Publié le 29 Mars 2020

Le Mouvement populaire face à la situation sanitaire

La sagesse des peuples enseigne que face à tout drame, il faut s’efforcer de trouver ce qu’il peut contenir de positif. Voici une opinion au sujet de la menace sanitaire en Algérie.

 

Solidarité.

L’épreuve actuelle est une occasion de constater le degré de solidarité existant au sein du peuple, laquelle solidarité est la manifestation d’un niveau de conscience sociale. Ne considérons pas les responsables étatiques, leur devoir étant de faire leur… devoir. Considérons les citoyens.

Combien parmi eux appliquent personnellement les recommandations indispensables afin de ne pas porter atteinte à leur santé mais également à celle des autres ? Combien se portent volontaires pour nettoyer les rues et les espaces publics ? Combien s’adressent aux citoyens qui se trouvent dans ces lieux pour leur expliquer la nécessité de respecter les consignes sanitaires indispensables ? Combien de citoyens nantis portent secours à ceux qui manquent du minimum nécessaire dans tous les domaines ?… Notamment, on a remarqué que pendant les marches hebdomadaires, les participants veillaient au nettoyage des rues où ils passaient. Combien parmi eux, à présent, veillent au nettoyage des espaces publics pour préserver la santé collective ?

Le manque de sens de responsabilité de certains citoyens n’est-il pas l’occasion pour que les participants au Mouvement populaire entrent en contact avec eux, afin de les sensibiliser à la solidarité citoyenne ? N’est-ce pas là une très précieuse et utile occasion de poursuivre et d’approfondir le Mouvement populaire, de montrer qu’il ne vise pas uniquement à changer de personnel étatique, mais également à changer les mœurs des citoyens ? Quant aux citoyens qui n’appliquent pas les consignes de protection, parce qu’ils comptent sur Dieu pour les protéger, n’est-ce pas l’occasion de leur expliquer que Dieu leur recommande d’abord de compter sur eux-mêmes et seulement ensuite de le solliciter ? Fournissant cette explication, n’est-ce pas une utile occasion pour démasquer les charlatans qui surfent sur la situation sanitaire pour entretenir leur unique fond de commerce : instrumentaliser la religion ?

 

Auto-organisation.

Bien entendu, pour entreprendre les actions ci-dessus évoquées, ne faut-il pas trouver des formes d’auto-organisation : associations, comités de quartiers, etc. ?… Et ces formes d’auto-organisation ne pourraient-elles pas, par la suite, une fois la menace sanitaire vaincue, devenir des formes organisationnelles pour continuer à agir pour le bien du peuple ?… Un fait, en passant, comme exemple : le système sanitaire cubain est l’un des plus performants au monde, malgré le criminel blocus yankee, parce qu’il a commencé par créer des comités de médecine familiale populaire, sous l’égide d’un médecin nommé Ernesto « Che » Guevarra.

En s’auto-organisant sur le plan sanitaire, les participants des marches hebdomadaires ne montreront-ils pas, ainsi, qu’ils savent faire mieux que marcher, proclamer des slogans et chanter ? Autre exemple : dans certaines régions du pays, des citoyens ont formé des associations de nettoyage et désinfection de rues. Malheureusement, ces initiatives restent trop limitées. Les milliers de marcheurs hebdomadaires ne gagneraient-ils pas à faire de même, pour obtenir plus de crédibilité populaire en vue de la concrétisation de leurs revendications démocratiques ?

 

Auto-instruction : assembler les pièces du puzzle.

Si l’on ignore comment s’auto-organiser, des livres existent qui proposent non pas des recettes toutes faites, mais des exemples concrets d’inspiration à partir desquels l’intelligence peut trouver les formes les plus adéquates d’auto-organisation dans la situation actuelle.

En outre, le confinement à la maison est une occasion très opportune pour s’instruire au sujet des mouvements populaires : connaître leurs processus, leurs mode d’action, les motifs de leurs succès et de leurs échecs. À ce sujet, pas besoin d’aller dans une librairie, il suffit de chercher sur internet de manière sérieuse, patiente et intelligente.

L’arrêt des marches hebdomadaires, et le confinement qui s’ensuit, ne devraient-ils pas être l’occasion d’augmenter la compréhension de la dynamique du Mouvement populaire, en particulier, et, en général, du fonctionnement de la société ? Notamment comprendre pourquoi une année entière de marches hebdomadaires n’a pas abouti au résultat escompté. Ou encore : comprendre le contenu et le but réels ainsi que le moment d’apparition de certains slogans, tels « Dawlâ madaniyâ, machî askariyâ » (État civil, non militaire), « Yatnahaou gaě » (ils doivent tous être écartés), « jaïch chaěb khâwa khâwa », « État de droit », etc. Et, encore, découvrir le motif réel et inavoué qui faisait déclarer à certains personnages que le Mouvement populaire n’avait « pas vocation à se structurer ». On découvrirait, alors, que l’un des auteurs de ce choix se présenta en compagnie de Larbi Zitout, représentant de « Rachad », à la rencontre de Paris, et que ce même personnage est l’auteur de la « régression féconde ». Ainsi, on parvient à assembler logiquement les pièces du puzzle ; alors, on cesse d’être manipulé, en se croyant libre de ses actions et opinions, et l’on devient réellement libre parce que disposant de toutes les informations nécessaires pour se faire une opinion objective.

Plus dangereux et plus fatal que le virus biologique, qu’il y a-t-il sinon l’ignorance dans le domaine où l’on agit ? Et quelle est la pire des ignorances sinon celle de croire savoir, alors qu’on est simplement conditionné et manipulé pour servir, à son insu, les intérêts d’autres que soi-même, d’autres que le peuple ?

 

Changer le mode de vie.

Bien entendu, durant le confinement, il est important de se détendre, de se divertir comme l’on peut, de rire pour éviter l’angoisse et la dépression. Mais ne doit-on pas veiller à ne pas tomber dans le piège de ceux qui poussent à se contenter uniquement du divertissement ?… Dans « divertissement », il y a « diversion ». Cette dernière peut être bénéfique ou maléfique, selon l’usage qui en est fait.

Outre au sain et bénéfique divertissement, le confinement peut être l’occasion de méditer utilement sur le mode de vie qu’on a mené jusqu’à présent : pourquoi et comment j’ai vécu ? Dans quelle mesure j’étais animé et guidé par la raison la plus sage et non par des illusions trompeuses ? Dans quelle mesure mes actions étaient réellement le résultat de ma conscience éclairée par des connaissances objectives, et non pas d’une manipulation par des experts en la matière jouant sur mon ignorance ?

Ce genre de lectures et de méditation personnelles, mais aussi collectivement partagées à travers des échanges virtuels ou directs, montrera que l’action a besoin de compréhension, et vice-versa. L’expérience montre que Karl Marx avait tort d’affirmer : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde ; il faut désormais le transformer ». Les échecs pratiques de Marx et des marxistes prouvent que leur action sur le monde a manqué de compréhension concernant ce dernier. N’affirment-ils pas que la pratique est le critère de la vérité d’une théorie : succès si elle est vraie, échec si elle est fausse ?… Or, les expériences marxistes ont toutes échoué, au profit du capitalisme le plus débridé sur presque l’ensemble de la planète. La leçon a en tirer n’est-elle pas : transformation et compréhension doivent aller de pair, se compléter réciproquement ?… Pour en revenir au Mouvement populaire, la présente situation sanitaire ne lui fournit-elle une très précieuse occasion pour réfléchir sur lui-même, pour entreprendre des actions sanitaires ponctuelles de solidarité sur le terrain, et, ainsi, tisser de meilleurs liens avec le peuple ?

 

Un ouvrage sur le Mouvement populaire est disponible ici :

https://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_sur_intifadha.html

Une liste de livres librement accessibles se trouve ici :

https://www.editionselectronslibres-edizionielettroniliberi-maddah.com/ell-francais-sociologie-oeuvres-auteurs-preferes.html

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Publié sur

Algérie Patriotique (23.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (23.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 29 Mars 2020

Manifestation populaire en Algérie.

Manifestation populaire en Algérie.

Avec le temps que dure le Mouvement populaire, diverses manœuvres opportunistes ont fini par se démasquer. Suite aux dernières contributions publiées (1), nous poursuivons la discussion à ce sujet. L’essentiel est de démontrer l’enjeu réel : ce n’est pas la religion en tant que telle, mais son instrumentalisation comme moyen de conquête et/ou de légitimation du pouvoir politique. Par conséquent, il n’est pas question d’opposer laïcs et religieux, mais, dans les deux camps, déceler et distinguer entre la tendance faisant de la religion un simple moyen opportuniste de domination (ce qu’on appelle l’ »islam politique »), et la tendance se contentant de pratiquer sa foi sans la mêler aux conflits politiques (appelons cette attitude « religion personnelle ») ou, alors, la faire servir à une émancipation sociale (ce qui fut appelé dans une précédente contribution « théologie émancipatrice »).

 

Occultations.

Les représentants déclarés de l’islamisme politique, tels Ali Belhadj, Larbi Zitout, et défenseurs de ce courant, tel Lahouari Addi, déclarent que le peuple, sinon une partie significative de celui-ci est pour l’islamisme politique. Leur argument à ce sujet est : parce que le peuple algérien est musulman. Dans un post sur un réseau social, Lahouari Addi est allé jusqu’à quantifier le poids électoral de l’islamisme politique à environ 20 %. Un vrai sociologue aurait fourni les données justifiant un tel pronostic, mais Lahouari Addi ne les fournit pas. Évidemment, les ignorants et les naïfs le croiront parce qu’il est un « éminent professeur » ; mais toute personne employant la raison exige de toute affirmation des preuves concrètes vérifiables.

Dans la présentation de l’islamisme politique par ses représentants et défenseurs, voici des éléments occultés.

 

1. L’alternance démocratique.

Ils ne déclarent jamais clairement et sans ambiguïté leur accord quant au principe de l’alternance politique. À savoir ceci : au cas où des élections démocratiques les portent au pouvoir, leur absolu respect d’y être uniquement le temps d’une législature, puis, à échéance, organiser des élections nouvelles, totalement libres et transparentes, susceptibles de voir les électeurs accorder leurs suffrages à une formation politique opposée.

Autrement, le scénario serait identique à celui de tous les totalitarismes, qu’ils soient laïcs (les États « socialistes », fascistes ou nazis) ou cléricaux (Talibans en Afghanistan, Iran actuel). Dans ce cas, n’est-ce pas une folie de permettre à une force politique d’instrumentaliser le principe démocratique pour l’éliminer ?… Or, dans les programmes, livres et déclarations des représentants et défenseurs de l’islamisme politique, où trouve-t-on une affirmation claire et sans ambiguïté du respect du principe de l’alternance électorale ? Possible que Lahouari Addi en parle, mais le plus important n’est pas sa voix (après tout il n’est rien qu’un « professeur d’université », donc un possible « idiot utile »), mais celle des représentants officiels de l’islamisme politique.

 

2. La référence.

Considérer Dieu comme critère suprême est, bien entendu, concevable et normal dans la sphère du comportement privé, mais, dans le domaine de la gestion sociale, cette conception est, toujours et partout dans le monde, un moyen de domination totalitaire. Même les Nazis proclamèrent « Got mitt uns » (Dieu avec nous).

Il s’agit donc, pour les représentants de l’islamisme politique, de dire clairement et sans ambiguïté si, pour eux, bien que musulmans, ce qui prime dans la sphère sociale est la volonté populaire exprimée en un vote démocratique. Que, par conséquent, s’ils parviennent au pouvoir, ils ne peuvent pas prétendre que c’est Dieu qui les a portés au pouvoir, et que seul Dieu les en priverait.

 

La tactique du « cheval de Troie ».

À ma connaissance, le défenseur de l’islamisme politique, inventeur de la « régression féconde », Lahouari Addi, n’a pas reconnu non seulement l’absurdité de cette expression, mais, plus grave, sa dangerosité. En effet, nulle régression ne peut être féconde. Où et quand ce fut le cas ?

Lahouari Addi préconise de permettre au courant de l’islamiste politique d’entrer en compétition électorale, quitte à ce que, en cas de victoire, sa gestion insatisfaisante ouvrirait les yeux des électeurs qui, alors, voteraient pour un autre courant politique.

Or, comment présenter une telle proposition au sujet d’un courant politique qui n’a pas, clairement et sans ambiguïté, déclaré dans ses programmes, livres et proclamations de ses représentants le respect absolu du principe de l’alternance électorale ?… Dès lors, n’est-on pas dans le cas d’une manipulation machiavélique pour permettre au courant islamiste d’arriver au pouvoir pour ne jamais le quitter ?

On objecterait : Et pourquoi il ne le quitterait pas ?… Pour un motif évident : ce courant politique a comme principe et base que sa présence au pouvoir n’est pas, en réalité et d’abord, la volonté populaire, mais celle de Dieu, car sans la volonté de Dieu, les électeurs n’auraient pas voté en faveur de ce courant politique. Après cela, allez donc dire à ces gens parvenus au pouvoir qu’ils doivent organiser de nouvelles élections afin que le peuple se prononce de nouveau, avec le risque pour eux d’être remplacés par une force politique adverse. Leur réponse ne serait-elle pas, en logique avec leur conception : « Nous sommes ici par la volonté de Dieu, et seul Lui pourrait nous en chasser ».… Voici pourquoi la « régression féconde » se révèle être, en fait, une tactique opportuniste machiavélique pour introduire le « cheval de Troie » de l’islamisme politique au pouvoir étatique, pour détruire la démocratie au profit d’une « régression » (en fait, un totalitarisme théocratique) « féconde » (on a vu ce que cette « fécondité » a donné en Afghanistan, et partout où domine l’islamisme politique au Proche-Orient).

 

« Pas en notre nom ! »

Dès lors, que faire ?… La réponse est déjà dans les précédentes contributions. Précisons. Il s’agit pour les musulmans qui ont une conception réellement démocratique impliquant le principe de l’alternance électorale, de se faire entendre. Comme leurs coreligionnaires d’autres pays musulmans ou non, ils devraient publiquement déclarer que l’islamisme politique n’exprime pas la volonté de tous les musulmans, qu’il existe des musulmans démocrates.

Ainsi, d’une part, l’islamisme politique ne sera pas le seul à prétendre parler au nom des musulmans, et, d’autre part, les laïcs sauront qu’ils partagent le même principe démocratique avec des musulmans. Dès lors, le débat aura à examiner le véritable enjeu : le mode de gestion de la société au détriment ou au bénéfice du peuple.

 

Vérité et justice.

Bien entendu, pour y réussir pleinement, une chose serait à faire : imiter ce qui fut réalisé et donna des résultats positifs en Afrique du Sud, à savoir établir en Algérie une commission « Vérité et Justice ». Elle concernerait les principaux événements tragiques passés, et cela depuis octobre 1988 jusqu’à la « décennie sanglante ». La vérité établirait objectivement la responsabilité des uns et des autres, tandis que la justice adopterait les actions adéquates et conséquentes dans un esprit de résilience. Cette dernière signifie une action dont le but est de permettre au peuple algérien de soigner une mémoire collective gravement traumatisée, afin de pouvoir finalement édifier une société libre, égalitaire et solidaire.

Une telle commission est-elle possible en Algérie ?… En tout cas, sans elle, les morts du passé continueront à peser sur les vivants du présent.

 

Indispensable clarification.

Toute ambiguïté ne profite qu’à ceux qui manipulent le peuple pour servir leurs seuls intérêts de caste. Tout peuple ne peut être servi et progresser que par le maximum de clarté, appuyée sur des preuves concrètes et vérifiables. Aussi, toute personne déclarant que tant que la « issaba » n’est pas éliminée, il faut éviter les clarifications, parce que susceptibles de diviser le mouvement populaire, ce genre de personne pèche en eaux troubles, manipule les citoyens, les considère des stupides incapables de discerner la vérité et leurs intérêts. En voici la dernière preuve. Dans un post récent, Lahouari Addi intitule son texte : « Pour mettre fin à la diversion sur l’islamisme politique ». Notons le mot « diversion ». Tout son propos est de faire croire que parler d’islamisme politique est une « diversion ». N’est-ce pas là révéler le but inavoué : mettre fin à la clarification à ce sujet ? En effet, la clarification n’est-elle pas d’une importance vitale pour le peuple ? Ce dernier n’a-t-il pas le droit et le devoir de savoir pourquoi il se bat, dans quel but précis ?… Dès lors, qui joue réellement de la « diversion » : celui qui met au débat le problème de l’islamisme politique, ou celui qui déclare qu’il s’agit là uniquement d’une « diversion » ?

Désormais, après un an d’existence du mouvement populaire, l’ambiguïté ne le sert pas ; au contraire, tout indique qu’elle le détruira, au profit de la tendance qui saura manipuler ce mouvement populaire. Dès lors, le temps et l’urgence ne sont-ils pas à l’indispensable clarification dans ce domaine ?

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(1) Voir http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/03/religions-et-cycles-historiques.html et précédentes.

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Algérie Patriotique (19.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (19.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 16 Mars 2020

Ibn Rouchd (Averroès).

Ibn Rouchd (Averroès).

Des guerres de religion.

Réfléchissant sur le long cours de l’histoire, une observation s’impose. En Europe, l’élimination du système féodal, parce qu’il était arrivé à son terme d’utilité productive, et l’accouchement de ce qu’on appelle la modernité, autrement dit du système économique capitaliste, accompagné de son type de fonctionnement politique (démocratie parlementaire), cet accouchement prit la forme, entre autre, de guerre dites de religion au sein de la chrétienté. Elles ont duré des décennies et opposèrent essentiellement catholiques et protestants, avec les horribles massacres qui eurent lieu. Les catholiques soutenaient le système ancien, féodal, contre les protestants qui défendaient le système nouveau, moderne, capitaliste.

Dès lors, une question se pose. Actuellement, dans les nations à majorité musulmane, n’assiste-t-on pas à un phénomène social semblable ? À savoir l’accouchement d’une modernité, sous forme essentiellement capitaliste, avec un affrontement, au sein de l’Islam, principalement entre deux tendances : un courant conservateur, féodal, et un autre progressiste, capitaliste (précédemment nationaliste socialisant) ?

Dans l’Europe s’émancipant de la féodalité, le courant catholique était le plus fort, parce que lié à l’oligarchie politiquement dominante, et utilisant la violence sous toutes ses formes. Rappelons la fameuse phrase, lancée durant les guerres de religion en Europe : « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! ». Au contraire, le courant protestant, représenté par Luther et Calvin, recourant principalement à un combat intellectuel-idéologique, fut contraint de subir les pires exactions.

Dans les nations musulmanes actuelles, on constate des ressemblances. Le courant conservateur féodal est le plus fort, parce que lié à des oligarchies politiques dominantes (Arabie saoudite d’une part, et, de l’autre, Turquie), et utilisant la violence (des armées institutionnelles, et d’organisations satellitaires).

Tandis que le courant théologique musulman compatible avec la démocratie demeure minoritaire, parce qu’il est combattu par trois adversaires : les oligarchies dominantes soit disant musulmanes, les organisations du courant islamique conservateur totalitaire, et les oligarchies impérialistes. En outre, tandis que ces trois adversaires emploient la violence, le courant théologique musulman émancipateur se limite, par principe, à un combat uniquement intellectuel et idéologique.

Voici la différence entre l’Europe et les nations musulmanes actuelles. Si le courant émancipateur protestant eut son Luther et son Calvin, aujourd’hui, le courant émancipateur musulman n’a pas eu et n’a pas encore de leaders de cette importance en terme d’influence sociale. Dans la contribution précédente (1), un lecteur, Djamel, cite « des intellectuels et théologiens éclairés et porteurs d’un islam des lumières entièrement compatible avec la démocratie ». Mais aucun d’eux, malheureusement, ne joua un rôle de leader tels Calvin ou Luther dans la chrétienté.

 

Ibn Rouchd.

En Islam, l’opposition entre courant conservateur et courant émancipateur se manifesta déjà à l’époque féodale (pour ne pas remonter jusqu’à Al Hallâj). Son représentant le plus illustre fut Ibn Rouchd, connu également sous le nom d’Averroès. Il écrivit : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. » Peut-on mieux décrire, en une seule phrase et de manière totalement claire, le processus de régression culturelle ? Ce théologien et juriste d’il y a dix siècles n’est-il pas, déjà, la contestation de la prétendue « régression féconde », avancée par un personnage qui s’auto-définit « intellectuel universitaire » et même « démocrate » ? ?

Ibn Rouchd, dans tous les domaines, privilégiait deux éléments : la raison et la justice. Il est allé jusqu’à défendre l’égalité des sexes, pour ne pas cantonner les femmes uniquement au rôle de mères au foyer ; il souhaitait qu’elles puissent travailler à l’instar des hommes. Et cela était affirmé dans les années mille cent, alors que l’Europe pataugeait dans l’obscurantisme féodalo-clérical.

À cause de ses écrits émancipateurs, Ibn Rouchd a subi, vers la fin de sa vie, l’anathème, la stigmatisation et la condamnation de la part des réactionnaires de l’époque. Le calife d’alors, Abou Youssouf Yaqub Al Mansour, fit interdire la philosophie, les études et les livres, ainsi que la vente du vin et les métiers de … chanteur et de musicien !… Ne retrouve-t-on pas les mêmes interdictions dans les nations musulmanes actuelles ?

Les membres du clergé, se proclamant « ceux qui craignent Dieu », s’auto-nommant les « oulémas » (2) (ne retrouve-t-on pas les mêmes expressions aujourd’hui ?) exercèrent leur influence sur le calife contre Ibn Rouchd. Ce dernier fut présenté publiquement dans la mosquée de Cordoue, et humilié, puis contraint de quitter sa ville natale.

Ensuite, ses livres furent brûlés et lui-même accusé d’hérésie. Même un poète, Ibn Joubaïr, écrivit des épigrammes pour discréditer le philosophe théologien, en déclarant : « Tu as été traître à la religion » (3).

Conséquence de cet ostracisme obscurantiste : c’est à partir de cette époque et suite à ces actes d’intolérance que le monde arabo-musulman cessa toute relation avec le progrès scientifique, et que l’empire almohade déclina. Ibn Rochd mourut à Marrakech, sans pouvoir retourner dans sa ville natale. Depuis lors, la civilisation musulmane stagna dans la régression. Elle n’eut rien de « fécond », et ne pourrait l’avoir que dans le cerveau d’un personnage qui, aujourd’hui, confond son désir psychique personnel de régression avec une prétendue « fécondité » qui n’a jamais existé nulle part, ni en Islam ni ailleurs.

 

Religion et impérialisme.

Les leaders et idéologues des pays impérialistes se gaussent des horreurs actuelles que subissent les peuples musulmans, à cause des guerres livrées par le courant conservateur totalitaire islamique. Or, les guerres de religions en Europe furent-elles moins ou plus horribles ?

Par ailleurs, il ne faut jamais perdre de vue un fait : les victimes principales des guerres actuelles sont les musulmans eux-mêmes, et nettement moins les institutions des oligarchies impérialistes, dont le colonialisme sioniste est l’un des éléments.

Ce fait prouve que ce courant islamique conservateur totalitaire vise à dominer les peuples musulmans. Ainsi, il mettra la main sur les ressources naturelles et sur la main-d’œuvre des nations musulmanes.

Telle fut la stratégie appliquée par l’impérialisme britannique quand il permit à l’oligarchie de la famille saoudienne de s’emparer de l’Arabie. Dès lors, faut-il s’étonner que cette même oligarchie, parvenue au pouvoir, s’active pour étendre la domination de sa conception féodale sur l’ensemble des nations musulmanes ? Et, par ailleurs, faut-il s’étonner que les services secrets britanniques et états-uniens ont des relations avec l’organisation mondiale des « Frères Musulmans », dont on connaît l’ambition d’établir un califat ?

Quant à la domination ottomane, n’a-t-elle pas dans le passé, instrumentalisé à sa manière l’Islam pour conquérir et dominer de manière colonialiste les nations musulmanes, dont l’Algérie ?… D’où l’actuel antagonisme entre les oligarchies turque et saoudienne, dans leurs plans concurrentiels pour dominer le monde musulman.

Ainsi, la religion musulmane est instrumentalisée par les oligarchies impérialistes, avec la complicité des oligarchies étatiques soit disant musulmanes, des organisations telles les « Frères Musulmans » et les organisations terroristes. Les preuves de connivence se trouvent sur internet.

Pour les démocrates des pays à dominante musulmane s’ensuivent l’une de ces deux attitudes. Soit rejeter l’Islam en tant que tel : mais cette option fait le jeu des idéologues qui laissent croire que les enjeux fondamentaux se situent dans le domaine religieux (et civilisationnel). Soit chercher et soutenir, dans l’Islam, les représentants de sa tendance émancipatrice ; ainsi l’on démontrera que les enjeux réels ne sont pas la religion, mais la gestion économique, donc politique, de la société ; en outre, le courant religieux émancipateur viendra enrichir et renforcer le front démocratique. Ceux qui croiraient qu’une théologie musulmane émancipatrice ferait le jeu de l’islamisme totalitaire, ou est une autre version de la « régression féconde » justifiant l’islamisme totalitaire, ces gens soit ignorent de quoi il est question (notamment la complexité de la dynamique des rapports de force dans les processus sociaux), soit sont des manipulateurs qui dénigrent l’importance d’une théologie musulmane émancipatrice. À ce sujet, rappelons une observation d’Aristote : « L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit ».

 

Transformer le négatif en positif.

Voici le drame du musulman démocrate : les démocrates le stigmatisent, parce qu’il est croyant, d’incapacité d’être démocrate, tandis que les islamistes totalitaires le condamnent, parce qu’il est démocrate, d’incapacité d’être un bon musulman. Là est toute la difficulté du courant théologique musulman de s’affirmer. La preuve ?… Presque tous connaissent Hassan Al banna, fondateur des « Frères Musulmans », mais combien connaissent Gamal Al banna et ses écrits ? En Algérie, qui ne connaît pas Ali Belhadj, Abbas Madani et Larbi Zitout ? Mais combien connaissent Mohamed Arkoun ?

Concernant le mouvement populaire algérien actuel, comme pour tout mouvement populaire dans une nation à dominante religieuse (musulmane ou autre), est-ce que le résultat ne dépend pas de la capacité des démocrates, laïcs et religieux, à créer un rapport de force qui leur permette de parvenir à l’hégémonie culturelle, condition d’existence d’une démocratie, soit bourgeoise (exemple italien), soit au service du peuple ?… Qui en doute, qu’il prenne la peine de connaître l’histoire : toujours et partout dans le monde, une religion (monothéiste ou hindoue) ou une spiritualité (stoïcisme, épicurisme, bouddhisme, taoïsme, confucianisme) ont, selon la dynamique sociale et l’intelligence des membres d’un courant émancipateur, cette religion ou cette spiritualité ont joué un rôle soit de régression totalitaire, soit de progrès libérateur. Ce rôle dépendait du rapport de force entre les deux principaux adversaires sociaux : conservateur totalitaire ou progressiste libérateur.

Pour s’en tenir à l’histoire algérienne, les premiers dirigeants de la guerre de libération nationale n’ont-ils pas réussi à transformer une théologie musulmane algérienne colonisée (zaouïas obscurantistes, d’une part, et, d’autre part, prétendus « oulémas », représentés par Ben Badis) en un Islam patriotique ? Qui oserait affirmer que cette démarche fut erronée ?… Puis, dans un second temps, après l’assassinat de Abane Ramdane et de Larbi Ben Mhidi, suivi par le rejet de la Charte de la Soumman, et débouchant sur le coup d’État militaire de l’été 1962, n’a-t-on pas assisté au reflux inverse, à savoir l’instrumentalisation de la religion pour légitimer une domination totalitaire, jusqu’au résultat actuel ?

Par conséquent, aujourd’hui, n’est-on pas devant le même problème : transformer la conception religieuse totalitaire conservatrice en une conception socialement libre et émancipatrice ? L’Algérie a besoin de nouveaux Abane Ramdane et Larbi Ben Mhidi, ainsi que d’un nouveau Frantz Fanon. Les deux premiers ont su transformer, comme dit auparavant, une théologie musulmane rétrograde en une théologie émancipatrice, tandis que Fanon sut remarquablement décrire ce qu’est une mentalité colonisée et comment s’en affranchir.

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(1) http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/03/democrates-et-theologie-musulmane-emancipatrice.html

(2) Savants dans le domaine théologique.

(3) À voir « Le destin », film de Youcef Chahine : à travers l’histoire de Ibn Rouchd, il expose les causes et méfaits du fanatisme et la nécessité vitale de l’ouverture vers l’autre. Thème d’une actualité brûlante.*

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Publié sur

Algérie Patriotique (14.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (14.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 10 Mars 2020

Démocrates et théologie musulmane émancipatrice

Suite à la contribution précédente (1), il semble nécessaire de développer l’exposé. La confusion qui caractérise la phase actuelle exige le maximum de clarification ; elle ne signifie pas, bien entendu, asséner des « vérités » ou des recettes toutes faites, mais simplement s’efforcer de comprendre en distinguant ce qui est réellement au bénéfice au peuple et à sa nation, par rapport à ce qui leur est contraire. « Patti chiari, amicizia lunga » (Pacte clair, longue amitié) dit un proverbe populaire italien. C’est dire que le peuple, pour s’unir convenablement, ne peut pas se contenter d’ambiguïtés, sujettes à toutes sortes de malveillantes manœuvres, mais a un besoin vital de clarification, et le plus tôt est le mieux.

 

Émancipation contre « régression féconde ».

Le commentateur qui a vu un rapport entre la proposition d’une théologie musulmane émancipatrice et la conception de Lahouari Addi, ce commentateur n’a pas lu attentivement la dite contribution. Précisons.

Lahouari Addi : 1) parle de « régression féconde », tandis qu’une théologie musulmane émancipatrice dénonce toute forme de régression, n’y trouvant absolument rien de « fécond », tout le contraire ; 2) il présente l’islamisme politique comme susceptible d’exister dans le cadre de l’alternance démocratique ; malheureusement, Lahouari Addi se contente d’affirmer, sans fournir aucune preuve concrète convaincante ; de là, le doute légitime laissant croire à une manœuvre opportuniste hypocrite : « al harbou khidaě » (la guerre [est] ruse), affirme toute idéologie totalitaire, par essence machiavélique (la fin justifie les moyens).

Par contre, une théologie musulmane émancipatrice (voir Gamal Albanna) reconnaît et dénonce le caractère totalitaire de l’islamisme politique, et prône une conception musulmane compatible avec un système démocratique, lequel implique le principe de l’alternance au pouvoir, en fonction du résultat des élections populaires.

 

Religion et formation sociale.

Un lecteur, Abou Stroff, note, cependant, un point fondamental qui mérite d’être signalé. « la soi disant théologie émancipatrice, écrit-il, ne peut être que le produit d’une émancipation de la formation sociale. » Exact. Ajoutons, toutefois, que les faits sociaux constituent une unité d’éléments, parfois contradictoires, parfois complémentaires. Ainsi, une théologie émancipatrice peut favoriser la naissance d’une formation sociale également émancipatrice, et vice-versa. Quand, par exemple, le message évangélique déclara l’égalité entre tous les êtres humains, il contribua à l’élimination du système esclavagiste antique. La réforme luthérienne contribua à la naissance du modèle capitaliste. L’Islam réussit à unifier des tribus, éparpillées et se livrant systématiquement la guerre, en une nation, au point d’en faire la conquérante d’un empire.

À ce sujet, ceux qui citent Marx (2) à propos de religion ne tiennent pas compte de « la protestation contre la détresse réelle ». En outre, ils oublient ou ignorent que le même Marx accepta l’adhésion de travailleurs croyant en une foi religieuse, au sein de l’Association Internationale des Travailleurs. En effet, l’histoire mondiale montre non seulement un aspect aliénant des religions, mais, également, un aspect émancipateur. Ne pas en tenir compte, c’est, d’une part, déformer la conception et la pratique de Marx, et, d’autre part, ignorer la complexité des faits historiques. Attention, donc, au piège du dogmatisme, et même sa pire forme : déclarer en parole rejeter un dogme (religieux, dans ce cas), en raisonnant de façon dogmatique, autrement dit non corme à la réalité socio-historique.

Par conséquent, affirmer que toute religion, en tant que telle, est absolument incompatible avec une conception émancipatrice, donc avec la démocratie, prouve soit une ignorance des faits historiques dans le monde, soit une mauvaise foi manipulatrice qui veut centrer le débat sur la religion, en occultant qu’il est et doit être d’abord sur le système social basé sur l’oppression sociale. Cette ignorance ou cette manipulation font, certainement, le jeu de l’islamisme totalitaire, qui, lui, opère de la même manière, en centrant les problèmes sociaux unilatéralement et exclusivement sur la religion.

 

Réforme ou stigmatisation ?

Un lecteur, qui signe par le pseudonyme Karamazov, a raison d’écrire : « Le problème n’est pas le contenu de la religion mais sa fonction sociale. » Cependant, le même lecteur ajoute : «  Ce qu’il faut ce n’est pas une réforme de la religion mais se défaire de son emprise sur la société. »… Comment y parvenir sans une réforme de la dite religion, à moins que « défaire » signifie interdire, exclure la pratique religieuse, ce qui serait une forme de dictature ?

Prenons un exemple. Une fois parvenus au pouvoir, les Bolcheviks, d’abord avec Lénine, ensuite de manière systématique et violente avec Staline, entreprirent une lutte acharnée contre les croyances religieuses, allant jusqu’à détruire des temples et emprisonner des hommes de religion. Il en fut de même en Chine durant la soit disant « Grande Révolution culturelle prolétarienne »… Résultat ?… Les croyants poursuivirent leurs pratiques religieuses dans la clandestinité. Et quand le système soit disant « socialiste » s’écroula en Russie, et se réforma en Chine, les pratiques religieuses ont repris. Par conséquent, ce n’est pas l’interdiction imposée à une pratique religieuse qui améliore une société, mais un échange libre d’opinions. Pour paraphraser une formule connue, la lumière et le progrès jaillissent de la discussion, tandis que l’imposition produit uniquement de l’obscurité et de la régression. Partout dans le monde, les libres productions intellectuelles ont un résultat nettement meilleur que les impositions totalitaires.

 

Qui soutenir ?

L’auteur de ces lignes n’est, bien entendu, ni un théologien, ni un « expert » en matière religieuse. Cependant, il essaie de contribuer à élucider une question : l’Islam a-t-il et peut-il avoir un aspect émancipateur dans le domaine social ? D’où l’utilité de se référer à des auteurs tels Gamal Albanna, théologien trop occulté, au profit de son frère, Hassan Albanna, fondateur des « Frères Musulmans ».

S’en tenir au seul courant représenté par cette dernière organisation, - dont fait partie organiquement l’islamisme politique totalitaire -, n’est-ce pas faire son jeu, à supposer qu’on soit un sincère démocrate, tout en étant musulman ?… N’est-ce pas le cas des intellectuels (tels Lahouari Addi, présent à la rencontre de Paris avec Labri Zitout), des politiciens (tels Karim Tabou ou Sadek Hadjerès rencontrant respectivement Larbi Zitout) ou d’une personnalité historique (tel Lakhdar Bouregaa rencontrant Ali Belhadj) ?

Pourquoi ces personnes n’évoquent pas, ne fréquentent pas des représentants algériens proches de la conception de Gamal Albanna ?… Ne fréquenter que la composante religieuse puissante et menaçante, - les représentants de l’islamisme politique totalitaire -, et ignorer des représentants d’une théologie musulmane émancipatrice, n’est-ce pas adopter une realpolitik qui est, en fait, un opportunisme, en outre de perdant, donc une compromission, à moins d’être un partisan de cet islamisme totalitaire ?… Même si, en Algérie, des représentants d’une théologie musulmane émancipatrice sont actuellement une minorité, ne faut-il pas, précisément, que les authentiques démocrates, musulmans ou non, les fréquentent et les soutiennent ? N’est-ce pas là une démarche claire, conséquente, logique et sans ambiguïté pour contribuer à un Islam réellement compatible avec la démocratie sociale et populaire ?

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(1) http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/03/pour-une-theologie-musulmane-emancipatrice.html

(2) « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »

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Publié sur

Algérie Patriotique (10.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (10.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE, #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 8 Mars 2020

Scène en Indonésie

Scène en Indonésie

Ce texte se propose de contribuer au débat sur la possibilité de démocratie en terre d’Islam, thème déjà examiné dans les deux contributions précédentes (1).

Certaines voix de démocrates authentiques affirment, en le déplorant, que dans un pays où le peuple est musulman, tel l’Algérie, toute démocratie est impossible. Or, celle-ci existe dans la plus grande nation musulmane du monde, l’Indonésie, pour se limiter à cet exemple.

D’autres voix dénoncent une tentative de récupération du mouvement populaire algérien par une mouvance totalitaire, masquée en « islamisme politique », avec le soutien de personnalités se déclarant « démocrates » et même « figures représentatives » du mouvement populaire.

Voici quelques observations et propositions pour un débat en cours, visant non pas à la division mais à l’union du peuple de manière démocratique.

 

Théologie et conception totalitaires.

Certains, pour conquérir le pouvoir étatique, produisent une « théologie » de haine, d’intolérance, de violence absolue et systématique. Ses victimes ne sont pas seulement les représentants de l’autorité étatique, certes dictatoriale, mais également l’élite intellectuelle, stigmatisée comme démocratique et laïque, mais encore contre la population civile, décrétée impie, parce que ne prenant pas les armes contre les autorités étatiques. L’application de cette conception totalitaire a coûté très cher au peuple algérien.

L’idéologue de l’establishment impérialiste (Samuel Huntington) et les idéologues de la théologie totalitaire islamique (Sayyid Qutb, Hassan Albanna, etc.) sont d’accord : le premier parle de « choc des civilisations » et de « guerre au terrorisme islamique », tandis que les seconds évoquent la guerre sainte contre les mécréants (« jihâd »). En réalité, ces deux adversaires masquent leur but identique : mettre la main sur les richesses naturelles des nations musulmanes et exploiter leurs peuples, dominés soit par l’empire états-unien, soit par l’empire du califat. Dans les deux cas, impérialisme.

Cette « théologie » islamique et cette idéologie du « choc des civilisations » présentent des caractéristiques. 1) Elles disposent de puissantes sources financières, donc de moyens de propagande dominants. 2) Elles sont totalitaires, mais de manière différente : la « théologie » islamique se cache derrière la volonté divine, dont elle s’auto-proclame l’unique interprète et représentant ; au contraire, l’idéologie du « choc des civilisations » prétend défendre la « démocratie », avec les résultats constatés, de l’Afghanistan à la Syrie. 3) « Théologie » islamique et idéologie « civilisatrice » emploient principalement la violence pour faire triompher leurs conceptions : la « théologie » islamique par l’intervention d’organisations terroristes, et la conception « civilisatrice » par l’intervention des services secrets et des armées impérialistes, sans oublier la manipulation, quand pas la création d’organisations se présentant comme « islamistes », afin de détruire les États-nations pour y établir des oligarchies-mercenaires, à l’exemple des oligarchies pétrolifères du Moyen-Orient.

Par conséquent, puissantes sources financières, puissantes organisations et recours à la violence expliquent la prédominance de l’islamisme totalitaire et de l’idéologie « civilisatrice » impérialiste.

 

Théologie et conception libératrices.

On comprend, donc, sinon l’absence, du moins l’existence toute relative d’une théologie musulmane, d’une part, et, d’autre part, d’une conception laïque, chacune d’elles visant à l’émancipation des peuples contre toute forme de domination.

Concernant les conceptions laïques émancipatrices, la faillite de la théorie politique marxiste a gravement démobilisé, désorienté, fragmenté et diminué toute conception laïque visant à la libération des peuples. La conception alternative qui aurait pu avoir du succès, l’auto-gestion sociale, fut vaincue, non seulement par des forces capitalistes, mais également par des forces marxistes, toutes les deux partageant la même mentalité de caste autoritaire hiérarchique

Quant à une théologie émancipatrice musulmane, elle eut moins de succès encore que la théologie de la libération chrétienne.

Cette dernière apparut dans les années 1960, se manifestant clairement au service des opprimés dans le monde. Elle donna des résultats appréciables, notamment en Amérique latine. Malheureusement, l’arrivée de Jean-Paul II comme Pape mit fin à cette théologie libératrice. Cependant, cette dernière montra la possibilité d’être croyant en une religion, tout en agissant pour l’émancipation des peuples.

Quant à la religion musulmane, des tentatives émancipatrices eurent également lieu. Dans la contribution précédente fut signalée l’existence de Gamal Albanna (2). Malheureusement, cette théologie musulmane émancipatrice eut et continue à subir une triple hostilité : celle des partisans de la « théologie » islamique totalitaire, celle des gouvernants dictatoriaux des nations à majorité musulmanes, et celle des impérialistes. Et tous les trois recourent principalement à la violence dans la réalisation de leur but.

Signalons, également, les partisans d’une certaine forme d’athéisme : en son nom, ils condamnent de manière absolue toute croyance religieuse, la considérant uniquement comme forme d’aliénation et d’ « opium du peuple ». À ces intransigeants, rappelons un fait historique. À l’époque de l’Association Internationale des Travailleurs, fondée à Londres en 1864, un débat eut lieu : faut-il ou non accepter l’adhésion de travailleurs qui ont une foi religieuse ? On prit la décision de les accepter. Sage décision..

En effet, ce qui importe le plus n’est pas d’avoir ou pas une foi religieuse, mais si celle-ci sert ou pas l’émancipation sociale. L’histoire prouve qu’elle peut la servir, et elle servit durant la guerre de libération nationale algérienne, comme on le verra ci-dessous.

Par conséquent, les non croyants qui condamnent toute conviction religieuse en tant que telle, sans tenir compte si celle-ci empêche ou favorise l’émancipation sociale, ces non croyants font, en réalité, le jeu du « choc » des civilisations et des religions. Car ces non croyants placent les enjeux sur ces deux terrains, alors que les véritables enjeux sont sur le terrain de l’oppression sociale des peuples.

Voici le plus gros problème : les partisans d’une théologie religieuse émancipatrice risquent d’être menacés par le recours à la violence contre eux de la part de leurs adversaires.

La théologie chrétienne de libération eut ses martyrs. Oscar Romero, archevêque de San Salvador, défendait les droits de l'homme, notamment ceux des paysans. Il fut assassiné en pleine messe. D’autres curés et prêtres de la même tendance furent également assassinés. Don Helder Camara, évêque catholique brésilien, déclara : « Quand je donne de quoi manger aux pauvres, on dit que je suis un Saint. Quand je demande pourquoi les pauvres n'ont pas à manger, on me traite de communiste. » D’où les hostilités qu’il eut à affronter.

Une théologie émancipatrice a des points communs avec une conception laïque également libératrice, notamment le socialisme. Précisons qu’il ne s’agit pas de celui pratiqué par les oligarchies de capitalisme étatique (les soit disant pays « socialistes), mais du socialisme entendu dans sa signification authentique de partage équitable de la gestion étatique, et donc économique et culturelle. Ainsi, l’on comprend un fait : la théologie totalitaire condamne en même temps les dictateurs militaires, les laïcs, les socialistes, les communistes et les religieux de conception émancipatrice des peuples.

 

Clarification.

Une personne réellement soucieuse du peuple ne devrait-elle pas soutenir toute conception, laïque ou religieuse, qui favorise la libération des peuples de toute forme d’oppression, et, par là même, ne plus faire de la religion un problème conflictuel ?... En effet, supprimez l’oppression des peuples, et vous n’aurez plus de problème de « religion » ni de « civilisation » ! Ces dernières existeraient dans le respect réciproque.

En Algérie, une clarification se ferait : elle distinguerait un islamisme (ou théologie) totalitaire d’une théologie musulmane émancipatrice. Certains laïcs sauteraient de surprise indignée, parce que le mot « théologie » ou/et celui de « musulmane » soulèveraient leur soupçon (« Ah ! Encore une manipulation de pro-islamiste ! »). Cette réaction est une erreur d’appréciation, une vision superficielle de la réalité. En effet, si la religion chrétienne a pu produire, malgré ce qu’elle pratiqua comme monstruosités totalitaires dans le passé, une théologie de la libération qui eut des résultats positifs, pourquoi la religion musulmane, - qui fut instrumentalisée de manière totalitaire pour produire également des monstruosités -, ne serait-elle pas capable de la même innovation émancipatrice ? Pourtant, de Ibn Rouchd à Gamal Albanna, jusqu’à l’Algérien Mohamed Arkoun, on trouve dans la religion musulmane les éléments pour promouvoir une théologie musulmane de libération sociale.

Voici un exemple spécifiquement algérien. Avant le déclenchement de la guerre de la libération nationale, la version islamique dominante s’accommodait du colonialisme au point qu’Ibn Badis affirma que la France était « notre mère protectrice » ! (3) Cependant, les nationalistes parvinrent à encourager une conception musulmane patriotique, jusqu’à faire servir la foi religieuse du peuple à la libération nationale de la patrie. Notons ceci dans la Déclaration du 1er novembre 1954. « But : L’Indépendance nationale par : - La restauration de l’état algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. - Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. » Le second alinéa supprime toute ambiguïté : il affirme un Islam émancipateur. Ainsi, le Front de Libération Nationale réalisa une solidarité réelle entre religieux et laïcs au service de l’indépendance nationale. L’actuel mouvement populaire ne concrétise-t-il pas, déjà, ce genre positif d’alliance ? Ne s’agit-il pas, alors, d’en prendre une pleine conscience, en dehors de tout dogmatisme simpliste, pour agir en faveur de l’émancipation démocratique et sociale du peuple ?

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(1) « L’islamisme politique : 1. Situation algérienne » et « L’islamisme politique : 2. État et dissidence en Islam » respectivement in http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/02/l-islamisme-politique-1.situation-algerienne.html et http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/03/l-islamisme-politique-2.etat-et-dissidence-en-islam.html

(2) « État et dissidence en Islam », http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/03/l-islamisme-politique-2.etat-et-dissidence-en-islam.html

(3) Combien la conception d’Ibn Badis était favorable à la présence coloniale, on peut le constater en visionnant à ce sujet les vidéos de Rafaa 156JZR.

Publié sur

lgérie Patriotique (06.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (07.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 8 Mars 2020

Lettre ouverte au frère Lakhdar Bouregaa

À propos de votre visite chez Ali Belhadj, vous déclarez :

« Je dois vous répondre avec ce que disait l’architecte de la Révolution et du Congrès de la Soummam. Abane Ramdane disait : « Il ne faut rien laisser à la France ». Abane Ramdane avait tout fait, absolument tout, pour récupérer les Algériennes et Algériens et les pousser à s’engager dans la voie de la révolution, celle de la rupture radicale avec la France, en commençant par oublier leurs appartenances organiques et leurs sensibilités politiques et idéologiques pour enfin se fondre dans le glorieux Front de Libération Nationale (FLN). (…) Il a récupéré les messalistes, les communistes, les Oulémas, les différentes associations, les sensibilités les plus contradictoires pour les mettre sous le commandement du Front de libération national, dans un seul objectif, celui de détruire l’ordre colonial. Moi, aussi, je suis dans la ligne d’Abane Ramdane. Il ne faut rien laisser au pouvoir actuel, le Hirak doit ratisser large et ne rien laisser au pouvoir, si on veut que la révolution pacifique en finisse avec ce système mafieux et injuste et bâtir l’Algérie démocratique et sociale dont ont rêvé les chouhada. C’est ma profonde conviction, celle d’un vieux moudjahid qui n’aspire à plus rien sauf à voir son peuple réapprendre à rêver. » (1)

Voici donc des observations, suivies de questions.

 

1.

Du commandement.

La stratégie que vous accordez à Abane Ramdane est exacte. Cependant, vous notez que toutes les tendances furent « fondues » et mises « sous le commandement du Front de libération national ».

Observation. Aujourd’hui, le Mouvement populaire actuel n’a ni programme clair (comme la Déclaration du 1er novembre 1954, puis la Charte de la Soummam de 1956), ni leader représentatif (comme Abane Ramdane), ni organisation (comme le parti FLN). Au contraire, Ali Belhadj dispose de son programme, de son organisation et incarne leur leader.

Question. En rendant visite à Ali Belhadj, représentant de l’idéologie que vous connaissez, sous quel « commandement » pensez-vous le mettre ? Et l’idéologie d’Ali Belhadj étant ce qu’elle est, croyez-vous qu’il se « fondrait » et se mettrait sous un « commandement » autre que celui qui est le sien ?

 

2.

De la démocratie sociale.

Vous parlez de « bâtir l’Algérie démocratique et sociale dont ont rêvé les chouhada ».

Observation. Les déclarations publiques d’Ali Belhadj, passées comme présentes, contiennent-elles la moindre indication pour une « démocratie sociale » ? Son programme et son idéologie sont-ils ceux « rêvés par les chouhada » ou, au contraire, rêvés par les oligarchies théocratiques du Moyen-Orient ?… À ma connaissance, j’ai vu seulement une vidéo où Ali Belhadj déclare qu’il faut « tous s’unir » pour éliminer la « issaba ». Cette conception est la seule preuve d’une identité de vue entre la démarche d’Ali Belhadj et la vôtre, ci-dessus exposée.

Question. Avez-vous des preuves convaincantes qu’Ali Belhadj partage votre conception démocratique et sociale ?… Dans ce cas, il devrait renoncer à considérer la volonté divine comme critère suprême (et lui comme son représentant auto-déclaré) pour faire fonctionner une société, et reconnaître comme volonté suprême uniquement celle du peuple.

Question subsidiaire. Avez-vous reçu de la part d’Ali Belhadj les garanties nécessaires de ce changement radical de conception ? Si oui, vous êtes prié de les communiquer, afin d’éclaircir la situation actuelle et légitimier la justesse de votre visite à Ali Belhadj.

Seconde observation. Ali Belhadj dispose d’une organisation et de relais salafistes (au Moyen-Orient) qui la renforcent, et il possède des accointances avec « Rachad » (qui fait partie de l’organisation mondiale des « Frères Musulmans »). Certes, les « Frères Musulmans », désormais sous la férule turque, s’opposent à l’oligarchie wahhabite ; cependant les deux présentent un front commun contre toute forme de démocratie sociale.

Question. En cas d’élimination de cette « issaba », de ce « pouvoir actuel », de quelle organisation disposez-vous, vous démocrate social, pour empêcher Ali Belhadj de concrétiser son programme théocratique ? En quoi ce dernier consisterait-il à « bâtir l’Algérie démocratique et sociale » ? Quelles garanties avez-vous ? Si vous les avez, ne devriez-vous pas les communiquer au peuple algérien, pour le convaincre de la justesse de votre démarche ?

 

3.

Du rêve populaire.

Vous déclarez votre aspiration « à voir [le] peuple réapprendre à rêver. »

Observation. À ma connaissance, Ali Belhadj n’a appris au peuple à rêver que de « paradis » pour les personnes qui adopteraient son idéologie, et d’enfer pour toutes celles qui s’y opposeraient, en recourant aux massacres non seulement contre les représentants des institutions étatiques, mais également contre les intellectuels et démocrates, et même contre les citoyens accusés de ne pas prendre les armes contre le régime au pouvoir.

Question. Pouvez-nous nous indiquer comment, aujourd’hui, votre rêve concernant le peuple est compatible avec celui d’Ali Belhadj ?

 

4.

Faillite de l’opportunisme politique.

En Iran, les démocrates avaient constitué un front commun avec les partisans de Khomeini, pour abattre la dictature du Shah. Cependant, une fois ce dernier parvenu au pouvoir, il fit interdire toutes les organisations non conformes à son idéologie, emprisonna et massacra les démocrates qui l’avaient aidé à prendre le pouvoir. Pourtant, ces démocrates disposaient d’organisations d’un poids significatif dans le rapport de force.

Question. En Algérie, en cas d’élimination du régime actuel, et de possibilité qu’Ali Belhadj et ses partisans parviennent au pouvoir, par des élections démocratiques, quelles garanties avez-vous que le scénario khomeiniste ne se reproduira pas en Algérie ? Et s’il se produit, de quelles organisations disposez-vous pour empêcher sa réalisation ?

En espérant vos éclaircissements, salutations fraternelles.

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(1) Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche, 03 mars 2020, DZVID.

 

Publié sur

Algérie Patriotique (05.03.2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (05.03.2020).

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 1 Mars 2020

Gamal Albanna

Gamal Albanna

Comme promis dans la précédente contribution (1), voici son complément. C’est un extrait de mon essai, publié en juin 2017 (2), accompagné d’un court commentaire final. On y constatera combien, en Algérie, des personnages qui se définissent « intellectuels universitaires », tel Lahouari Addi, ou agissent comme politiciens se considérant démocrates, soit ignorent ce qui est exposé ci-dessous, soit l’occultent pour un motif inavoué.

 

« De l’État islamique.

Sur la question de sa nécessité combien de soit-disant experts de l'Islam, quelque soit leur provenance, connaissent Gamal Albanna (3) et ce qu'il dit à ce sujet ? Et s’ils sont au courant de ses propos, pourquoi ne les mentionnent-ils pas ?… Lisons :

« - Pourquoi l’État Islamique a failli dans l'époque moderne ?

- (...) Le penseur islamique Gamal Al-banna souligna le fait que les tentatives islamiques de réaliser un État religieux en Algérie, Soudan, Afghanistan et Pakistan ont failli, et que les tentatives en Iran et Arabie Saoudite sont deux problèmes et ne peuvent pas être considérés un bon exemple.

Al-Banna précisa que l'adhésion à la réalisation d'un État musulman est due à l'interprétation erronée du verset « Et il a créé des djinn [Êtres supra-naturels, correspondants aux anges] et des hommes, mais pour le culte ». Les personnes qui soutiennent l'idée d'un État islamique avec l'unique objectif que l'Islam est un culte, et ont donc réduit l'Islam à l'objectif de culte, rendant ainsi l’État islamique un objectif de telle manière que toutes les personnes adorent Allah, cela est une chose inimaginable. L’État, selon Al-Banna, est un instrument de soumission et d'autorité, et donc quand un État est créé sur des valeurs religieuses, qu'elles soient chrétiennes ou musulmanes, ou des valeurs morales, comme le socialisme, la justice ou l'égalité, ces valeurs seraient corrompues. Cela parce que l'autorité, avec ses prisons, ses armées et forces de police, devient une doctrine, une ruine. (...) »

Le Hadith(4) sur l' « État de Médine » [où a séjourné le Prophète] concerne, selon Al-Banna, l'exception et non la règle. (...)

Les motifs varient à propos de la faillite des tentatives pour un État islamique. Le plus important de ces motifs, selon Gamal Al-Banna, peut être le manque de liberté dans toutes ces tentatives, dans la mesure où le manque de liberté peut être le facteur commun à toutes ces expériences.

Cela est en addition à un autre facteur, c'est-à-dire que ces tentatives ne maintiennent pas le niveau minimum de dignité humaine dans leurs sociétés, sans discrimination entre hommes et femmes, ou blanc et noir. Un autre motif à propos de la faillite de l’État islamique dans ses diverses tentatives concerne le fait que le plus important devoir d'un État est le développement.

D'un autre côté, Al-Banna a discuté l'idée de la nécessité d'un État islamique pour la diffusion du message de l'Islam ou l'application de la Shari’a [la loi coranique] islamique. Il a discrédité cet argument que beaucoup de courants islamiques soutiennent, en assurant qu'il n'est pas nécessaire de disposer d'un État islamique pour appliquer la Shari'a, dans la mesure où la Shari'a peut être appliquée seulement s'il y a un pays islamique qui peut suivre les méthodes consenties par la constitution qui émane la loi. » (5)

 

De la dissension en général.

Dans les pays arabo-musulmans, son expression est réprimée pour deux motifs internes. D'une part, elle est combattue par la répression des gouvernements dictatoriaux, et, d'autre part, par l'action terroriste de l'intégrisme religieux.

Un motif externe existe, également. Dans les pays occidentaux, la majorité dominante (dirigeants politiques, médias et intellectuels) qui, dans le passé récent, avait fait connaître et soutenu les dissidents de l'ex-Union Soviétique et des ex-pays de l'Est européen, ne soutient pas ou pas de la même manière les dissidents musulmans contre l'intégrisme et contre l’État dominateur.

Le journaliste Timothy Garton Ash est l'un des rares journalistes à avertir sur la gravité de l'enjeu. Voici ce qu'il dit :

« Nous faisons une erreur fatale en ignorant les dissidents à l'intérieur de l'Islam. (...)

L' »Islam », a dit la Frankfurter Allgemeine Zeitung, l'an dernier, « n'est pas compatible avec la société libérale, qui est le résultat des Lumières ».

Beaucoup d'intellectuels occidentaux laïcs qui participent à ces débats sont d'accord. Mais non certains intellectuels musulmans. Je crois que nous devrons les écouter attentivement. Outre à tout le reste, quand il s'agit de discuter de l'Islam, ils savent de quoi ils parlent.

Prenez Gamal al-Banna, par exemple (...) il a dédié toute sa vie à étudier l'Islam et ses relations avec la politique. Un homme de tranquille clarté, il est devenu un peu agité seulement quand il a dénoncé la perversion de l'Islam de la part de Sayyid Qutb, l'apôtre égyptien de l'extrémisme, de l'islamisme takfiri et un héros pour Al-Qaïda.

Gamal al-Banna soutient qu' « il n'y a aucune contradiction entre la totale liberté de pensée et de religion » et que « l'Islam ne prétend pas au monopole de la sagesse ». Des idées critiques sur l'Islam doivent être combattues « avec les paroles et non avec la confrontation, le terrorisme ou takfir - anathème sur quelqu'un en l'indiquant comme infidèle. Comme pour l'apostasie « le Musulman a le droit de renoncer à l'Islam, les versets du Coran sont très explicites sur la question : « Il n'y a pas de contrainte dans la religion » (Al-Baqara, La Vache, II, 256). Le renoncement à la religion est mentionné au moins cinq fois dans le Coran, et aucun n'est lié à une peine. À l'époque du Prophète, beaucoup de personnes renoncèrent à l'Islam : l'un d'eux était un scribe du Coran. Le Prophète n'a puni aucun d'eux. »

La déclaration souvent attribuée au Prophète - « qui change sa religion doit être exécuté » - est repoussée en tant qu'inauthentique selon l'imam Muslim, un des premiers et plus respectés compilateurs de collections de hadiths [déclarations et actes du Prophète], mais l'imam Al-Bukari, un autre compilateur respecté, l'inclut dans sa version. « Les signes de falsification sont très clairs dans cette déclaration », commente Banna « et il contredit beaucoup de versets du Coran qui confirment la liberté de foi ». (...)

Ces dissidents à l'intérieur de l'Islam sont une petite minorité. Le sont aussi les extrémistes takfiri qui endoctrinent les auteurs d'attentats. Toutefois, ces deux minorités ont la capacité de faire appel au plus grand nombre de la majorité [des Musulmans] parmi eux - et, en particulier, aux Musulmans qui vivent en Occident. Donc la voix des dissidents a besoin d'être écoutée plus clairement. Cette lutte pour les cœurs et les esprits musulmans devrait être décidée par les Musulmans, capables d'argumenter entre eux leurs thèses, mais nous non-Musulmans, nous formons sans doute le contexte - et nous contrôlons beaucoup de médias où cela a lieu.

La position défectueuse de certains intellectuels occidentaux laïcs engagés dans le débat actuel semble être : l'unique Musulman bon est un ex-musulman. Cela est paternaliste et produit l'effet contraire. Il s'agit d'une simple parodie de la vraie diversité de l'Islam. Naturellement, nous non- Musulmans, nous devrons chercher de réveiller notre pensée sur la nature de l'Islam, avec les moyens limités à notre disposition. Mais rien ne peut être plus ridicule et stupide que l'éventuelle déclaration d'un intellectuel laïc occidental, qui, ne connaissant pas l'arabe et ayant une faible connaissance de l'histoire islamique, de la philosophie et de la loi, affirme avec confiance que Gamal Al-Banna est un représentant moins vrai de l'Islam que Sayyid Qutb ou Osama bin Laden. Et nous ne devrons pas être stupides si nous voulons rester libres (6). »

Voici, par exemple, ce que beaucoup d’intellectuels occidentaux ignorent ou semblent ignorer : aujourd’hui, en Occident, la conception de ce que sont les Musulmans a des ressemblances frappantes avec ce qu’était, dans l’Antiquité occidentale romaine, la vision concernant les Juifs puis les Chrétiens. Que l’on consulte l’ouvrage de Barnard Lazare, L’antisémitisme : ses origines et ses causes, notamment le chapitre II : L’antijudaïsme dans l’antiquité (7) . On y trouve presque les mêmes critiques pour presque les mêmes motifs.

Une autre difficulté que vit la dissension islamique pacifique et anti-intégriste est ce fait : les moyens d'information occidentaux l’ignorent généralement, pour présenter presque exclusivement les manifestations d'intégrisme islamique, notamment violent. Exemple : combien de moyens d’information occidentaux ont signalé les manifestations de condamnation des derniers attentats à Bombay ?

« Le 7 décembre, soit dix jours après les attentats de Bombay, mollahs, muftis (8) et simples musulmans ont participé dans la ville à un rassemblement silencieux en souvenir des victimes, organisé par l'écrivain Anand et son groupe Muslims for Secular Democracy. Ils ont également exprimé leur indignation vis-à-vis de l' « effondrement de tout le système de gouvernement et condamné la totalité des organisations impliquées dans les meurtres de masse », à savoir Al-Qaïda, les talibans, les mouvements pakistanais, notamment Lashkar-e-Taiba, et certains groupes indiens locaux. « Pas en notre nom », ont-ils clamé (9). »

Si les gouvernements et intellectuels occidentaux ont fait connaître et soutenu les dissidents contre la dictature dans les ex-pays totalitaires de l'Europe, mais ne soutiennent pas les dissidents musulmans contre la dictature dans les pays arabo-musulmans, quel peut être le motif ?

La dissidence musulmane, libérale et démocratique, ne s’oppose pas uniquement à l’intégrisme religieux mais tout autant aux dictateurs qui dominent les peuples arabo-musulmans. « Ni dictature islamiste ni dictature non islamiste ! » voilà le principe de cette dissidence. Cette attitude ne répond pas aux intérêts des gouvernements occidentaux. Nous avons déjà vu que, pour satisfaire ces intérêts, ces gouvernements ont besoin de l’existence d’une oligarchie locale.

Par conséquent, ces gouvernements, en ignorant la dissension islamique libérale et démocratique, représentée par Gamal Al-Banna, pour ne parler que de la menace de l'intégrisme et du terrorisme islamiques, sont doublement complices des deux parties qui s’opposent, dans les pays arabo-musulmans, à cette revendication de démocratie, aussi bien politique que religieuse : d'une part, les dictateurs, d'autre part, les intégristes terroristes.

Voilà pourquoi la dissidence démocratique musulmane, déjà minoritaire dans son pays, est pratiquement inconnue en Occident. C'est qu'elle est combattue par trois ennemis : le terrorisme des dictateurs, le terrorisme des intégristes, et l'hostilité des gouvernements occidentaux relayés par les médias qui les soutiennent, et qui sont dominants.

En effet, combien de films, de télévisions, de journaux, de maisons d'éditions occidentales ont donné la parole aux dissidents musulmans démocratiques ? Combien d'intellectuels et d’experts occidentaux du monde musulman en ont parlé ?

 

Combattre l’ignorance manipulatrice.

Voici le commentaire, ajouté à l’extrait exposé.

En Algérie et dans la diaspora, combien d’intellectuels universitaires et de politiciens démocrates connaissent ces dissidents musulmans, en tiennent compte et en informent le public ? Nous constatons, plutôt, des propos systématiques et sans aucune nuance : 1) soit, ils stigmatisent l’Islam, en tant que tel, comme intrinsèquement anti-démocratique, violent et terroriste, en se basant sur certains versets du Coran, cités par des organisations terroristes ; 2) soit affirment l’Islam, en considérant la Charia, comme unique et absolue base de structuration sociale, en condamnant à la mort tout citoyen contestant cette conception, en se basant sur d’autres versets du même Coran, cependant contestables, comme Gamal Al-Banna l’affirme ; 3) soit, - c’est le cas de certains personnages, se proclamant démocrates -, affirment, au nom des droits de l’Homme et de la démocratie, la légitimité d’existence de l’islamisme politique dans la compétition électorale, mais sans prendre la précaution élémentaire de contrôler si les programmes de cet islamisme politique acceptent clairement et sans ambiguïté le principe démocratique, concernant l’alternance au pouvoir.

Les représentants de ces trois conceptions ignorent ou occultent, pour un motif inavoué, l’existence de la dissidence musulmane démocratique, dont Gamal Al-Banna est le plus illustre représentant.

La preuve que les citoyens des pays musulmans, dont l’Algérie, sont manipulés par les représentants des trois conceptions ci-dessus évoquées, la voici : beaucoup d’entre ces citoyens ont entendu parler des « Frères Musulmans » et de leur fondateur, Hassan Al-Banna, et un nombre significatif de citoyens prêtent crédit à leurs représentants, avoués ou masqués, tels Larbi Zitout ou Lahouari Addi. Mais, en comparaison, combien ont entendu parler de Gamal Al-Banna et de ses écrits ?… Considérons les citoyens, musulmans ou laïcs, mais tous voulant une société où le peuple soit l’unique volonté suprême, tel est le principe démocratique. Pour que ces citoyens ne soient pas victimes de manipulation de la part d’activistes, de politiciens ou d’ « intellectuels universitaires », tous se proclamant contre la dictature, ces citoyens doivent accomplir l’effort de se documenter sur internet. Le pire manipulé est celui qui l’ignore. Car la conception dictatoriale, quelle que soit sa forme, théocratique ou laïque, se nourrit, d’abord, de l’ignorance des citoyens. Dès lors, la liberté et la démocratie commencent par l’effort de s’instruire, en y consentant le temps nécessaire.

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(1) http://kadour-naimi.over-blog.com/2020/02/l-islamisme-politique-1.situation-algerienne.html

(2) « La guerre, pourquoi ? La paix, comment ?... », librement disponible ici : https://www.editionselectronslibres-edizionielettroniliberi-maddah.com/ell-francais-sociologie-oeuvres-guerre-paix.html

(3) Gamal Albanna, à 87 ans, est l’un des plus importants chercheurs musulmans égyptiens de l'Islam, et frère de Hassan Albanna, fondateur de l'organisation islamique fondamentaliste « Frères Musulmans ». Stupéfiant hasard de l’histoire : deux frères aux conceptions totalement opposées.

(4) Commentaire religieux qui fait autorité comme interprétation de la religion musulmane.

(5) Compte­rendu de l'intervention durant le symposium intitulé "Why Did the Islamic State Fail in the ModernAge ?" (Pourquoi l'État islamique a échoué dans l'époque moderne ?), organisé le 13.9.2004, par The Cairo Center for Human Rights Studies (Centre du Caire pour les Etudes sur les Droits Humains). Voir le site, visité le 08.02.2008. Sur les thèmes de l'Islam, des Arabes et de la politique, il est très intéressant de consulter l'ensemble du texte du site.

(6) 15 mars 2007, in The Guardian, visité le 7 février 2008.

(7) Léon Chaillez Editeur, Paris, 1891. Libre accès sur le site http://fr.wikisource.org, visité le 31.10.2016.

(8) Prêtres musulmans, les mollahs sont de la tendance chiite, tandis que les muftis sont d’obédience sunnite.

(9) Wendy Kristianasen dans le mensuel Le Monde Diplomatique, janvier 2009, p. 1. L'auteur signale le site : Muslims for Secular Democracy (Musulmans pour une démocratie séculaire): www.mfsd.org.

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Publié sur

Algérie Patriotique (01.02..2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (01.02.2020).

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION, #PEUPLE-DEMOCRATIE

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