Publié le 11 Février 2019

Autogestion ou apocalypse

Supposons une personne souffrant de fièvre, causée par une invasion de bactéries nécessitant des antibiotiques pour les éliminer. Cependant, le médecin appelé en l’occurrence se limite à administrer de l’aspirine. Qu’en penser ?… Soit ce médecin est un faux docteur, soit il reçoit de l’entreprise fabriquant l’aspirine un pourcentage chaque fois qu’il prescrit le produit de cette usine. Dans les deux cas, il s’agit d’un imposteur. Dans les deux cas, ce savant s’attaque à un effet, pas à sa cause ; et la seule victime est le malade dont le mal empirera, probablement jusqu’à sa mort.

Envisageons à présent une société humaine malade, autrement dit qui souffre de conflits sociaux. Dans ce cas, les docteurs ont présenté et continuent à présenter certains remèdes. Limitons-nous à l’époque moderne.

Le capitalisme « libéral ».

Les uns ont proposé et continuent à proposer, comme remède miracle, le capitalisme dit « libéral ». Le principe fondamental en est, pour simplifier : que chacun, selon la « nature » de son intelligence, se débrouille ! Les meilleurs deviendront riches, les médiocres resteront pauvres, ces derniers devant se mettre au service des premiers pour satisfaire leurs nécessités vitales.

La première formule lancée fut celle de l’homme politique français Guizot : « Enrichissez-vous ! » Mais il ne précisa pas selon quelle méthode. Ainsi, les plus prédateurs s’en donnèrent à cœur joie ; et quand les exploités qui en étaient victimes finissaient par se révolter, l’armée réprimait la « canaille » des faubourgs.

La dernière formule connue fut celle du leader chinois « communiste » Deng Xiao Ping. Il déclara : « Il n’y a pas de honte à devenir riche ». Seulement, là encore, il ne précisa pas la méthode pour le devenir. Certes, la Chine est devenue un pays riche, mais au détriment de la partie pauvre de sa population, plus précisément celle des travailleurs manuels des villes et des campagnes.

En Algérie, on se contente de déclarer simplement : « Développons économiquement le pays ». Autrement dit, qu’il devienne un pays riche. Et on fait l’éloge des propriétaires qui « fournissent du travail » aux citoyens. Quand au capital acquis auparavant par ces propriétaires nouveaux, et au profit qu’ils tirent de leur « offre » de travail, on n’en parle pas ou l’on considère ce fait comme dommage collatéral obligatoire.

Le « socialisme » étatique.

D’autres docteurs et savants critiquèrent avec de justes arguments le capitalisme soit disant « libéral », en montrant que le développement économique dont, certes, il fait preuve, que celui-ci profite principalement à une oligarchie de propriétaires, au détriment des citoyens ne disposant que de leur force de travail intellectuelle ou, pire, manuelle.

Dès lors, ces réformateurs et révolutionnaires proposèrent d’autres remèdes.

Celui qui domina fut celui qui affirmait la construction du socialisme à travers un État. Il fut tour à tour défini « ouvrier », « prolétarien », « populaire » ; et la société qu’il gérait fut proclamée soit « socialiste » soit « communiste ».

Par contre, ceux qui proposaient un socialisme sans État, autrement dit de type autogestionnaire, furent une minorité. Elle ne fut pas écoutée. Pourquoi ?… Une hypothèse sera présentée ci-dessous.

Autres conceptions.

Les religions ont, elles aussi, déclaré lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales. Mais aucune n’a parlé explicitement du phénomène fondamental qu’est l’exploitation économique. Tout au plus, on déclara la nécessité de la « charité », de l’ « aumône » des possédants envers les démunis. Les Dix Commandements ne comportent pas celui de ne pas exploiter son prochain. Jésus-Christ se distingua par certaines actions et déclarations : il chassa les marchands du temple, il stigmatisa à plusieurs reprises les « riches » en leur refusant l’accès au paradis, il a fait appel aux pauvres de toute sorte : souffrant de la faim, de l’exil ou de l’humiliation d’une manière générale (les « faibles d’esprit »), enfin il a prêché : « Aime ton prochain comme toi-même », ce qui suppose de ne pas l’exploiter. Mais combien de Chrétiens adoptent cette interprétation ? L’Islam parle de solidarité entre les Musulmans, ce qui, bien interprété, supposerait qu’ils ne s’exploitent pas les uns les autres. Mais combien de Musulmans partagent cette conception ?... Par conséquent, tout ce qu’on proclamé les religions monothéistes n’a pas éliminé la pauvreté, laquelle, faut-il le dire, est causée directement par la richesse d’une minorité.

Dans l’Extrême-Orient, des doctrines spirituelles ont, elles aussi, considéré la « pauvreté », et, là également, n’ont pas parlé du mal fondamental : l’exploitation économique. La « ahimsa » hindoue recommande de ne pas user de violence. Une correcte interprétation de celle-ci implique de ne pas recourir à cette violence qu’est l’exploitation de l’être humain par son semblable. Mais combien d’Hindous partagent cette interprétation ? La compassion bouddhiste, bien interprétée, signifie de ne pas exploiter son prochain. Mais combien de Bouddhistes s’y conforment ?

Tout eu plus, la doctrine originelle du taoïsme a déclaré explicitement que, pour éliminer toute forme d’injustice sociale, les êtres humains devraient s’auto-gouverner, et que pour éliminer le vol, il faut éliminer le système social basé sur les voleurs : « « Le peuple a faim parce que le prince dévore l’impôt », dit le livre fondamental du taoïsme (1). Dans cette dernière conception, apparue il y a environ deux mille cinq cents ans en Chine, on peut voir l’idée de ce qu’on appela, depuis l’époque moderne, l’exploitation économique, exercée par une oligarchie de privilégiés au détriment de la majorité nommée peuple.

De là, on comprend que si le brahmanisme puis le bouddhisme se sont répandus, si le confucianisme fut presque toujours l’idéologie de l’oligarchie dominante en Chine, et le shintoïsme l’idéologie des oligarchies japonaises, par contre le taoïsme, qui semble être l’ancêtre de l’idée autogestionnaire, fut généralement occulté, sinon réprimé, et généralement très peu connu dans le monde.

Faux et vrais remèdes.

Dans tous ces cas, les diverses religions et spiritualités n’ont pas réussi à éliminer la maladie fondamentale qu’est la pauvreté sociale (appelons-la par son nom exact : le résultat de l’exploitation économique) dont souffre l’humanité. Tout au plus, les conceptions religieuses monothéistes formulent la promesse que les pauvres de ce monde ne le seront plus dans l’autre monde. Par contre, ces religions et spiritualités ont enrichi leurs clercs. Le capitalisme « libéral », lui aussi, n’a pas éliminé la pauvreté ; ses progrès économiques ont permis de lui donner des formes nouvelles, suite à l’enrichissement des oligarchies dominantes, mais le fossé demeure béant entre riches (propriétaires de moyens de productions) et pauvres (possédant uniquement leur force de travail intellectuel et/ou manuel). Enfin, le « socialisme » (ou « communisme ») étatique, lui, fut plus ambitieux, et le demeure chez ses partisans : l’élimination totale de la pauvreté sociale. On connaît les résultats.

Dans tous ces cas, nous en sommes à l’administration d’aspirine (des mesures dites d’amortissement social), en occultant l’antibiotique. Or, existe-t-il un autre moyen d’éliminer réellement la pauvreté, sinon par la suppression de ce qui la cause ? Et qu’est-ce qui la cause sinon l’exploitation de l’être humain par son semblable ?

« Ah ! diront certains, vous demandez l’impossible ! Cette exploitation a toujours existé, et, donc, existera toujours !… La nature humaine est ainsi faite ! », ajouterait-on soit avec un soupir, si l’on a le cœur tendre, soit avec âpreté, si l’on a un compte en banque à la place du cœur.

Eh bien, non ! À son début, tout indique que les êtres humains ne pratiquaient pas l’exploitation des uns au détriment des autres, mais la coopération égalitaire, libre et solidaire, pour se protéger des agressions animales et pour affronter certains travaux collectifs. Le nier c’est au mieux manifester de l’ignorance, au pire être un manipulateur au service de l’oligarchie (2).

Ensuite, une fois apparue et pratiquée l’exploitation d’êtres humains par leurs semblables, une partie de l’humanité connut des périodes de révolte durant laquelle cette exploitation fut éliminée, au profit d’un retour à la coopération égalitaire, libre et solidaire. Appelons-la autogestion sociale.

Malheureusement, celle-ci fut, chaque fois, réprimée par la force bureaucratique quand pas celles des armes. Pourtant, c’est uniquement durant ces courtes périodes d’autogestion sociale, qui ont généralement duré trois années (Russie 1917-1921, Espagne 1936-1939, Yougoslavie à la fin de la IIème guerre mondiale, Algérie 1962-1965), que ce mal social fondamental fut supprimée : l’exploitation économique de l’être humain par son semblable.

De la préhistoire.

Dès lors, se pose la question : pourquoi ces expériences autogestionnaires ont-elles pu exister si peu, et si peu de temps ?

Mon hypothèse est la suivante : le désir de certains humains de profiter de leur force, physique et/ou intellectuelle, pour jouir de la vie au détriment des autres, plus démunis de ce genre de force (phénomène dit : exploitation économique), ce désir produit une mentalité autoritaire, sous forme de domination sociale, laquelle, pour se légitimer, produit un conditionnement idéologique, sous forme cléricale et/ou laïque, cette dernière allant jusqu’à la prétention d’être « scientifique ».

Pour ma part, je considère l’espèce humaine encore dans sa préhistoire tant qu’elle ne supprimera pas de ses pratiques cette « bactérie » sociale qu’est l’exploitation économique. Tout autre remède demeure uniquement une aspirine, voulant éliminer ou atténuer l’effet, sans supprimer la cause.

« Soit ! admettrait-on. Mais l’espèce humaine étant ce qu’elle est partout, et cela depuis tellement longtemps, n’est-on pas obligé, réalisme oblige, de se contenter d’ « aspirine », en cherchant la meilleure possible ?… Sous forme, notamment, de démocratie politique et de développement économique ? »

Ce genre de réplique, quelle personne la formule sinon celle qui, d’une manière ou d’une autre, directe ou indirecte, plus ou moins, profite du système régi par l’exploitation économique ?… Au contraire, une personne qui souffre réellement de l’exploitation ne dira-t-il pas : « Mais, alors, essayons l’autogestion sociale ! »… Il est facile d’imaginer les réactions négatives des personnes que cette proposition menacerait dans leurs privilèges. Cependant, peut-on mettre fin aux conflits sociaux autrement qu’en supprimant l’exploitation économique ?

Le dilemme.

Ajoutons encore ceci. Outre à la pauvreté de la majorité de la population, tant au sein de chaque nation que dans la planète entière, au profit d’oligarchies minoritaires, l’exploitation économique produit inévitablement la guerre : la guerre sociale au sein des nations, qui devient parfois une guerre armée civile, opposant exploiteurs et exploités, d’une part ; et, d’autre part, la guerre entre les oligarchies des diverses nations, la plus ambitieuse et puissante voulant jouir de la vie au détriment des autres oligarchies.

Dans le passé, ce genre de conflit s’est traduit par des guerres, dont les plus récentes furent la première et la seconde boucheries mondiales. Et le progrès scientifique et technique a fait arriver l’humanité aux armes nucléaires.

Pendant une première phase, elle furent la garantie d’une guerre froide, assurée par ce qu’on appela la « dissuasion nucléaire ». Celle-ci ne donnant à aucun protagoniste la garantie de vaincre, l’apocalypse nucléaire fut évitée.

Mais nous en sommes venus à ce que l’oligarchie dominante mondiale, celle qui domine les États-Unis, en vient à penser fabriquer des armes nucléaires tactiques, autrement dit évitant l’apocalypse planétaire, et même a surgi l’idée d’attaquer le premier, en estimant ainsi en sortir vainqueur. Ajoutons ce que l’histoire enseigne : toute oligarchie dominante, sachant le risque de disparaître, préfère toujours faire disparaître le monde entier avec elle. Tel est l’enjeu des conflits entre l’oligarchie actuellement dominante, celle des États-Unis, et celles qui aspirent à ne pas être exploitées par elle : les oligarchies russe et chinoise. Et bien que ces oligarchies se différencient par leur degré de pratique de l’exploitation économique, il n’en demeure pas moins que toutes les trois sont basées sur ce fléau social. Voilà pourquoi, à l’expression passée « socialisme ou barbarie », nous en sommes, à présent, à celle qui me semble actuelle : autogestion ou apocalypse. On ignore si l’espèce vivante de l’Atlantide exista et comment elle disparut ; mais on sait comment l’espèce humaine actuelle disparaîtra, si elle ne renonce pas à éliminer cette bactérie finalement mortelle : l’exploitation économique, quelque soit sa forme. Tout discours autre n’est-il pas, en définitif et malgré son apparence réaliste et rationnel, rien d’autre qu’aspirine ? Bien entendu, les profiteurs du système pratiquant ce « remède » n’en ont cure ; mais jusqu’à quand ? La folle course des dirigeants oligarchiques pour de nouvelles armes nucléaires et la militarisation de l’espace, où sont engloutis des milliards qui suffiraient à éradiquer l’exploitation de l’être humain par son semblable, cette folle course est très actuelle. Et les généraux cherchent fébrilement la manière d’attaquer les premiers, en espérant être vainqueurs. Exactement comme l’homme préhistorique, dont le cerveau était conditionné par la priorité de la violence, cherchait à attaquer le premier pour être vainqueur. Nous ne sommes pas sortie de la caverne (platonicienne, si l’on veut) préhistorique, à moins que la coopération libre, égalitaire et solidaire vienne nous en sortir.

Bien entendu, ces propos peuvent sembler celles d’un martien utopiste, totalement déconnecté des réalités actuelles de la planète Terre. Cependant, ces propos ne ne le sont pas davantage que ceux des personnes qui, en pleine domination du système esclavagiste, puis de celui féodal, ont clamé la nécessité de l’égalité, de la liberté et de la solidarité. Des changements significatifs furent réalisés : l’esclavagisme puis le féodalisme sont généralement éliminés, à l’exception de quelques survivances. À l’humanité reste l’élimination des systèmes exploiteurs qui ont pris leur place : le capitalisme, privé ou étatique, pour reprendre l’expérience de l’autogestion sociale, à moins de se résigner à la destruction nucléaire de l’humanité par un conflit déclenché par l’oligarchie hégémonique, et poursuivi par les oligarchies qui la récusent. Aspirine ou antibiotique au mal social fondamental de l’humanité (l’exploitation économique), n’est-il pas désormais urgent de choisir ?… Toute tactique de changement social, pour être réellement efficace, ne doit-elle pas s’inscrire dans une stratégie précise à long terme ?… Cette conception exige un effort trop coûteux ? Encore une fois, rappelons-le : il en va de l’existence de l’espèce humaine. Bien entendu, ces considérations s’adressent uniquement aux personnes qui ne tirent (ou ne veulent tirer) aucun profit du système basé sur l’exploitation économique de l’être humain par son semblable.

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(1) Pour les intéressés signalons les deux ouvrages fondamentaux : le Dao de jing (Classique de la Voix), de Lao Tseu, et le Zhuangzi, du nom de son auteur. Ce sont des textes fondamentaux de l’humanité, mais généralement ignorés par l’idéologie mondiale dominante. En les lisant, l’on comprend le motif.

(2) Ce thème sera examiné dans une prochaine contribution : « Du naturel et du social ».

Publié sur Algérie Patriotique le 28 janvier 2019, et sur Le Matin d'Algérie le 31 janvier 2019, sous le titre "Aspirine ou antibiotique social".

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 10 Février 2019

Exploitation, domination, conditionnement

De temps à autre, et cela depuis longtemps, on lit des textes niant, en Algérie, l’existence de classes sociales pour affirmer uniquement celle de clans, de tribalisme, de régionalisme, d’identités religieuses ou ethniques. Qu’en est-il dans la réalité ? Voici quelques propositions de réflexion.

Considérations générales.

Les classes sociales sont niées en évoquant principalement la conception marxiste, tenant compte principalement du capitalisme et de ses deux classes sociales fondamentales. Elles forment une unité (celle d’un mode de production économique, capitaliste) contradictoire (où s’opposent des intérêts inconciliables : bourgeoisie contre prolétariat des usines). Quant à la paysannerie, elle est négligée, quand pas méprisée, tant du point de vue économique que culturel.

Les défenseurs de cette conception oublient plusieurs faits. Avant de les mentionner, commençons par définir de la manière la plus concise et fondamentale ce qui caractérise une classe sociale : c’est le regroupement d’un certain nombre de citoyens qui, agissant en tant qu’oligarchie, exploitent économiquement, et donc dominent politiquement, un autre nombre de citoyens ; ces derniers, vendeurs de leur force de travail, constituent la classe sociale des exploités-dominés.

Cette exploitation économique se base sur le fait que les membres de l’oligarchie tirent un profit du travail fourni par les membres de la classe exploitée, sous forme de plus-value. Cette notion n’est pas une invention de Marx, mais elle fut reprise par lui, en l’approfondissant, du théoricien et militant anarchiste Joseph Proudhon.

Cette précision étant fournie, on peut affirmer, alors, que les classes sociales existent depuis... l’antiquité. Dans le monde occidental, même Shakespeare le savait : il l’a montré dans sa pièce de théâtre « Coriolan », opposant les patriciens aux plébéiens de Rome. À moins de vouloir s’en tenir de manière dogmatique au schéma soit disant « scientifique » marxiste, les plébéiens et les patriciens constituaient, déjà, deux classes sociales antagonistes. N’oublions pas, non plus, la classe des esclaves. Durant l’empire romain, les deux classes exploitées et opprimées, la plébéienne (composée de citoyens libres) ou l’asservie (constituée d’esclaves) ont livré à plusieurs reprises des luttes de résistance émancipatrice contre l’oligarchie impériale… Dans le monde extrême-oriental, existaient la classe oligarchique qui vivait aux dépens de celle exploitée et asservie des paysans ; ils étaient contraints à mettre à disposition, par l’asservissement féodal, leur force de travail ainsi qu’à verser des impôts à l’administration centrale étatique de l’oligarchie impériale.

Il est, cependant, vrai qu’au temps de Marx, le prolétariat semblait le mieux en mesure d’éliminer le système capitaliste, parce que les ouvriers des usines constituaient la classe sociale la plus organisée (en syndicats), la plus accessible aux idées émancipatrices (par la lecture des publications imprimées et par les réunions publiques), la plus consciente d’agir au sein de partis politiques. Tous ces aspects manquaient à la paysannerie, encore davantage au « lumpenprolétariat ».

Toutefois, ceux qui évoquent Karl Marx ignorent, généralement et malheureusement, d’autres théoriciens et militants de la critique et du combat pour une société humaine sans exploitation économique, à savoir et principalement les anarchistes. Proudhon a déjà été évoqué.

Il reste à parler de Michel Bakounine, l’autre très important théoricien et praticien. Dans ses écrits, il ne se limita pas à considérer le prolétariat industriel comme unique classe sociale antagoniste à celle capitaliste. En outre, Bakounine attira toujours l’attention sur les capacités de résistance et d’abolition du système basé sur l’exploitation de la paysannerie sans terre, que ce système soit féodal (tsariste) ou capitaliste (Europe occidentale). Bakounine considéra le rôle de la paysannerie ; de même, il prêta attention aux nationalistes tendant à se libérer du despotisme impérial, par exemple la lutte de libération nationale des Polonais. Bakounine alla même jusqu’à considérer que ce que Marx et Engels stigmatisaient avec mépris comme « lumpenprolétariat », comme, au contraire, comprenant des éléments capables de prendre conscience de leur asservissement pour, ensuite, s’associer à la lutte contre le système oppresseur. Ainsi, la lecture des écrits et de la pratique de Bakounine prouve que ce dernier n’aurait pas été surpris, mais conforté dans ses analyses, en voyant, en Algérie, des paysans et des éléments du « lumpenproletariat », tels Ali La Pointe, prendre conscience de leur condition d’exploités, et combattre pour éliminer le système colonial au nom d’une libération nationale, quitte, ensuite, à approfondir cette dernière en se libérant socialement d’une oligarchie exploiteuse autochtone.

À propos de paysans comme classe révolutionnaire, rappelons que le marxiste Staline avait méprisé son rôle en Chine, et considéré celui qui avait reconnu et théorisé ce rôle comme un vulgaire « chef de bande », Mao Tsé Toung. Rappelons encore plus : contrairement aux prévisions « scientifiques » de Marx et d’Engels, la première révolution anti-capitaliste eut lieu dans un pays où industrie et prolétariat étaient nettement minoritaires, alors que la paysannerie était majoritaire : la Russie. En ce sens, l’action de Lénine fut totalement anti-marxiste, plus exactement de type blanquiste (un coup d’État), ce Auguste Blanqui méprisé par Marx, mais respecté par Bakounine. Enfin, n’oublions pas la première longue période durant laquelle les marxistes français (et leurs corollaires algériens) des partis « communistes » correspondants ont dénoncé la lutte patriotique algérienne comme un aventurisme, jusqu’à aller, pour le parti français, à voter les mesures spéciales autorisant l’envoi de militaires pour réprimer la « révolte ». C’est dire jusqu’où peut porter l’aveuglement idéologique caractérisé par la méconnaissance d’une réalité, et, comble de l’ironie, aveuglement idéologique de la part de personne qui dénonçaient avec la plus grande véhémence la mentalité idéologique, au nom d’une conception « scientifique ». Il est vrai qu’un cerveau aussi éclairé que celui de Jean-Paul Sartre commit l’erreur de parler de parler d’ « horizon indépassable » à propos du marxisme ; cependant, il eut l’intelligence de reconnaître rapidement la légitimité du combat algérien anti-colonial. Notons que les anarchistes français, eux, ont dénoncé le colonialisme dès son apparition en Algérie, et une partie d’entre eux ont soutenu la guerre de libération nationale dès son déclenchement, tandis que d’autres se sont abstenus pour le motif que la nature de sa direction poolitique laisserait prévoir l’institution d’une oligarchie autochtone dominatrice, après l’indépendance (1).

Dès lors, il reste aux marxistes, s’ils en sont capables (ils le seront s’ils ont la modestie de l’authentique homme de science, capable d’examiner les faits, même quand ils contredisent ses conceptions personnelles) de lire les écrits et connaître les actions de ceux qui eurent le mérite de contester des aspects fondamentaux erronés des théories et des actions politiques de Marx de son vivant ; les critiques anarchistes de ce dernier ont montré une connaissance pratique plus adéquate de ce que sont les exploités et les opprimés, quelque soit leur insertion dans un quelconque système de production économique.

Des réalités algériennes.

Malheureusement, en Algérie, beaucoup plus qu’ailleurs, presque la totalité des progressistes sont des marxistes, mais comme Karl Marx lui-même ne les voulait pas. De son vivant, à propos de ceux qui se déclaraient marxistes, il eut cette boutade : « Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste ». Il signifiait par là que lui était débord un chercheur, et donc susceptible de changer d’avis en fonction de l’étude des réalités et du développement du processus cognitif, tandis que ses suiveurs se contentaient de considérer uniquement ses conclusions comme définitives et infaillibles, puisque « scientifiques ». De là s’explique la médiocrité dogmatique dans laquelle est tombé le marxisme, déjà du temps de Marx, au point d’accoucher de monstruosités. Elles commencèrent par les déclarations et actions de Marx et Engels eux-mêmes contre leurs critiques anarchistes. Elles continuèrent avec les bolcheviques qui s’emparèrent du pouvoir étatique en Russie, en éliminant les soviets libres de travailleurs et de soldats. Le comble fut atteint avec ces caricatures que furent les États « socialistes » ou « communistes ». Il a suffit d’environ soixante-dix ans pour constater les lamentables – et tragiques – échecs. Lesquels furent explicitement prévus et déclarés par les adversaires principaux de Marx et Engels, en l’occurrence Proudhon et Bakounine. Malheureusement, les marxistes, en bons « marxistes », ignorent avec dédain ce que leur maître avait stigmatisé de « petits-bourgeois idéalistes », en s’auto-déclarant créateur du « socialisme scientifique ». Encore une fois, il ne reconnut pas que le premier qui employa ce terme ne fut pas lui mais Joseph Proudhon. Cependant, Marx, après avoir sollicité avec insistance la collaboration de Proudhon puis de Bakounine, et constatant leur refus, basé essentiellement sur le refus de créer une « nouvelle religion » (Proudhon) et une nouvelle « caste étatique oppressive » au nom d’une « prétendue science de savants » (Bakounine), après ces refus donc, Marx calomnia de manière absolument ahurissante ces deux théoriciens et praticiens anti-capitalistes. Cette calomnie fut telle que les marxistes (j’en fus un dans mon adolescence) ignorèrent avec mépris les écrits et les pratiques de Proudhon et de Bakounine.

Aussi, parmi les auteurs étrangers, il serait utile de connaître, outre les écrits de Marx et d’autres penseurs et/ou militants anti-capitalistes, également des auteurs comme Proudhon, Bakounine, Malatesta, Kropotkine.

Peut-être, alors, que les réalités algériennes deviendraient plus claires à comprendre : de l’antiquité jusqu’à celles actuelles, en passant par l’époque coloniale, la guerre de libération nationale, le surgissement de l’autogestion sociale, son étouffement par le capitalisme étatique, et l’actuelle situation.

Considérations particulières.

S’il est normal de voir des membres d’une oligarchie évoquer des « clans », du « tribalisme », du « régionalisme », ou encore l’identité religieuse ou ethnique comme causes principales des conflits sociaux en Algérie, il est curieux de voir des Algériens se considérant anti-oligarchiques, d’une part, dénoncer les catégories conceptuelles coloniales (clans, tribus, régionalismes, identité religieuse ou ethnique), tout en employant, d’autre part, ces mêmes termes pour rendre compte de réalités algériennes, passées ou actuelles. Comme si, en Algérie, on serait demeuré dans la préhistoire, parce que manquent l’industrie et le prolétariat, autrement dit la « civilisation » ! On est certes encore dans la préhistoire, mais seulement dans la mesure où l’être humain le plus fort exploite et domine le plus faible ; mais cette situation est universelle, et elle n’est pas causé par un clan, mais par une oligarchie. Celle-ci prend des formes concrètes en fonction des spécificités de la nation, économiques et culturelles. La facilité avec laquelle ce terme de « clan » est employé, en voulant rendre compte des réalités algériennes, cette facilité n’est en aucune manière indicative de la pertinence de ce terme, encore plus quand il est employé dans une analyse qui se veut « scientifique » et émancipatrice.

Certes, les réalités sociales algériennes montrent l’existence de clans, de tribus et de régionalisme. Mais ces aspects n’existent-ils pas dans d’autres nations ?… La Belgique ou l’Italie capitalistes ne connaissent-elles pas des régionalismes ? L’oligarchie impérialiste états-unienne n’est-elle pas sujette à des clans, s’opposant les uns les autres, et cela depuis la fondation des États-Unis, et pas seulement actuellement ? Que sont donc ces clans sinon des composantes d’une même oligarchie hégémonique, lesquelles composantes s’opposent sur la manière d’exploiter-dominer, mais sont solidaires quant au but : exploiter-dominer ?

Certes, des mentalités tribales existent en Algérie. Mais sont-elles déterminantes dans le fonctionnement et la dynamique de la nation algérienne actuelle ?… Quant aux conflits causés par des mentalités ethniques et religieuses, n’existent-ils pas dans une nation comme les États-Unis, pourtant pays capitaliste le plus développé ?

Certes, la guerre de libération nationale algérienne fut entreprise par l’ensemble du peuple algérien, avec ses différentes composantes : travailleurs manuels paysans et ouvriers, employés, petits propriétaires, etc. Et, au service du système colonial, il y eut une minorité d’Algériens harkis : des militaires incultes d’origine paysanne sans terre jusqu’aux administrateurs et propriétaires terriens tels le bachagha Boualem.

Cependant, ces faits infirment-t-ils l’existence des classes et de la lutte des classes ?… Oui, si l’on est enfermé dans le schéma dogmatique marxiste. Non, si l’on considère ces autres paramètres : existence d’exploiteurs-dominateurs et d’exploités-dominés, et, comme conséquence, lutte entre ces deux composantes. Serait-il non pertinent de parler, alors, de deux classes sociales, l’une exploiteuse-dominatrice coloniale et l’autre exploitée-dominée colonisée ?… Si l’expression « classe sociale » dérange, employons une autre, telle « composante sociale » ; l’important est d’utiliser des mots capables de rendre compte convenablement des réalités. Quant à la lutte entre ces classes ou composantes sociales (l’une pour exploiter-dominer, et l’autre pour s’affranchir de cette emprise), elle est évidente. Il est toutefois vrai que la jouissance de privilèges sociaux peut aveugler une personne sur l’existence de cette lutte antagoniste.

Dès lors, pour comprendre une formation sociale (une nation) quelconque, quelque soit son niveau de développement économique et de ses rapports de production, n’est-il pas plus pertinent de l’analyser à partir de ces deux critères fondamentaux : exploiteur-exploité ?… Alors, on ne sera plus limité à ne considérer que le prolétariat industriel dans une société fortement industrialisée ; alors, on s’affranchira d’une vision ethnocentriste occidentale (européenne, marxiste), pour parvenir à une vision planétaire et plus conforme aux réalités sociales. Non seulement ! Les deux paramètres exploitation/domination permettent, en outre, d’analyser également d’autres types de relations sociales, notamment celle entre homme et femme et celle entre parents et enfants. Dans le premier cas, l’homme exploité-dominé (comme travailleur salarié) est, en même temps, un exploiteur-dominateur de son épouse. Dans le second cas, des parents peuvent fonctionner comme exploiteurs-dominateurs de leurs enfants.

Aussi, pour en revenir à l’Algérie (ou à d’autres formations sociales non développées industriellement), il est nécessaire d’examiner ce qui existe derrière les clans, les tribus, les identités régionales, ethniques, religieuses. Il est également nécessaire d’examiner, dans les pays industriellement développés, quelle fonction jouent les mentalités claniques ainsi que les identités ethniques, régionales ou religieuses. En effet, en première (ou en dernière analyse), qu’est-ce qui détermine ces phénomènes ?… N’est-ce pas l’existence d’une partie oligarchique hégémonique (ou qui veut le devenir en éliminant celle existante) ? Et comment se réalise cette hégémonie sinon par l’exploitation économique de la majorité des citoyens ? Or, comme nous l’avons dit au début, là est le critère de définition d’une classe sociale : par le fait qu’elle exerce ou subit l’exploitation économique avec ses corollaires que sont la domination politique et le conditionnement idéologique.

Il n’est donc pas nécessaire que l’Algérie soit l’Angleterre capitaliste du temps de Marx, avec un secteur industriel principal et un prolétariat consistant, pour y trouver des classes sociales. Celles-ci existent sous d’autres formes. Toutes les personnes qui vendent leur force de travail manuel (ou intellectuel) en échange d’un salaire constituent la classe laborieuse manuelle (ou intellectuelle), dont le propriétaire, privé ou étatique, des moyens de production tire profit. Toutes les personnes qui profitent directement de cette force de travail en tirent une plus-value, et représentent donc une classe d’exploiteurs. Enfin, toutes les personnes qui servent de « courroie de transmission », au service des propriétaires, pour gérer cette masse de salariés, constituent cette classe moyenne (inférieure, intermédiaire ou supérieure). Sans oublier ce « lumpenprolétariat », plus exactement ces personnes qui n’ont pas même la possibilité de vendre leur force de travail, et qui se rabattent sur des activités plus ou moins licites.

Critères fondamentaux.

Élargissons au maximum le problème. À un certain moment, l’espèce humaine s’est divisée entre maîtres et esclaves. Les formes d’existence de ces deux catégories ont changé avec l’évolution historique. Cependant, encore aujourd’hui, en Algérie comme ailleurs sur la planète, une minorité d’êtres humains jouit de l’exploitation exercée sur une majorité d’êtres humains. Que cette exploitation prenne des aspects divers, selon l’époque et la nation, que ces aspects se manifestent sous forme de clans, de tribus ou autre (sans oublier les formes religieuses ou ethniques), il n’en reste pas moins qu’à la base de toutes ces formes se trouvent, d’une part, des exploiteurs-dominateurs et, d’autre part, des exploités-dominés. Le perdre de vue ou l’occulter, c’est faire le jeu, involontairement (par ignorance) ou volontairement (par manipulation), d’une oligarchie.

D’ailleurs, Marx (et ses suiveurs) a failli en ne reconnaissant pas ce que déjà ses adversaires anarchistes avaient critiqué et dénoncé : la naissance d’une oligarchie de prétendus « savants » et « scientifiques » de la transformation sociale, oligarchies constituées de… marxistes, dans les pays dits « socialistes », « communistes » ou de « démocratie populaire ». Ce déplorable et inédit fait ne doit-il pas, enfin, servir de leçon pour comprendre les réalités sociales, qu’elles soient en Algérie ou ailleurs, dans le passé comme dans le présent ? Pour y parvenir toutes les contributions sont utiles, aussi bien autochtones (telles celles d’Ibn Khaldoun, de Frantz Fanon, d’Albert Memmi, etc.) qu’étrangères, sans aucune exclusion dogmatique. La connaissance scientifique, y compris des formations sociales (nations), est universelle, parce que l’espèce humaine, au-delà des spécificités nationales, est, elle aussi, universelle. Et, malheureusement, sont également universelles l’exploitation économique, la domination politique et le conditionnement idéologique.

Ne sont-ils pas là sont, tout d’abord, les trois maux de toute communauté humaine ? Toute analyse sociale, quelque soit le pays et l’époque, ne devrait-elle pas partir de là, si cette analyse veut réellement comprendre et servir l’émancipation humaine ? Alors, au lieu de jouer au perroquet de tel ou tel « homme célèbre », efforçons-nous d’imiter les meilleurs d’entre eux. Nos lectures et observations empiriques diverses ne devraient pas être dogmatiquement conditionnées par nos inclinations subjectives et notre positionnement dans le système économique. Au contraire, nous devons recourir à notre propre capacité d’observation empirique des réalités, en nous efforçant à imiter seulement l’attitude du scientifique devant l’objet examiné : sans préjugé aucun pour comprendre et rendre compte des fonctionnements et dynamiques sociales.

À ce sujet, reconnaissons un fait : quelques soient les mérites de Karl Marx et de son compagnon Friedrich Engels (et de leurs disciples), la fréquentation de leurs écrits portent le lecteur généralement à penser avec la tête de ces auteurs, tandis que la lecture d’auteurs anarchistes (comme Proudhon, Bakounine, Kropotkine et Malatesta) portent le lecteur à penser avec sa propre tête. Dès lors, lisons les écrits marxistes avec des yeux anarchistes, afin de réfléchir avec notre libre et personnelle raison. N’est-ce pas cela la créativité authentique ? Et si l’on commet des erreurs, nous disposons, répétons-le, de la modestie du scientifique, toujours prêt à modifier ses théories pour les conformer avec les réalités nouvelles, en vue de diminuer les erreurs d’appréciation.

Dans le domaine social, cette démarche est possible si l’on considère tout d’abord le triptyque constitué par ces trois paramètres fondamentaux : exploitation économique, domination politique, conditionnement idéologique. Alors, l’analyse devient plus claire quelque soit l’aspect considéré : nation, classe sociale, groupe social, jusqu’à la famille ; alors devient plus claire l’examen des catégories comme « clans », « tribus », identité ethnique, religieuse ou sexuelle. Jusqu’à la psychologie, tant individuelle que collective, quelque soit le modèle culturel où elle est insérée, qui devient plus claire à appréhender. Alors, les diverses opacités derrière lesquelles se cachent les oligarchies, quelque soit la nation, deviennent compréhensibles.

_____

(1) Voir L’anarchisme, ce quasi-inconnu en Algérie.

Publié sur Algérie Patriotique, le 19 janvier 2019, et sur Le Matin d'Algérie, le 21 janvier 2019.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 8 Février 2019

Du référendum populaire

Le mouvement des Gilets jaunes en France vient de remettre à l’ordre du jour l’idée de référendum d’initiative citoyenne (RIC). Examinons quelques aspects.

Objections et réponses

Objection 1. Avec ce genre de référendum , il suffirait qu’un chef d’Etat prenne une décision antipopulaire, et la voilà contestée, sinon lui-même comme chef d’Etat, par un référendum . Dès lors, c’est l’anarchie ! Comment gouverner dans ce cas ?

Réponse. Dans une réelle démocratie, un chef d’Etat ne peut pas prendre une décision antipopulaire. Pourquoi ? Parce qu’il a été élu par le peuple, précisément pour ne pas prendre de décision qui lèse les intérêts de ce peuple. Autrement, ce chef d’Etat ne représente plus les intérêts de ses électeurs. Il s’ensuit qu’un prétendant à la direction de l’Etat devrait savoir, en présentant sa candidature pour être élu par le peuple en tant que son représentant, ne devrait prendre aucune décision antipopulaire.

Objection 2. Elle fut ainsi présentée : «Enfin, il est de l’intérêt de tous de considérer certaines revendications démagogiques et populistes des Gilets jaunes avec prudence. Ainsi, d’après les enquêtes les plus sérieuses, l’instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne » – devenu le credo du mouvement – se traduirait immédiatement par le rétablissement de la peine de mort, l’expulsion de tous les immigrés en situation irrégulière, la déchéance de nationalité française et l’expulsion des binationaux qui ne renoncent pas à leur nationalité d’origine, etc. Il ne me semble pas que cela réponde aux attentes de la majorité des Français.»(1)

Certes, ce genre de conséquences d’un référendum populaire ne sont pas positives. Mais le risque de les voir se concrétiser justifie-t-il le rejet du principe de référendum populaire ? Dans le cas où il y a risque de décisions néfastes, suite à un référendum populaire, plutôt que nier le droit au référendum populaire, ne s’agit-il pas d’engager le débat le plus démocratique, le plus profond, le plus large, le plus indispensable afin que le peuple qui s’apprête à voter lors d’un référendum prenne suffisamment conscience des enjeux et conséquences de son vote, afin de ne pas opter pour des actions néfastes ?

Si l’on doute de l’efficacité d’un tel débat, il s’ensuit deux conclusions : soit les citoyens les plus éclairés et les plus instruits sont incapables d’expliquer correctement leurs idées, soit le peuple est jugé trop stupide pour savoir quelles sont les bonnes décisions à prendre. Là, encore, si le peuple est dans cette situation d’ignorance de ses propres intérêts, à qui la faute ? Ne revient-elle pas aux conditions d’ignorance dans lesquelles est tenu ce peuple ? Qui donc a intérêt à tenir le peuple dans une telle ignorance sinon ceux qui en tirent profit ? Dès lors, les citoyens éclairés et instruits ne devraient-ils pas se donner la peine d’aider ce peuple à comprendre qui sont ses réels ennemis ? Il s’ensuit que rejeter le principe du référendum populaire par crainte de voir le peuple opter pour des décisions qui lèsent des droits humains, quelques soient ces derniers, est-ce respecter le droit du peuple à se prononcer ? Bien entendu, en parlant de droits humains, il ne s’agit pas de ceux consistant à exploiter économiquement, dominer politiquement et conditionner idéologiquement qui que ce soit.

En conclusion à cette série d’objections, oui, certes, un peuple peut prendre une décision qui lèse ses propres intérêts, ou ceux d’une minorité ethnique qui vit avec ce peuple, ou encore ceux d’un autre peuple. Ces risques justifient-ils la négation du droit au référendum populaire ? Non ! Ils nécessitent seulement l’instauration d’un débat pour éclairer le mieux possible le peuple quant à la nature des options, afin qu’elles satisfassent trois conditions : ne pas léser : 1) ce peuple lui-même ; 2) la minorité ethnique qui vit avec lui ; 3) un autre peuple (nous préciserons plus loin ce qui est entendu par «peuple»).

La réalité nous a montré l’existence de référendums qui ont concrétisé ces trois conditions, comme d’autres qui ont ignoré l’une ou deux des conditions ci-dessus citées. Dans le premier cas, citons le référendum sur l’indépendance de l’Algérie. Dans le second cas, citons un référendum en Suisse qui limitait l’immigration dans le pays. La réalité a également montré que le résultat d’un référendum populaire fut ignoré par l’oligarchie au pouvoir, par exemple le référendum français de 2015 sur la question européenne.

Majorité et peuple

Une autre objection consiste à déclarer ceci : ce ne sont pas 30 000 ou même 300 000 citoyens contestataires qui peuvent changer les décisions d’un gouvernement dans un pays de 60 millions d’habitants comme la France.

Effectivement. Raison pour laquelle est nécessaire le droit au recours à un référendum pour connaître si la majorité du peuple soutient ces manifestants contestataires.

L’expérience historique montre qu’en ce qui concerne la majorité, une majorité simple de 51% serait le minimum requis, une majorité des 2/3 serait plus significative, une majorité autour de 90% serait l’idéal. Car il s’agit, encore une fois, de ne pas léser des droits humains légitimes.

Or, comment définir ces droits légitimes ? La réponse rationnelle et éthique est simple : ne permettre aucune forme d’exploitation économique d’un être humain par un autre. Or, que signifie cette condition ? L’élimination de toute caste, de toute oligarchie exploiteuse.

C’est là, précisément et entièrement, que réside le problème ! C’est là que se trouve la résistance acharnée, l’opposition absolue au principe du référendum d’initiative citoyenne. En effet, il contient en germe l’élimination de toute caste, de toute oligarchie exploiteuse au détriment du peuple, de la majorité des citoyens. Et dire oligarchie, ce n’est pas entendre uniquement les capitalises détenteurs de moyens de production (financière, industrielle et idéologique), mais aussi cette couche parasitaire qui les sert par ses compétences intellectuelles (moyenne et petite bourgeoisies). Cette considération amène à préciser le contenu du terme «peuple» : il exclut toute personne qui, directement ou indirectement, jouit de privilèges au détriment de ses concitoyens. Cette définition est certes contestable : on objecterait qu’un magnat de la finance fait partie du peuple dont il partage la nationalité. Cependant, cette même définition restrictive a l’avantage d’éviter un emploi démagogique, opportuniste et manipulateur du mot «peuple». En effet, n’est-il pas risible, pour ne pas dire contraire à la raison, de considérer un Louis XVI ou un Emmanuel Macron, un Rothschild ou un Donald Trump comme faisant partie du peuple ? Par conséquent fait partie du peuple toute personne économiquement exploitée, d’une manière ou d’une autre, par une autre personne. Cette définition a l’avantage de ne commettre la grave et stratégique erreur de limiter cette catégorie d’exploités à la seule classe ouvrière.

Revenons au problème de la majorité. La détermination statistique numérique de la partie oligarchique (donc exploiteuse) et des éléments intellectuels qui en sont la courroie de transmission, cette détermination permet d’établir le pourcentage de majorité populaire justifiant au mieux le référendum. Car, il est évident que les membres de l’oligarchie et ses larbins d’une part sont contraires au principe même du référendum populaire (parce qu’il lèse leurs intérêts oligarchiques), et, d’autre part, au cas d’existence d’un référendum populaire, ils voteront certainement contre les décisions en faveur du peuple.

Démocratie et référendum populaire

L’expérience historique a désormais amplement montré, à moins d’être ignorant ou naïf, que les diverses formes du système dit démocratique libérale» (évitons l’imposture de l’appeler «libertaire») furent constitués pour permettre l’existence d’une oligarchie dominante capitaliste. Ses membres ont eu l’intelligence machiavélique d’établir un système où les membres de cette oligarchie jouissent de deux bénéfices.

D’une part, en possédant les moyens de production matérielle, ils détiennent la propriété des instances de conditionnement idéologique (presse, livres, films, musique, «loisirs», etc.) ; celles -ci permettent de vendre non seulement leurs marchandises (leurs «coca-cola» divers), mais, également, d’obtenir le consentement des exploités afin de voter contre leurs propres intérêts.

D’autre part, ces membres de l’oligarchie financent les campagnes électorales de telle manière que soient élus leurs larbins, comme gérants de l’Etat. Bien entendu, les larbins de ces derniers les présentent comme des «self made man», car il faut occulter aux yeux du peuple le lien de cause à effet, entre les oligarques et leurs représentants étatiques.

Dès lors, la démocratie réelle est vidée de son contenu authentique. Il s’ensuit que le principe du référendum d’initiative populaire peut être un moyen du peuple de remédier à cette récupération du système démocratique par l’oligarchie. De là, il devient évident que cette dernière (et ses larbins idéologiques-intellectuels) feront tout pour s’opposer à l’établissement de ce genre de référendum. Par conséquent, il faut se méfier de toute objection à l’existence d’un tel référendum, tout en veillant, cependant, à garantir le fait que tout référendum devrait satisfaire les trois conditions ci-dessus exposées.

Signalons, en passant, ce fait : «En 2000, la nouvelle Constitution [du Venezuela] est approuvée par référendum. Parmi les 350 articles de cette nouvelle charte suprême, 3 sont particulièrement inventifs.

L’article 72 : «Tous les mandats sont révocables par référendum, y compris celui du président de la République.»

L’article 73 : «Les projets de loi en discussion à l’Assemblée Nationale peuvent être soumis à un référendum populaire.»

L’article 74 : «Les lois peuvent être abrogées totalement ou partiellement par référendum populaire.»(2)

De toutes les considérations précédentes, il résulte que le principe du référendum d’initiative populaire est une idée fondamentale qui mérite d’être mise à l’ordre du jour le plus tôt possible et dans tous les pays. En voici la justification : «Vous, dirigeants de l’Etat, déclarez détenir votre légitimité du fait que vous nous représentez, nous, le peuple ! Soit ! Dès lors, nous, peuple, voulons l’instauration d’un référendum. Son but n’est pas de créer ce que certains appellent l’anarchie, mais de disposer d’un instrument de dissuasion. Il consiste à vous éviter, vous dirigeants étatiques, d’attenter à nos intérêts de peuple. Si, donc, vous n’avez aucune intention d’endommager nos intérêts de peuple, mais de les servir, comme vous le déclarez, alors vous devriez applaudir à l’existence d’un référendum d’initiative populaire. Si, encore, vous craignez que nous prenions de mauvaises décisions, instaurez le débat le plus libre dans tous les médias afin que nous comprenions nos erreurs. Si, néanmoins, vous persistez à nous refuser le droit au référendum, l’instauration de celui-ci devient alors une nécessité absolue pour défendre nos droits ! Et plus vous vous y opposez, plus vous révélez vos intentions contraires à nos intérêts de peuple, et plus nous devons défendre ce principe du référendum d’initiative populaire !»

1) Voir https://www.algeriepatriotique.com/2018/12/21/lex-officier-de-la-dgse-alain-chouet-accuser-larmee-algerienne-est-ignoble/

(2) https://www.investigaction.net/fr/le-referendum-dinitiative-citoyenne-ric-est-inscrit-dans-la-constitution-du-venezuela/

Publié sur Algérie Patriotique, le 22 décembre 2018, et sur Le Grand-Soir le 30 décembre 2018.

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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