaine des idées et des associations qui les défendent, la liberté est absolument nécessaire. Même si ces idées appellent à une résistance violente ou armée. Tant que cette dernière ne s’est pas concrétisée, c’est par les idées qu’il faut en démontrer l’illégitimité. Et si l’on a peur que le peuple, malgré cela, y succombe, c’est que ce peuple soit est soumis à une servitude telle que la résistance violente lui paraît la seule solution, soit il n’a pas bénéficié d’une correcte explication de la part des personnes qui contestent le recours à la violence et à la lutte armée.

En Algérie, la preuve éclatante est présente : la victoire militaire sur les islamistes réactionnaires n’a pas réellement entamé leur présence idéologique. Dans ce domaine, s’ils ne triomphent pas, ils demeurent hégémoniques (1). Et la preuve que les détenteurs de l’État actuel, malgré la manipulation des élections, ne parvient pas à convaincre de sa légitimité la partie des citoyen-ne-s les plus honnêtes et éclairé-e-s, c’est le harcèlement répressif, sous diverses formes, de la liberté d’opinion et d’association. Cependant, l’histoire humaine universelle l’a démontré et continue à le démontrer : les bourreaux de la liberté citoyenne passeront, sans gloire, mais la liberté refleurira par l’action de la partie la plus consciente et la plus honnête du peuple !

_____

(1) Voir HÉGÉMONIE CULTURELLE : L’ENJEU FONDAMENTAL, in :

http://www.lematindalgerie.com/lenjeu-fondamental-limportance-de-la-methode-i

http://www.lematindalgerie.com/du-spirituel-ii

http://www.lematindalgerie.com/lenjeu-fondamental-connaitre-et-distinguer-iii

Publié sur Le Matin d'Algérie et sur Algérie Patriotique, le 5 mars 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 16 Mars 2018

Représentation en avril 1969 sur la cour d'une ferme, en présence de paysans et d'édutiants. L'auteur est au centre, de dos.

Représentation en avril 1969 sur la cour d'une ferme, en présence de paysans et d'édutiants. L'auteur est au centre, de dos.

Éternel problème depuis l’indépendance du pays : artistes, journalistes et essayistes « experts » ont toujours et continuent à parler de « retrouver » le public, quand ils ne se lamentent pas de son « absence », laissant croire à son manque d’intérêt pour la culture et l’art. Comme quoi c’est toujours la faute au public, et jamais celle des artistes. Enfin, ces derniers évoquent la « décennie sanglante » comme cause de cette absence de public ; dans ce cas, encore, c’est le public qui a « peur » d’aller dans les salles de théâtre. Mais quasi jamais les artistes (et les intellectuels) n’évoquent leur propre responsabilité dans ce qu’ils appellent l’ « indifférence » du public à la culture et à l’art. Bref, le peuple a toujours tort, et les intellectuels et artistes ont toujours le beau rôle d’avoir raison. Ainsi, leur Super-ego est content. Partout dans le monde, et dans les pays « sous-développés » davantage, le petit-bourgeois a toujours besoin de se croire meilleur de ce qu’il est, par la « pose », l’habit et la « tchatche ».

Parlons d’abord de théâtre. Désolé d’évoquer mon expérience personnelle, mais je ne vois pas une autre qui lui ressemble et qui mérite, donc, d’être mentionnée. Le détail de ce qui sera dit ici se trouve dans l’ouvrage dont je suis l’auteur (1).

À la fin de 1968, il y avait certes un public qui allait au théâtre. Mais il était composé de gens des villes, précisément de couches sociales petites-bourgeoise et bourgeoise. Car le peuple laborieux, notamment celui manuel, n’allait pas au théâtre, pour plusieurs motifs : 1) l’édifice théâtral se trouve au centre-ville, ce qui demande un déplacement en utilisant un moyen de transport public, méthode pas facile, surtout après une exténuante journée de travail ; 2) le prix du billet, pour un travailleur manuel, n’est pas indifférent, surtout s’il doit aller au théâtre en famille ; 3) le décor même de l’établissement théâtral, son cérémonial et l’uniforme de ses employé-e-s intimident le travailleur manuel et sa famille à se rendre dans cet endroit ; 4) généralement, le contenu et la forme de l’œuvre théâtrale sont étrangers, pour ne pas dire rebutants, à ce genre de spectateurs. Bref, on demande au peuple laborieux de venir là où il ne se reconnaît en rien ! Ne parlons pas du public des campagnes : là, aucun lieu théâtral digne de ce nom. Après le peuple manuel des périphéries des villes, celui des campagnes est le plus méprisé, depuis toujours par les petits-bourgeois et les bourgeois. Et, pourtant, sans les paysans, comment se nourrir, et sans les ouvriers, comment obtenir certains biens matériels indispensables ?

C’est donc dans cette situation que j’avais fondé le Théâtre de la Mer, à Oran. Et, dès le départ, refus de jouer dans l’établissement public conventionnel et officiel. Mais uniquement dans des places publiques de quartier (Ville Nouvelle, Lamur), dans des cours de lycée, d’usines, dans des villages (tels Gdyel, pour les paysans), et même pour les malades mentaux à l’hôpital psychiatrique de Sidi Chahmi. Ajoutons que l’accès à la représentation était gratuit, que la forme de la représentation se faisait en « halga », les gens étant assis à même le sol en cercle autour des acteurs, enfin que le contenu de l’œuvre s’inspirait des problèmes concrets réels du peuple laborieux. Chacune des deux premières œuvres eut plus de 150 représentations. Nous n’attendions pas de voir venir le public dans une salle conventionnelle, mais nous allions au public, là où il vivait, travaillait, étudiait.

L’accueil populaire fut tel que la valeur de la démarche fut appréciée non seulement par les membres de la critique nationale, mais également par des observateurs internationaux.

Cette expérience s’est élargie et approfondie en s’activant au sein des Centres de Formation Professionnelle des Adultes. Le Théâtre de la Mer dura de fin 1968 à l’été 1972. Les motifs et les circonstances de ses succès et de sa fin sont décrites en détails dans l’ouvrage déjà mentionné.

Par la suite, Kateb Yacine puis Abdelkader Alloula tentèrent de suivre cette démarche, sans toutefois jamais la mentionner, et sans jamais l’imiter réellement. Depuis lors, l’expérience du Théâtre de la Mer fut quasi totalement occultée de l’histoire du théâtre algérien. C’est le motif pour lequel j’ai écris l’ouvrage mentionné, pour faire connaître la vérité sur une expérience qui devrait inciter à réfléchir les artistes qui, réellement, se soucient du public en Algérie.

Mesdames et messieurs les artistes (et intellectuel-le-s), vous voulez le public, notamment celui populaire ?… Ne l’attendez pas dans vos salles conventionnelles et dorées, mais allez là où il vit, travaille, étudie ! Ne lui présentez pas vos tourments égotistes, mais des œuvres dont le contenu reflète les problèmes concrets actuels du public populaire ! Et que la forme scénographique et esthétique de l’œuvre corresponde aux traditions populaires, tout en se caractérisant par des innovations et des recherches du meilleur niveau mondial possible. Le Théâtre de la Mer l’a fait, preuves en sont les comptes-rendus et les essais d’auteurs aussi bien nationaux qu’étrangers.

C’est ainsi que je ferai, si je reprends une activité théâtrale en Algérie. Je l’ai tentée en 2012, à Béjaïa. Mais la pièce que j’avais présentée fut limitée à une seule représentation au Festival International du Théâtre, qui eut lieu dans cette ville. Cependant, le « commissaire » (quel nom sinistre dans le domaine de la culture) de ce Festival enterra cette pièce, interdisant la tournée qui devait en être faite dans le pays. Pourtant, ce « commissaire » était un « progressiste » et un « démocrate », selon ses dires.

Aussi, à la fin de 1968 comme aujourd’hui, chaque fois que je lis ou entends un-e artiste parler de public algérien, en évoquant son « absence » et l’attente de sa « venue », je suis indigné ! En effet, ce n’est pas le public mais les artistes qui sont absents ! Car, à moins de ne viser que le public petit-bourgeois et bourgeois des villes, le public populaire n’a aucun motif d’aller dans les lieux conventionnels voir le théâtre qui lui est proposé ; par contre, il a besoin que les artistes aillent le trouver avec des œuvres dont les caractéristiques furent mentionnées ci-dessus.

On voit l’objection : « Eh ! Mais ce privilège accordé au peuple, c’est de la démagogie ! Comment présenter à des ignorants une œuvre profonde, complexe, raffinée ?! »… L’expérience théâtrale du monde (le théâtre grec antique, le théâtre chinois du passé, le théâtre de Shakespeare, de Molière, de Federico Garcia Lorca, etc.) et celle de très rares hommes de théâtre algériens prouve l’inanité de cet argument élitiste aussi prétentieux que médiocre.

Et même si les artistes, journalistes et essayistes algériens, dans leur grande majorité, ignorent (ou occultent) l’expérience du Théâtre de la Mer, sont-ils également ignorants du théâtre populaire qui existait dans les années 1960 en France, et de celui vietnamien, chinois, cubain, pour ne citer que les plus exemplaires ?

À moins, évidemment, d’être un artiste, un journaliste ou un essayiste petit-bourgeois, intéressé uniquement à un public de la même couche sociale. Alors, d’accord, on comprend la carence de public ainsi que celle des œuvres. Car la petite-bourgeoisie algérienne n’a généralement pas manifesté un niveau de culture assez élevé pour produire et jouir d’un théâtre réellement à considérer. Et la « décennie sanglante » n’a fait qu’aggraver le phénomène, mais n’en est pas la cause principale. La preuve ?… Depuis l’an 2000, dix-sept années sont passées. Où est le théâtre algérien aujourd’hui, même celui de la petite-bourgeoisie ? Il est le reflet de la situation générale du pays : médiocrité, servilisme, carriérisme, rentier. Tandis que le peuple laborieux, des quartiers populaires des villes et des campagnes, lui, au temps de la dictature comme de l’actuelle démocratie très limitée, est toujours sevré de vraie culture. Car la majorité des artistes, journalistes et essayistes, sont des privilégiés du système aujourd’hui dominant. Ils parlent du « peuple », du « public » non pas pour LE « servir » mais S’EN servir.

Concernant le cinéma, le même problème se pose. Si l’on a réellement le souci du public, notamment celui populaire, il n’est pas nécessaire de l’attendre dans des salles de cinéma, mais d’aller là où il vit, travaille ou étudie pour lui projeter des œuvres. La technologie vidéo le permet nettement plus que l’époque de la pellicule. Et il faudrait que les films et documentaires aient un contenu et une forme qui répondent aux intérêts de ce public populaire.

La peinture ? La poésie ?… De même : il faut aller au peuple et non pas l’attendre.

Pour ma part, n’ayant pas la possibilité de m’activer actuellement dans l’activité théâtrale ou cinématographique en Algérie, je me suis contenté d’écrire un ouvrage et des articles (dans les rares journaux qui les acceptent) avec l’espoir que des jeunes puissent les lire et, peut-être, s’inspirer de l’expérience du Théâtre de la Mer. Je l’avais réalisée dans des conditions de dictature, tandis le régime actuel, bien qu’aimant la dictature, est contraint de laisser quelques espaces de liberté. Hélas, ce régime dispose d’une arme plus redoutable que la répression du temps de la dictature : l’argent corrupteur des consciences !…

Cependant, finissons ces observations par le titre de l’ultime pièce que j’avais réalisée en Algérie, avant mon exil. Elle eut un « Prix de la Recherche populaire » au Festival International du Théâtre de Tunis, en 1973, mais elle ne trouva aucun lieu pour être représentée en Algérie, sous prétexte qu’elle était « faoudaouya » (agitatrice) : « Et à l’Aurore, où et l’Espoir ? »

Cet espoir est dans les personnes qui sauront aimer le peuple comme il mérite de l’être ; alors, ces personnes auront la modestie de travailler dur pour devenir réellement d’authentiques artistes, si pas reconnu-e-s par les soit disant « experts » (généralement petits-bourgeois), du moins bien accueilli-e-s par le public populaire des périphéries des villes, des villages et douars de campagne. Voilà une des manières fondamentales de contribuer à diminuer l’obscurantisme qui étouffe les consciences en Algérie, y compris celles des artistes honnêtes. Plus que du temps de la dictature, dans la société actuelle le peuple a soif de culture, et a besoin de personnes de culture authentiques. Malheureusement, il ne dispose pas des conditions d’en jouir. On lui offre uniquement de quoi s’abrutir davantage. Aux artistes honnêtes et courageux, donc, de trouver les moyens pour lui porter ce qui le délivrera de l’ignorance dans laquelle il est volontairement enfermé par ses exploiteurs-dominateurs. Mais où sont donc ces artistes authentiques, surtout quand ils se proclament « progressistes », « démocrates » et soucieux du « peuple » ? Faut-il rappeler ce qu’est un-e artiste authentique ?… Une personne dont la production contient autant de bonté que de beauté. La bonté consiste à se préoccuper des plus démuni-e-s (les exploité-e-s/dominé-e-s), et la beauté se soucie d’offrir ce qu’il y a de plus agréable dans l’humanité.

Bien entendu, ce choix comprend un risque : combien de personnes savent que Shakespeare et Molière, par exemple, produisaient leurs œuvres sans être certains de dormir dans leur lit, et non dans un obscur trou de prison, avec le risque d’y être étranglés ou empoisonnés ? C’est que l’art authentique est d’abord révolte humaine contre l’injustice des dominateurs.

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(1) « Éthique et Esthétique au théâtre et alentours », en accès libre ici : http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.html

Publié sur Le Matin d'Algérie et sur Algérie Patriotique, le 10 mars 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #THÉÂTRE

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Publié le 16 Mars 2018

Dessin de l'auteur.

Dessin de l'auteur.

En infinie reconnaissance à mes enseignants

 et aux syndicalistes autonomes de l’éducation.

Quel est le premier crime contre l’humanité ?… C’est celui des parents qui, au lieu d’inculquer à leurs enfants la bonté, instillent la haine dans leur cœur et leur esprit. C’est, ensuite, celui des prêtres qui agissent de la même manière. C’est, enfin, celui des enseignants à l’école qui se comportent de façon identique.

Cependant, ces parents n’auraient pas commis ce crime s’ils vivaient dans une société caractérisée par la bonté et non la haine. Il en est de même de ces prêtres et de ces enseignants d’école.

Tout le monde sait que l’enfant nouveau-né est, essentiellement, une sorte de page blanche sur laquelle parents, prêtres et enseignants imprimeront des émotions, des sentiments et des idées qui marqueront, pour le reste de leur vie, le cœur et l’esprit de ces petits êtres humains qui viennent sans défense en ce monde.

Cependant, que les parents soient de mauvais éducateurs, par manque de bonne éducation, et les prêtres de mauvais prêcheurs, par carence de bonne foi religieuse, cela peut se comprendre, tout en le déplorant. Mais des enseignants d’école ?

Toutefois, est-ce que ces derniers sont à accuser de ce crime contre l’humanité ?… Ne faut-il pas remonter à la cause première, à savoir les prétendus « responsables » qui gèrent le secteur éducatif ?… Ces « administrateurs » (au salaire juteux et aux privilèges judicieux), pourquoi ne traitent-ils pas les enseignants de manière convenable, en les choisissant selon le mérite et non le servilisme bureaucratique, en leur donnant une paie équitable et des conditions de travail convenables, afin de leur permettre d’accomplir leur mission de façon correcte ?

Le système dit éducatif mondial est conçu et organisé d’une manière telle qu’il pose problème. En effet, une société basée sur l’exploitation de l’être humain par l’être humain, peut-elle avoir un système éducatif équitable ?

De très rares fois, au cours de révolutions sociales qui se voulaient radicales, furent tentées des expériences de système éducatif au service de l’humanité toute entière. Cela dura peu, juste le temps de formation d’une nouvelle caste dominatrice exploiteuse.

Et, de temps à autre, apparaissent ça ou là de belles exceptions où l’éducation est réellement ce qu’elle doit être, c’est-à-dire contribuer à la formation de citoyen-ne-s à l’esprit libre, donc créatif, et solidaire, parce que seulement par la solidarité une communauté humaine est digne de vivre. Dans l’antiquité grecque, nous eûmes Épicure : il recevait dans son école de philosophie aussi bien les citoyens libres que les femmes et même les esclaves, alors que ces deux dernières catégories étaient exclues ailleurs de toute éducation, étant considérées des inférieurs. Dans l’antiquité chinoise ou indienne, je n’ai pas connaissance de ce genre d’initiative.

À l’époque moderne, exista Francisco Ferrer : « En 1901, il fonde l’École moderne, un projet éducatif rationaliste qui promeut la mixité, l’égalité sociale, la transmission d’un enseignement rationnel, l’autonomie et l’entraide. » (in Wikipedia) Les résultats de son initiative furent très appréciables et eurent des disciples dans d’autres pays. Mais ce magnifique bienfaiteur de l’humanité fut… fusillé par un complot de bourgeois alliés au clergé.

Cependant, son expérience et ses idées en matière d’éducation ont continué à vivre et à former des êtres humains dignes de ce nom. Les « responsables » de l’éducation nationale, en Algérie, connaissent-ils/elles au moins le nom de Francisco Ferrer ?… Certainement, on peut en douter et même croire qu’ils/elles le détestent, car il est l’incarnation exemplaire du contraire de ce que ces « responsables » font : lui fournit une éducation qui est une bénédiction, tandis que les responsables, bien payés et privilégiés, commettent le crime contre l’humanité en transformant l’éducation en malédiction. La preuve ?… Depuis tellement d’années, ces « responsables » gèrent de façon déplorable mais volontaire (à moins d’être des incompétents, mais, alors, pourquoi sont-ils/elles au poste occupé ?) le secteur éducatif public pour le faire « pourrir » au profit de celui privé. Cette gestion contraint les enseignants jusqu’à recourir à la grève illimitée.

À ce propos, une fois, en retournant en mémoire dans mon enfance, je me suis dit : « Mais pourquoi les enseignant-te-s de l’école primaire sont les moins payé-e-s des enseignants, et cela dans tous les pays ?… Cette première phase de la vie humaine n’est-elle pas la plus délicate, la plus décisive dans la formation d’un être humain, et, donc, d’une communauté humaine ?… Dès lors, les éducateur-trice-s scolaires de la toute première enfance ne devraien-ils/elles pas être les mieux formé-e-s, et les mieux payé-e-s ? » En effet, tous les spécialistes de l’enfance et de la formation l’affirment : ce qui est inculqué dans la toute première enfance de l’être humain est décisif. C’est à ce moment-là que se forment les bienfaiteurs qui iront jusqu’à se consacrer à l’humanité toute entière, et se fabriquent les haineux qui iront jusqu’à tuer bébés, femmes et vieillards, en plus des adultes qui ont le seul tort de ne pas penser comme eux. »

Aussi, les prisons comme les écoles sont à l’image de la société où elles existent : elles créent de la bonté créatrice ou causent de la haine destructrice.

Les « responsables » qui gèrent l’éducation en Algérie, de par leur comportement, ne montrent-ils/elles pas que, sur la base des considérations exposées ici, les petits enfants ont le droit de les accuser d’avoir fait de l’éducation une malédiction, donc d’être responsables de crime contre l’humanité ? Et, par conséquent, de céder la place à de véritables gestionnaires d’une authentique éducation ?… Bien entendu, pour que ce miracle arrive, il faudrait que le peuple puisse jouir du réel droit de décider, en l’occurrence les élèves, leurs parents et les enseignants, mais pas les bureaucrates bien payés et jouissant de privilèges. Soyons donc reconnaissants aux syndicats autonomes qui s’efforcent de contribuer à l’authentique éducation des citoyen-ne-s du pays.

Publié sur Algérie PAtriotique, le 5 mars 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 16 Mars 2018

Femmes combattantes durant la guerre algérienne anti-coloniale

Femmes combattantes durant la guerre algérienne anti-coloniale

Voici une histoire très bizarre. C’est celle d’une (j’ai bien écrit une) être sans laquelle la vie humaine n’existerait pas sur cette planète, d’une être dans laquelle est accueilli et se forme tout spécimen du genre humain, lequel, ensuite, en est nourri, chauffé, caressé, tranquillisé. C’est, enfin une être sans laquelle un autre être semblable, mais de sexe opposé, n’existerait pas : on l’appelle homme.

Quant à l’autre être, on l’appelle femme.

Et, pourtant, cette dernière être, la femme, est depuis trop longtemps et partout dominée et exploitée par l’homme : économiquement, politiquement, socialement, psychiquement, sexuellement.

Et, pourtant, cette femme est la mère de l’homme, sa sœur, sa camarade de travail, sa compagne de vie. Et, pourtant, cette femme a su combattre les armes à la main, quand la situation l’exigeait. On a même constaté que, généralement, la femme résiste davantage que l’homme à la torture.

L’histoire enseigne que l’espèce humaine mit longtemps avant de reconnaître que l’être humain ne se réduit pas en esclavage, parce que tout être humain a « une âme », autrement dit pense, éprouve de la joie et de la douleur. Il a fallu à cette espèce humaine encore plus de temps pour reconnaître à la femme le droit à ne pas être réduite en esclavage, pour les mêmes motifs.

Hélas ! Les conceptions antiques, laïques ou religieuses, demeurent encore dominantes dans le cerveau humain : que la femme est « inférieure » à l’homme. Dès lors, ce dernier en justifie l’exploitation et la domination.

Des tentatives de révolte féminine ont eut lieu partout ; elles ont abouti à quelques résultats. Rappelons que le droit de vote des femmes est tout récent, et qu’il a été le résultat de luttes populaires immenses, parfois sanglantes, et cela d’abord dans les nations dites « civilisées » et « avancées ».

Mais, tout le reste demeure à conquérir. Bien que les femmes aient participé aux mouvements révolutionnaires, une fois la victoire acquise, les hommes ont accaparé le pouvoir, reléguant les femmes au rôle subalterne. Ce phénomène eut lieu partout ! C’est que l’homme, même révolutionnaire, soit a peur de la femme comme sujet social paritaire, soit il aime jouer un rôle de dominateur. Que dire quand même un Joseph Proudhon traite la femme d’une manière totalement inacceptable dans ses écrits, pareillement au pire des clercs macho ? Même les épouses de Karl Marx, de Lénine, de Trotski, de Mao Tsé Toung, Che Guevarra, etc., quel fut leur rôle, sinon de subalternes ? Même Mao Tsé Toung, qui lança la belle et juste métaphore « La femme est la moitié du ciel », ne se distingua pas par une promotion conséquente des femmes. Même le mouvement de mai 1968 en France a obligé les femmes à rappeler à leurs compagnons : « Révolutionnaires ! Qui vous lave vos chaussettes ? »

C’est que la mentalité autoritaire, exploiteuse et dominatrice se manifeste d’abord dans le rapport de l’homme avec la femme. Et seulement ensuite dans la relation du possesseur de capital vis-à-vis du possesseur de sa seule force de travail.

Mais le combat contre ce second type d’exploitation a toujours occulté la première forme d’exploitation. Prétexte ?… Que le « prolétariat » ou le « peuple », c’est-à-dire les hommes se libèrent, alors on pensera ensuite à l’émancipation des femmes. Nous avons vu le lamentable résultat.

Dans le camp dit « progressiste » et même « révolutionnaire », de très rares hommes et de rares femmes (Louise Michel, Emma Goldman, Alexandra Kollontaï, par exemple) ont agi en considérant que l’émancipation sociale exigeait celle de l’homme en même temps que de la femme. Hélas !… Les hommes (et la plupart des femmes qui les suivaient) ont préféré accorder la priorité à l’homme, au nom d’un « réalisme » qui se révéla n’être qu’opportunisme.

Bien entendu, les considérations présentées ici ne visent pas à cette forme de « libération » des femmes dans le système capitaliste. Car, une femme actionnaire, capitaliste ou personnage politique se conduit exactement comme l’homme du même statut : exploiteuse et dominatrice comme lui.

L’émancipation féminine dont il est question ici est celle des femmes qui n’aspirent pas à devenir, à leur tour, pareillement à certains hommes, exploiteuses et dominatrices, mais veulent bannir toute forme d’exploitation et de domination. Par conséquent, la libération de la femme, pour être authentique et efficace, devra également signifier la libération de l’homme, les deux étant exploité-e-s et dominé-e-s.

Il est vrai, cependant, que la femme est plus exploitée et dominée que l’homme qui partage son statut social d’exploité et de dominé. Si l’homme est exploité et dominé au travail, la femme l’est, en plus, à la maison, exploitée et dominée par l’homme, notamment en ce qui concerne les travaux domestiques et l’attention aux enfants.

C’est dire avec qui mener le combat global contre l’exploitation et la domination dans l’espèce humaine.

Cependant, n’oublions pas la part de responsabilité de la femme dans la formation de l’être humain, qu’il soit féminin ou masculin, donc la part de responsabilité de la femme dans l’état actuel de la société humaine. Certes, tant de femmes sont exploitées et dominées par les hommes. Mais n’avons-nous pas, également, tellement de femmes qui élèvent leur fille ou leur garçon dans le but d’en faire d’autres exploiteurs et dominateurs ?… Rappelons-nous l’antique pièce de théâtre grecque : les femmes, lassées de voir leurs maris guerroyer, ont décidé la grève dite du sexe : refus de faire l’amour avec leur époux tant que la guerre ne cessera pas. Et elle cessa. N’est-ce pas à méditer ?… Cela ne porte-t-il pas, tout en dénonçant les injustices dont sont victimes les femmes, de ne pas perdre de vue leur responsabilité dans l’existence même de ces injustices ? La mère, la sœur ou l’épouse (ou l’amante) qui montre de la fierté à voir son fils, son frère, son mari (ou son amant) plastronner comme patron capitaliste, policier, général d’armée, prêtre, etc., bref assumer un rôle d’exploiteur ou de dominateur, ce genre de femmes luttent-elles pour leur libération ?

Voilà pourquoi le mouvement « féministe » a déçu et failli. Comme dans le cas du mouvement « ouvrier », le but véritable ne fut pas réellement l’abolition de toute forme d’exploitation et de domination, mais de copier la bourgeoisie (autrement dit les exploiteurs et les dominateurs) en prenant son rôle, sous une forme inédite. Les marxistes ont appelé cela la « dictature du prolétariat » ; ce fut en réalité la dictature de la nomenklatura marxiste. Et les « féministes » ont appelé cela « libération de la femme » ; elle se limita à libérer généralement celles qui aspiraient à occuper une place, à coté des membres masculins de la caste exploiteuse et dominatrice.

Il reste donc à « ajuster le tir », à reprendre l’action de manière claire et intransigeante : pour libérer la femme, il faut libérer également l’homme. De quoi ?… De leur mentalité servile, pour qu’elles-ils comprennent qu’une « moitié du ciel » ne peut pas être libre sans l’autre « moitié », qu’il faut débarrasser le « ciel » de toutes les formes, sans exception, d’exploitation et de domination. Cela exige le droit pour tout être humain, femme ou homme, de gérer sa propre vie de manière libre et solidaire avec les autres, dans tous les domaines de la vie sociale.

P.S. Les détenteurs du pouvoir en Algérie ont fêté à leur manière la journée internationale des femmes. Ils ont fermé les locaux de deux associations de défense des droits des femmes à Oran : FARD (Femmes algériennes revendiquant leurs droits) et AFEPEC (Association féministe pour l’épanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté). Ayant constaté l’ampleur de la solidarité qui s’est manifesté en faveur de ces deux associations, les mesures répressives ont été levées, permettant à ces deux associations de poursuivre leur travail. Cependant, ces mêmes autorités ne répondent encore pas, comme la loi le prescrit, à la normalisation légale de l’existence de ces associations. Ces dictateurs croient-ils pouvoir ainsi arrêter le mouvement d’émancipation des femmes dans le pays ? Concluons avec une élémentaire et banale question : l’homme qui a peur ou s’oppose à l’égalité des droits avec la femme, quel genre d’homme est-il ? Et la femme qui ne revendique pas l’égalité des droits avec l’homme, quelle femme est-elle ?

Publié sur Le Matin d'Algérie, le 7 mars 2018, et sur Algérie Patriotique, le 8 mars 2018.

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 16 Mars 2018

Victoires de l’autogestion solidaire

On apprend qu’environ quatre cents villages en Kabylie sont entrés en autogestion libre et solidaire pour gérer la propreté de leur environnement public. Et cela sans attendre ou, plutôt, pour avoir trop attendu l’action d’un État insouciant à ce problème.

On apprend également que la ministre de la (mal) éducation nationale a renoncé au licenciement des grévistes du secteur de l’enseignement. Qu’est-ce qui l’a contrainte à ce geste d’ « apaisement » ?… La capacité des grévistes à auto-gérer leur mouvement, au point de résister à toutes les tentatives de corruption de leurs représentants, à consentir tous les sacrifices matériels, à ne pas laisser crédit aux calomnies, les accusant de ne pas tenir compte des élèves (la ministre), d’être des « anarchistes », au sens de désordre gratuit et destructeur (le premier ministre).

Voici donc revenir à l’ordre du jour ce qui a été mis depuis longtemps dans le placard : la conception autogestionnaire. Comme toujours, les « experts », les « docteurs » universitaires, les « intellectuels », dans le monde comme en Algérie, se sont trompés, parce que aveuglés par leurs privilèges de castes. Non ! L’autogestion, si elle a été vaincue, n’est pas morte, si elle a perdu beaucoup de batailles (en Russie, en Espagne, en Yougoslavie, en Algérie et ailleurs), elle n’a pas perdu la guerre.

La conception autogestionnaire est, aujourd’hui, ce qu’était la conception de l’égalité entre les êtres humains pendant l’époque esclavagiste, puis durant la période féodale : ce que les profiteurs du système dominateur-exploiteur jugeaient une utopie donquichottesque s’est révélée une conception opératoire. La partie (minoritaire) de l’élite intellectuelle a dénoncé successivement l’esclavage puis le féodalisme, comme systèmes inique qui devaient être éliminés pour instaurer un système social plus juste. Cette partie minoritaire d’intellectuels libres et solidaires a réussi à convaincre les peuples : ils ont éliminé l’esclavagisme puis le féodalisme.

Nous en sommes à l’avatar suivant et actuel du système esploiteur-dominateur : le capitalisme que certains appellent « libéralisme ». Et, actuellement, la conception autogestionnaire est dénigrée comme utopique donquichottesque de la même manière que le furent les conceptions anti-esclavagiste puis anti-féodale.

Cependant, tant bien que mal, des initiatives, des expériences autogestionnaires surgissent ici et là, en Algérie et dans le monde. Elles prouvent que sous le feu du capitalisme actuellement triomphant, les cendres de l’autogestion existent encore.

Mais, pourrait-on demander, qu’est-ce donc que cette autogestion ?

Elle n’a rien à voir avec celle qui fut nommée ainsi par les détenteurs de l’Etat en Yougoslavie, puis en Algérie. Dans les deux pays, l’autogestion authentique des travailleurs fut étouffée, bureaucratisée, puis éliminée au profit d’un capitalisme d’État. Pour « dorer la pilule » au peuple, on appela ce qui remplaça l’autogestion « socialisme ». C’est ainsi que les esprits superficiels manquant de connaissance historique confondent la conception autogestionnaire réelle avec le « socialisme » des ex-pays de l’Est ou de l’ex-Algérie « socialiste ».

Or, qu’est-ce que l’autogestion véritable en quelques mots, vu le cadre limité où cette contribution est publiée ?… C’est la démocratie la plus authentique, à savoir que les citoyen-ne-s aient le droit et la possibilité de se réunir librement, puis d’exposer tout aussi librement leurs problèmes et les solutions qu’ils estiment adéquates.

Cependant, dans le monde comme en Algérie, on constate que cette véritable démocratie, cette pratique autogestionnaire, est contrecarrée et empêchée par tous les moyens. Ils sont de deux sortes. Dans les pays « libéraux », les citoyen-ne-s sont conditonné-e-s par les médias, détenus par une minorité dominante-exploiteuse, à croire au seul modèle « libéral ». Dans les pays autoritaires, les mêmes citoyen-ne-s sont soumi-se-s à une une répression qui leur interdit le droit à la libre association et expression de leurs problèmes et des solutions qu’ils jugent utiles.

Mais, demanderait-on, pourquoi cette conception autogestionnaire est très peu évoquée dans le monde, et totalement ignorée dans l’Algérie actuelle ?… J’en vois deux motifs :

1) défendre cette conception exige de ne pas tirer un profit matériel personnel du système dominant, en termes de privilèges, d’une manière directe ou indirecte. Or, combien sont les personnes qui déclarent défendre le peuple, mais se trouvent dans ce cas ?

2) défendre cette conception, c’est, également, ne pas la faire accoucher d’une nouvelle caste dominatrice-exploiteuse, comme ce fut le cas successivement avec la fin de l’esclavage au profit du féodalisme, avec la fin de celui-ci au bénéfice du capitalisme, et après la défaite provisoire de ce dernier avec la victoire des marxistes dans les pays « socialistes ».

Combien de personnes sont capables de défendre une conception sociale sans en tirer rien d’autre que le devoir de servir le peuple exploité-dominé, sans aucune prétention à le « diriger » pour s’accaparer de privilèges à son détriment ?… C’est dire toutes les difficultés d’existence de la conception autogestionnaire, mais non son impossibilité. La preuve : les villageois de Kabylie et les grévistes des secteurs de l’enseignement. Ces réalités, aussi « modestes » soient-elles, ne laissent-elles pas ouverte la porte de l’espérance concernant la conception autogestionnaire ?

Publié sur Algérie Patriotique, le 28 février 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 16 Mars 2018

Enseignants en grève

Enseignants en grève

Ne dit-on pas que la solution réelle des problèmes exige de déterminer et poser les vraies questions ?

Pour apprécier les réflexions de cette contribution, il est nécessaire d’avoir en tête ou de lire l’interview auparavant faite à Bachir Hakem, responsable syndical du secteur de l’éducation nationale.

Alors, on peut et doit poser la question fondamentale : qui cause réellement les problèmes : les travailleurs grévistes qui dépendent de ce ministère ou, au contraire, le ministère qui gère ces travailleurs en grève ?

Certains renvoient dos-à-dos les deux parties, les accusant d’un même « refus du dialogue ». Quant à la chargée de ce ministère, tout le mal vient des grévistes.

Or, Bachir Hakem, dans son interview, explique clairement que les diverses tentatives raisonnables pour rappeler au ministère les problèmes subis par les travailleurs de l’éducation, ces tentatives sont restées vaines. Et que ces travailleurs ont été contraints de recourir au moyen ultime : la grève illimitée.

Il faut être inconscient ou jouir de privilèges aveuglants pour ne pas admettre les problèmes évoqués par Bachir Hakem, pour critiquer cette grève illimitée et la résolution des grévistes à la maintenir tant que, finalement, tout au moins une partie fondamentale de leurs problèmes ne voit pas de solution de la part du ministère.

Cette institution est allé jusqu’à proposer comme « solution » aux problèmes non pas de les résoudre ou de commencer à le faire réellement, mais… d’interdire la grève et de… radier les grévistes !

Est-ce raisonnable ? Est-ce logique ?… Voilà un ministère qui gère mal le secteur, notamment ses travailleur-se-s, et quand ces dernier-ère-s, après avoir essayé toutes les voies de conciliation, se voient contraint-e-s au recours ultime, c’est encore elles et eux qui sont pointé-e-s du doigt pour être puni-e-s ! Et de quelle manière ? Par l’arbitraire qui nie le droit à la grève et le droit au travail dans des conditions dignes.

Or, dans tout système un tant soit peu raisonnable et logique, la grève est un instrument social adéquat pour les travailleurs quand d’autres moyens se révèlent inopérants à satisfaire leurs légitimes droits. Posons donc la question : ces droits ne seraient-ils pas légitimes ?… À lire les déclarations de la représentante du ministère, ils ne le sont pas ; à lire le représentant syndical, ils le sont. Or, depuis que l’espèce humaine existe, quand a-t-on vu un « responsable », privé ou public, avoir raison contre ses salariés ?

Dès lors, selon raison et logique, qui devrait être radié de son travail pour incompétence ? Les travailleurs de l’éducation ou la/les personnes chargées de gérer ce secteur de manière à ne pas provoquer de grèves légitimes ?

Voici une autre question dérangeante. Certains critiquent non pas les représentants du ministère mais les… grévistes pour le risque d’une année « blanche » en ce qui concerne les élèves. Oui, certes, ce risque est réel. Mais demandons-nous qu’est-ce qui est le pire :

- une année « blanche » des élèves, mais qui contraindra les représentants du ministère à commencer à régler les problèmes des travailleurs du secteur, de manière à ce que dorénavant le travail éducatif se déroule dans des conditions satisfaisantes, du moins minimum ;

- ou une année mal faite, qui sera suivie par d’autres années aussi mal faites, comme c’est le cas jusqu’à aujourd’hui ?

Rappelons à notre mémoire et surtout à celle des « responsables » étatiques de ce secteur dit éducatif. Nous sommes dans l’année du cinquantenaire du mouvement social de mai 1968 en France. Quelle fut la cause qui le déclencha ?... Le refus des autorités universitaires de laisser les garçons se rendre dans les… chambres des filles. Comme disait quelqu’un : attention à ce que l’étincelle ne mette pas le feu à la plaine !... Et si cela arrive, la responsabilité ne revient pas aux travailleurs en grève mais aux « responsables » qui les y ont contraints. Car il faut ignorer complètement le monde du travail, ou être un fieffé hypocrite, ou, encore, être aveuglé par ses propres privilèges de membre d’une caste, pour croire que des travailleurs recourent à la grève uniquement pour « causer des problèmes ». N’est-ce pas totalement irresponsable et arbitraire que d’ignorer les revendications légitimes de ces travailleurs, et, comble de l’imposture, de les menacer d’interdire leur droit à la protestation par la grève, et de les licencier de leur travail ? Ce comportement autoritaire, pour ne pas dire dictatorial, est-il preuve d’ « éducation » ou, plutôt, de mal-éducation, pour ne pas dire de malédiction dont sont victimes les travaileur-se-s et les élèves de ce secteur ?… L’actuelle ministre s’était distinguée par l’effort de rendre l’institution éducative moins obscurantiste dans son contenu. Mais brandir la menace d’interdiction de grève et celle de radiation des grévistes est-il moins obscurantiste ?

Enfin, au sujet des problèmes du secteur de l’éducation, la raison et la logique doivent-elles porter les élèves et leurs parents à en accuser les grévistes ou, au contraire, les personnes dont la mauvaise gestion les a contraints à la grève ? S’il faut absolument radier, qui devrait l’être : les travailleur-se-s qui veulent simplement des meilleures conditions pour exercer leur mission, où les personnes qui gèrent mal ces conditions ?… Élèves et parents d’élèves ne devraient-ils pas manifester le plus clair et ferme soutien aux travaileur-se-s de l’éducation, pour qu’enfin l’activité dans ce secteur méritasse le terme par laquelle elle est désignée ?

 

Publié sur Le Matin d'Algérie, le 14 février 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 3 Mars 2018

Questions sur l’autogestion en Algérie et dans le monde

La contribution précédente dans ce journal a suscité des commentaires très intéressants ; ils appellent des éclaircissements et approfondissements.

 

Le lecteur « Pas totalement d’accord ! » écrit :

« je ne suis pas contre la richesse des individus, au contraire je suis en parfait accord avec le libéralisme, mais toujours avec un état fort. »

 

De l’État fort.

Quand et où (dans les régimes « démocratiques », marxistes ou « populaires ») un État a été ou est au service de l’ensemble des citoyen-ne-s, sans distinction de condition économique ? Quand et où un État n’a pas été l’instrument de domination d’une caste minoritaire au détriment de la majorité des citoyen-ne-s ?

Quant à l’État « fort », où l’a-t-il été et où l’est-il actuellement sinon là où la même caste minoritaire se voit menacée dans ses privilèges par la majorité des citoyen-ne-s qui ne supportent plus les injustices dont ils-elles sont victimes ?

Les « libéraux » les plus honnêtes et lucides avaient déjà déclaré, en substance : moins il y a d’État, mieux les citoyen-ne-s se portent, parce qu’ils/elles gèrent eux/elles mêmes leur vie sociale.

Enfin, qui a déclaré et continue à déclarer que l’État fort est ce qu’il y a de mieux ?… Les autoritaires de tout acabit : Mussolini, Hitler, Lénine, Staline et autres plus petits dictateurs, mais, aussi, des « libéraux » tels De Gaulle, Bush, etc. Un-e citoyen-ne qui croit à la nécessité d’un État « fort » est une personne qui, consciemment ou inconsciemment, manifeste une mentalité d’esclave, de soumis-e, admet son incapacité à s’auto-gérer de manière solidaire avec ses concitoyen-ne-s.

L’État, tel qu’il est né et tel qu’il existe jusqu’à aujourd’hui, est un cancer social produit par une minorité de puissants (rusés, égoïstes et méchants) pour exploiter et dominer la majorité. L’humanité doit trouver une autre forme de gestion de son existence, d’où doivent être bannies toutes les formes d’exploitation de l’être humain par son semblable. C’est un idéal certes difficile à concrétiser, mais pas impossible. Il faut y croire et commencer, selon ses propres possibilités, à y contribuer.

 

Du libéralisme.

Certes, pour un Algérien, comme pour toute personne subissant un régime autoritaire, le système « libéral » est plus vivable. Dans le deuxième, actuellement, la liberté d’expression et d’association est nettement plus consistante que dans le premier système. Cependant, n’oublions pas que dans le « libéralisme », à ses débuts, les droits des citoyen-ne-s, y compris celui de vote, furent acquis au prix de luttes citoyennes multiples, prolongées et parfois sanglantes. Maintenant que ce système, après deux siècles et demi d’existence, a consolidé sa domination, il ne craint plus la liberté d’expression et d’association… sauf s’il est sérieusement menacé d’être aboli, alors intervient la répression policière et, si elle est insuffisante, l’armée sort ses chars. Exemples : la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, le mouvement de mai 1968 en France.

Quant à l’Algérie et autres régimes autoritaires, ils le sont parce que le « libéralisme », autrement dit le capitalisme, en est encore à ses débuts, c’est-à-dire sauvage, nécessiteux de la limitation des droits citoyens et de la répression, car ce « libéralisme » débutant n’a pas su encore se forger les médias de conditionnement idéologique de masse, comme c’est le dans le « libéralisme » développé.

À sa naissance, le « libéralisme » a usé de deux moyens idéologiques : d’une part, « Enrichissez-vous ! » et, d’autre part, l’idéologie cléricale, catholique ou protestante : « Dieu fait les riches et les pauvres, ces derniers seront les premiers au Paradis ! » Quant au « libéralisme » des actuels régimes autoritaires, la même méthode est en cours : d’une part, le même « Enrichissez-vous » (en Chine, le dirigeant Deng Xiao Ping avait lancé : « Il n’est pas honteux de s’enrichir ! », sans préciser par quels moyens et au détriment de qui, mais on l’a constaté par la suite), et, d’autre part, l’idéologie cléricale (islamiste, chrétienne, juive) ou « morale » (confucianisme).

À présent, posons-nous une question. Jusqu’à aujourd’hui, partout dans le monde, où donc le libéralisme a-t-il créé l’égalité effective entre les citoyen-ne-s ? Pour y répondre, voici les domaines à considérer :

- droits économiques : une minorité de riches tire son profit de l’exploitation de la force de travail de la majorité ;

- droits idéologiques : la même minorité de riches détient les médias principaux pour conditionner la majorité, d’une part, à consommer des marchandises volontairement périssables au bout de quelques années, afin d’en acheter de nouvelles, et, d’autre part, à faire voter la majorité en faveur de représentants de cette même minorité ;

- droits politiques : la même minorité finance uniquement deux habituels partis politiques à se remplacer au pouvoir de l’État, parti « démocratique » et parti « républicain » (États-Unis), parti « socialiste » ou « social-démocrate » et parti du genre « En marche ! » de Macron (Europe). Cette situation empêche tout parti défendant réellement les intérêts de la majorité de parvenir au pouvoir.

Et qui est responsable de la dangereuse pollution de la planète, de l’exploitation périlleuse de ses ressources (telle, actuellement, le gaz de schiste), de la course aux armements jusqu’à militariser l’espace et le fond des mers, des guerres dans les pays de la « périphérie » de la planète, des remises en question des acquis de la majorité, tels l’augmentation de la durée du travail avant d’avoir droit à la retraite, la réduction de la pension de retraite, la privatisation de tout ce qui est du domaine public, l’impossibilité pour les pays moins développés de fabriquer des médicaments nécessaires à la population parce que les inventeurs de brevets (plus exactement les multinationales) l’interdisent, de l’émigration clandestine, etc.… qui donc est le premier et principal responsable de toutes ces injustices, sinon le « libéralisme », cette conception de la liberté légalisant une minorité des plus riches à réduire à « vache à lait » la majorité des êtres humains ?

Alors, quoi ?… Parce qu’une conception marxiste, « socialiste » a échoué lamentablement, il faudrait ne voir que le libéralisme, parce qu’il triomphe actuellement ?!… N’est-ce pas là une mentalité d’esclave sinon de profiteur ?… Mais pourquoi ne pas se soucier de faire le réel bilan des motifs de l’échec de cette expérience ? Le bilan réel, objectif, et non pas les prétendus bilans faits par les tenants du… libéralisme. Et non plus celui des marxistes qui s’entêtent à ne pas se rendre compte des carences de la conception marxiste comme projet d’émancipation sociale.

Je fus un marxiste convaincu. Et parce que ma boussole est toujours restée l’intérêt du peuple exploité-dominé, l’expérience concrète m’a démontré que la conception à laquelle je croyais avait des carences graves ; elle a permis l’émergence de nouvelles castes exploiteuses-dominatrices, encore plus exploiteuses-dominatrices que celles du libéralisme. Il me fut très dur de m’en rendre compte, de l’admettre, mais le courage intellectuel, l’honnêteté éthique et l’amour intransigeant des peuples m’a porté à voir clair. Et cela m’a mené à… l’autogestion.

D’abord, celle algérienne : j’eus, dans ma jeunesse, le bonheur infini de l’avoir connue personnellement. Ensuite, approfondissant ma formation, j’en suis arrivé aux initiateurs historiques de cette conception. On les appelle généralement anarchistes ; je préfère les nommer autogestionnaires. C’est que le terme « anarchiste » a été et demeure l’objet d’incompréhension sinon de calomnie par l’emploi volontaire de l’amalgame (voir le premier ministre algérien qui accuse les grévistes d’ « anarchistes »).

 

De l’autogestion en Kabylie et en général.

La personne qui signe « sociéte’S » écrit : «  L'auto-gestion Kabyle est en route ». Tandis que le lecteur « Pas totalement d’accord ! » nuance : «  ça reste marginal ».

Dans une Algérie si mal réduite socialement, savoir qu’environ 400 villages, en Kabylie, sont entrés en compétition solidaire pour assurer la propreté du territoire est une initiative magnifique ! Pour au moins ces motifs :

1) la capacité des citoyen-ne-s de se prendre en charge eux/elles-mêmes, sans attendre (vainement) ou dépendre (inutilement) d’un État absent, désintéressé ;

2) l’exemple donné par cette partie de la population au reste du pays, et même au-delà, dans le monde, car l’Algérie n’est pas, hélas !, le seul pays qui souffre de saleté territoriale ;

3) l’espoir que cette autogestion sociale dans le domaine de l’environnement public devienne un premier pas, un apprentissage et un encouragement afin que les citoyen-ne-s réussissent à auto-gérer également d’autres domaines de leur vie sociale, jusqu’à parvenir au domaine politique communal, puis provincial, puis régional, et, pourquoi pas, national. Évidemment, ce processus demande du temps, peut-être même des générations, mais l’essentiel est de commencer, de semer les premiers grains.

Pour le moment, concernant l’autogestion de la propreté des villages, il reste à assurer, dans cette activité, l’engagement paritaire des hommes avec les femmes, parce qu’elles sont « la moitié du ciel ». Sans elles, l’autogestion reste une affaire d’hommes, donc imparfaite parce que niant le droit des femmes à y participer à part entière.

 

De l’ « incompatibilité » de l’autogestion.

Mais, « Pas totalement d’accord ! » objecte :

« Le socialisme ou l’autogestion comme vous défendez depuis quelques temps, je n’y crois pas vraiment, même si ils existent des foyers, surtout en Kabylie. Mais ça reste marginal et incompatible avec la réalité économique actuelle et mondiale. »

À cette objection, j’avais déjà répondu dans une autre contribution. Rappelons les éléments. Qu’est-ce qui détermine et justifie une « incompatibilité » ?

Durant la domination du système esclavagiste, aux personnes qui déclaraient la nécessité de la liberté de tous les êtres humains, que disaient les cerveaux les plus évolués, tels ceux de Platon et d’Aristote ?… « incompatible avec la réalité économique actuelle et mondiale ». De même, durant l’époque féodale, le même argument était évoqué. Et, pourtant, ce qui était considéré « incompatible » est devenu la norme. Certes ! Il a fallu beaucoup de temps, de larmes et de sang ! Hélas ! Mais qui étaient les personnes qui ne furent pas aveuglées par la prétendue « incompatibilité » ?… Une minorité de personnes. Et c’est grâce à elles que, finalement, les deux systèmes d’exploitation-domination qu’étaient l’esclavage et le féodalisme furent éliminés.

Mais on peut, également, évoquer la guerre de libération nationale algérienne. Se souvient-on que jusque la fin des années 1940, les représentants de l’ « élite » algérienne, laïque (Ferhat Abbas) et religieuse (Ibn Badis) considéraient l’indépendance du pays comme « incompatible avec la réalité économique actuelle et mondiale » ? Et que ce furent des jeunes, qui ne faisaient pas partie de cette « élite », qui ont refusé cette mentalité défaitiste, permettant ainsi l’émergence du mouvement qui réalisa l’indépendance ?… Certes, là encore, après tellement de larmes et de sang, hélas !

Alors, considérer la conception autogestionnaire sociale comme « incompatible avec la réalité », n’est-ce pas raisonner comme Platon, Aristote, Ferhat Abbas et Ben Badis de l’époque coloniale ?… Ne faut-il pas, en se basant sur l’expérience historique mondiale et algérienne, simplement dire : cette conception autogestionnaire a besoin de personnes éclairées qui la défendent, la mettent à l’ordre du jour, la répandent parmi le peuple, afin que celui-ci décide si elle est réellement « incompatible » ?

On pourrait objecter : comparaison n’est pas raison, que la conception autogestionnaire est dépassée, archaïque. J’ai dit et répété dans plusieurs contributions , et je persiste à le souligner : avant d’affirmer que l’autogestion est une utopie « incompatible avec la réalité », que l’on prenne la peine de connaître ce que furent les diverses expériences d’autogestion sociale !(1) Mais combien de personnes ont pris ce soin ?… Personnellement, je n’ai pas connu une seule personne, je dis bien une seule personne, qui, en niant l’importance actuelle de la remise en chantier de la conception autogestionnaire, avait lu les ouvrages consacrés aux principales expériences autogestionnaires dans le monde. Il aurait suffit de lire peu d’ouvrages que j’ai, par ailleurs, déjà mentionnés (2).

Les rares personnes qui ont employé le temps nécessaire à étudier ces expériences ont des réponses ou, du moins, des pistes de réponse aux questions fondamentales que pose « Pas totalement d’accord ! » Les voici :

« Est-ce que l’autogestion va se faire une place dans un marché, très compétitif ? Est-ce que l’autogestion prend en considération, les mutations rapides des technologies et sciences? Est-ce que l’autogestion pourra satisfaire les normes de travail, les normes environnementales, éviter le gaspillage, avoir une meilleur approche client ? »

Dans le cadre de cette contribution, je me contente d’une réponse générale. Je la trouve dans le commentaire d’un autre lecteur, qui signe « On vient juste de sortir d... » :

« Une règle pourtant simple est à appliquer : il suffit de démocratiser la vie des citoyens. »

C’est-à-dire que l’on permette aux citoyen-ne-s d’exprimer leur avis mais de manière réellement démocratique, et ils/elles sauront trouver les réponses concrètes aux questions concrètes posées. Réellement démocratique signifie :

- non pas les élections à la manière « libérale » : elles sont un conditionnement des électeurs-électrices pour élire des représentants de la caste minoritaire dominante, du genre François Hollande ou Emmanuel Macron, et Barack Obama ou Donald Trump ;

- non pas les élections où la caste dominante est incapable de produire ce genre de conditionnement, et donc recourt au ridicule traficotage du processus des élections, du genre pays du « Tiers-Monde », dont l’Algérie ;

- mais des élections où existe la possibilité de débats réellement libres, à part égale de possibilité de parler aux citoyen-ne-s, d’emploi des médias existants, où la possibilité de se réunir et de discuter ne dépende pas de l’argent (« libéralisme ») ni de la répression (régimes autoritaires).

Car, d’abord et en fin de compte, qu’est-ce que l’autogestion ? C’est la possibilité des citoyen-ne-s de se réunir librement et d’exprimer leurs problèmes et solutions de manière totalement libre. Les expériences historiques en sont la preuve. Certains (membres des castes dominantes) appellent cela du « désordre », de l’ « anarchie ». Mais la manière dont fonctionne actuellement le monde, et l’Algérie en particulier, n’est-ce pas du désordre et de l’ « anarchie », ce dernier terme entendu dans son acceptation vulgaire, et non pas originel ? Qui sont donc les fauteurs de désordre dans le monde et en Algérie ?… Les grévistes ou les détenteurs du pouvoir ? Les grévistes ne font-ils pas que réagir au désordre dont ils-elles sont victimes, après avoir vainement tenté de demander aux gérants de l’État de résoudre ce désordre ?

Il est malheureux que la conception autogestionnaire ait commencé par s’appeler « anarchie ». Ce terme signifie, comme on le sait, « non ordre ». Or, l’auteur même qui a introduit ce mot, Joseph Proudhon, avait le plus haut souci de trouver un ordre convenable à la société humaine. Il eut le tort d’appeler sa conception par une négation (« an... ») et d’employer un terme inadéquat (« ordre »). Or, on ne définit pas un idéal par une négation. Et on ne devrait pas nier un « ordre », quand on vise à proposer un authentique ordre social, celui qui met fin à toute forme d’injustice (désordre) sociale. Voilà pourquoi le terme « compatible avec la réalité actuelle », pour employer l’expression du lecteur évoqué, devrait mettre dans les archives de l’histoire le terme « anarchie » (en reconnaissant ses mérites et ses faiblesses) et donner toute son importance au terme « autogestion », terme clair, sans ambiguïté et sans partie discutable de son histoire.

Au fond, comment définir ce qu’un lecture a qualifié comme étant ma « persévérance » à évoquer l’autogestion ?… Je ne fais qu’imiter mes compatriotes de la génération précédente : ils-elles ont persévéré à mettre à l’ordre du jour l’indépendance nationale jusqu’à la voir se réaliser. Malheureusement, ils-elles n’ont pas pu la mener de manière à ce que l’autogestion qui, tout de suite après l’indépendance nationale, surgit, - à la surprise totale des « experts » -, que cette autogestion ne fut pas étouffée par le premier chef de l’État, prétendu « socialiste », puis éliminée par le second chef de l’État, prétendu « révolutionnaire », sous prétexte de gestion « socialiste » (encore !), et, enfin, depuis 1989, complètement occultée au profit de la privation rampante générale. Dans ce dernier cas, au moins, n’existe plus l’impudente imposture de parler de « socialisme ». Enfin, les dirigeants actuels parlent ouvertement de « libéralisme », bien qu’une partie parmi eux tienne, sous prétexte de défendre l’ « intérêt national », à maintenir un capitalisme d’État pour ne pas perdre ses privilèges.

Dès lors, hier, indépendance nationale, aujourd’hui, autogestion sociale, il est question - toutes proportions gardées - de la même espérance, du mêmes genre d’adversaires, de la même nécessité de lutte, de patience, de dévouement, de sacrifices (hélas !). C’est le prix à consentir pour la dignité citoyenne. Nous espérons l’apparition des Abane Ramdane et des Larbi Ben Mhidi de l’émancipation sociale du peuple algérien. Ben Mhidi avait dit : « Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera ». Aujourd’hui ce peuple a appris, à son détriment, que son mouvement social ne doit plus être accaparé par les profiteurs s’érigeant en nouvelle caste dominatrice se prétendant « populaire », « révolutionnaire », « socialiste » ou « libérale ». Voilà la pertinence actuelle de l’autogestion sociale. Les villages de Kabylie représentent, actuellement, une belle renaissance, du moins ils sont non pas une hirondelle, mais quatre cents villages-hirondelles qui annoncent le printemps de l’autogestion solidaire. Et l’autogestion du mouvement des grévistes de l’enseignement a pris une force sociale telle qu’il a eu la solidarité de la part d’autres secteurs de la population, ce qui a contraint la ministre de la (mal) éducation nationale à renoncer à son arbitraire et illégal licenciement des grévistes. Et on continue à penser que l’autogestion ça n’existe pas, est une lubie du passé, et on continue à éviter d’employer ce terme !… Et, pourtant, une partie du peuple, malgré le conditionnement idéologique massif (« libéral » et/ou clérical) et malgré la répression, parvient à s’auto-gérer, comme le montre les villages de Kabylie et les grèves des syndicats autonomes.

_____

(1) Voir

http://www.lematindz.net/news/23652-belle-comme-un-comite-dautogestion.html

http://www.lematindz.net/news/25399-la-revolution-inconnue.html

http://www.lematindz.net/news/25423-la-meconnue-plus-importante-revolution-du-xxe-siecle.html

http://www.lematindalgerie.com/pour-un-mouvement-dautogestion-sociale

http://www.lematindz.net/news/24278-ce-quon-ne-dit-pas-a-propos-du-moyen-orient-la-commune-de-rojava.html

(2) « La révolution inconnue » de Voline, « L’Espagne libertaire, 1936-1939 » de Gaston Leval, les rares témoignages sur l’autogestion yougoslave et celle algérienne.

 

Publié sur Le Matin d'Algérie, le 2 mars 2018.

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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