Publié le 6 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie III. Chap. 4-5

4.

Les yeux du cœur

 

Voici, maintenant, dans l’existence de Karim, l’apparition de cette autre jeune fille : Zahra. « Quelle coïncidence, se dit-il, entre les deux noms, tant pour le contenu que pour la forme : Zahia, ma sœur ; Zahra, ma voisine ! »

Concernant cette dernière, Karim reçoit des informations, par un ami, habitant l’immeuble.

Outre le père chômeur et alcoolique, Zahra a un frère, Abdelkader. Âgé de vingt-et-un ans, lui aussi est chômeur. Plus grave : il se drogue et, pour acheter les doses nécessaires, il en est devenu également un vendeur. Cette activité l’a obligé à traiter avec des personnes perfides, acerbes, venimeuses, haineuses, toutes blessées férocement par l’existence et réagissant de manière cruelle. D’où, chez Abdelkader, un visage montrant la même expression, quelque soit la situation : fermé comme le portail d’une prison pour condamnés à mort, hostile comme une sentinelle attendant l’attaque imminente, acrimonieux comme un scorpion attendant la victime sur laquelle enfoncer son dard. Jamais, Abdelkader ne croise le regard avec les autres, il est toujours fuyant. C’est la seule personne à la vue de laquelle Karim n’éprouve pas son coutumier besoin de parler. « Comment sourire en face d’un loup affamé et féroce ? » Cependant, Karim n’a jamais senti la moindre hostilité contre celui qu’il considère « un naufragé du système social. Qui aurait le droit de battre un chien en sachant que d’autres lui ont inoculé le poison de la rage ? »

Ainsi Karim en est venu à se demander : « Comment puis-je aider Zahra et sa famille ? »... Il se pose la question plusieurs jours, plusieurs nuits, même au travail. Au point d’être, une fois, victime d’un cauchemar. Sur la place au pied de la Tour, il rencontre Zahra ; mais elle se trouve enveloppée dans une nuit toute sombre, le corps droit et immobile de statue, le regard rivé sur lui, d’un air en apparence hostile. « Zahra ! » appelle Karim… « Zahra ! » répète-t-il… Elle demeure impassible, continuant à le fixer durement. Soudain, elle disparaît dans l’obscurité. Karim en reste désemparé, écrasé d’impuissance. Il veut hurler encore « Zahra !… Zahra ! »… Rien ne sort de sa bouche : gosier bloqué.

En se réveillant, Karim interprète immédiatement son cauchemar : « Peut-être m’en veut-elle de ne pas l’aider à se libérer de sa pénible situation matérielle. »

Il estime devoir parler avec Zahra d’une aide éventuelle à lui offrir. « Comment ?... »

Une solution finit par se présenter à lui. « Je ferai semblant de chercher un bon hôtel pour un ami et son épouse, venus d’une autre ville. Pour eux, je demanderai conseil à Zahra à propos de son hôtel… C’est un peu honteux comme procédé, mais il ne fait de mal à personne. Je ne vois pas une autre solution pour parler avec Zahra sans lui créer de problème. »

Le soir, après le dîner, Karim informe sa mère :

- Je dois trouver un hôtel pour un couple d’amis. Je pense que notre voisine Zahra pourrait me donner un bon conseil.

- Oui, tu as raison. C’est une bonne idée. Je vais voir si elle est à la maison.

La mère sort. Quelques minutes après, elle revient, accompagnée de Zahra.

À sa vue, Karim est saisi d’un fort et troublant émoi. Totalement enchanté, il admire, très discrètement, la nouvelle venue, de manière détaillée, pour compléter ce qu’il en a vu lors des précédentes rencontres. Le corps de la jeune fille est mince et élancé, enveloppé dans une jolie robe vert sombre, longue, simple mais jolie, et une ceinture rouge (la couleur impressionne Karim) mettant en relief la taille. La voisine, bien que de modeste famille, a une démarche élégante, la tête bien droite. La longue chevelure, noire et soyeuse, descend jusqu’au bas de la colonne vertébrale. Encore une fois, Karim admire le visage de Zahra : l’un ovale charmant, les deux grands yeux étincelants, surmontés de sourcils en arc et bien taillés. Et, encore, ces lèvres charnues, bien dessinées : « Des pétales entrouvertes, pense Karim, appelant le baiser de l’amant fortuné ».

Zahra, debout et tête baissée, sent nettement les yeux de Karim sur son corps ; elle en éprouve une délicieuse onde de chaleur.

La mère de Karim invite Zahra à s’asseoir. Les deux femmes se mettent sur un divan. Karim leur fait face sur un autre.

S’efforçant de maîtriser son agitation intérieure, il regarde Zahra d’un air apparemment détaché, et commence :

- Ma mère t’a dit de quoi il s’agit, n’est-ce pas ?

- Oui, confirme Zahra d’une voix suave.

Cette qualité vocale est une merveilleuse symphonie dans les oreilles de Karim.

- Peux-tu, demande-t-il, conseiller à mes amis l’hôtel où tu travailles ?

Le visage de Zahra s’empourpre d’un coup.

« Tiens ! Elle s’est émue ! » note Karim avec plaisir. Cependant, il se trompe sur le motif de cette réaction de Zahra. La rougeur de ses joues fut provoquée par une peur : que les amis de Karim, et lui par conséquent, découvrent la vérité concernant l’hôtel où elle est censée travailler.

Zahra se ressaisit et répond :

- L’hôtel où je travaille n’a pas un service toujours performant. Souvent, des clients se plaignent. Aussi, je ne le conseille pas.

- Connais-tu un autre hôtel, convenable ?

- Oui. Il vient d’être restructuré. J’ai entendu dire qu’il est très approprié.

Elle ne ment pas. Un soir, la « bête », son chef policier, l’avait envoyée en mission dans cet endroit pour recueillir les propos d’un couple d’Algériens. Pour les espionner, elle fut travestie, avec l’accord de la direction, en femme de chambre.

- Ah, c’est bien ! dit Karim, satisfait.

Silence. Il réfléchit très rapidement : « Que lui dire, maintenant ? »

Quelques secondes passent, et il intervient :

- À propos, tes conditions de travail sont bonnes ? Et ton salaire suffisant ?

- Je n’ai pas trouvé mieux, répond-elle d’un ton résigné.

- Tu aimerais bien trouver mieux, n’est-ce pas ?

- Oh, oui !

« Il s’intéresse à moi ! » Cette pensée la traverse avec un vif plaisir, toutefois mêlé d’une crainte : « Il ne faut absolument pas qu’il découvre mon réel métier ! »

De retour chez elle, elle met nerveusement son pyjama, rejoint son lit, éteint la lumière. Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle s’efforce de comprendre la nouvelle situation : « Qu’est-ce que cela signifie ?… Je n’ai jamais vu quelqu’un aider un autre à trouver un meilleur travail, et cela sans contrepartie. Quelle est celle de mon voisin ?… Obtenir de moi son plaisir ?… Bien qu’il fasse très attention à sa manière de me regarder, je connais assez les hommes. Je crois bien que je lui plais. Et ce qui me préoccupe le plus c’est que, - oui, je dois l’admettre - : il m’a enflammé le cœur ! »

Au même moment, Karim, lui aussi dans son lit et la lumière éteinte, tente de comprendre : « C’est avec les yeux de mon cœur que je la regarde. Décidément, elle me plaît… Beaucoup !… Comment le lui dire ? Et, surtout, quelle sera sa réaction ? »

 

5.

La hogra 1

 

La veille, l’équipe de football de la ville a remporté un important match. À Grande-Terre, dans le quartier de la Tour A, la victoire fut célébrée « comme il faut », c’est-à-dire en laissant la place entre les immeubles jonchée de débris de toutes sortes.

Et c’est au « Prométhée » des immondices de se charger, comme toujours, du nettoyage : Saïd. Cette fois-ci, les déchets sont si nombreux qu’il est aidé par Karim, Si Lhafidh, le jeune boulanger Akli et Rachid le coiffeur. Omar, le marchand de fruits, adossé à sa charrette, les observe avec sa désormais habituelle hostilité.

De l’intérieur de son appartement, Zahra regarde, elle aussi, l’action collective, à travers le trou du rideau de la fenêtre donnant sur la place.

- Qu’est-ce que tu fais là, toujours à regarder vers l’extérieur ? lui lance sa mère, contrariée.

Vers elle, Zahra, surprise, se retourne et la regarde avec embarras. Vite, elle se ressaisit :

- Je m’ennuie, se justifie-t-elle, alors, je regarde la place.

Elle ajoute :

- Ah ! Je dois aller au travail !

- Maintenant ?! interroge la mère, étonnée.

- Oui ! J’avais oublié qu’aujourd’hui, je devais faire un travail particulier.

- Lequel ?

- Je n’ai pas le temps de te l’expliquer. Quand je reviendrai…

Sans finir la phrase, elle s’empresse de mettre son voile noir, lui couvrant également le visage, à l’exception des yeux, puis elle sort rapidement.

Évitant la place, elle s’engage à droite, vers une rue discrète, derrière l’immeuble. Elle la parcourt rapidement.

Parvenue à un coin désert, elle s’immobilise, prend son portable et téléphone. À voix basse, elle raconte à son chef policier l’action en cours sur la place.

Une fois la communication terminée, le chef policier demeure très préoccupé, ne sachant quelle réaction s’impose à lui.

Quelques minutes après, une voiture de police arrive et s’arrête près des

nettoyeurs. Deux agents en uniforme sortent du véhicule, et rejoignent le groupe.

- Qu’est-ce que c’est que cet attroupement ? lance le premier, de manière plutôt sévère et menaçante.

Les préposés au nettoyage interrompent leur travail, à l’exception de Saïd ; il le poursuit, toujours méticuleux.

Si Lhafidh considère les deux agents de police. Il en déduit une constatation : celui qui a parlé est ouvertement autoritaire et antipathique, tandis que le second semble un peu gêné du rôle qu’il joue. Alors, Si Lhafidh s’adresse avec calme au policier qui est intervenu :

- Ce n’est pas un attroupement. Simplement, comme vous le voyez, nous nettoyons la place.

- C’est son rôle à lui, rétorque le policier en indiquant Saïd.

- Il n’y arrivera pas tout seul, ou, alors, il lui faudra toute la journée et même plus. Aussi, nous lui donnons un coup de main.

- Vous ne pouvez pas ! affirme le représentant de l’ « ordre public ».

Après un bref instant d’étonnement, Si Lhafidh reprend, toujours (apparemment) calme :

- Et pourquoi ?

- Parce que c’est son travail à lui, et à personne d’autre.

- Est-il interdit de l’aider ?

Le policier s’énerve :

- J’ai dit que c’est son travail, est-ce clair ?

Conservant son sang-froid, Si Lhafidh répète :

- J’ai demandé si l’aider est interdit ?

- Je suis chargé d’exécuter un ordre ! coupe sec l’agent.

- Un ordre ?! demande Si Lhafidh, tout-à-fait surpris.

- Oui !

- De qui ?

Bien que nettement moins âgé que Si Lhafidh, l’agent se comporte d’une manière arrogante, à la limite du convenable :

- Cela ne te regarde pas ! affirme-t-il.

- Un ordre me concernant me regarde toujours.

- Eh bien ! intervient Karim très énervé, moi, je continue à aider au nettoyage.

Et il se met aussitôt au travail.

Pris au dépourvu, les deux policiers échangent un regard pour savoir quoi faire. Si Lhafidh, Akli et Rachid les observent. L’agent qui a parlé jusqu’à présent réfléchit, puis déclare :

- D’accord, un seul peut l’aider. Les trois autres, retournez chez vous.

Les interpellés ne bougent pas. Ils détournent leurs yeux des policiers, et se consultent des yeux, pour prendre une décision.

- Allons boire quelque chose au bar ! propose Si Lhafidh au coiffeur et au boulanger.

Et ils s’éloignent lentement.

Une fois les policiers partis, Si Lhafidh et ses deux amis reviennent. En riant, ils reprennent leur collaboration avec Saïd et Karim. Des passants leur jettent des regards, les uns surpris et contrariés, d’autres plutôt satisfaits. Quant au marchand de fruits, il s’assoit sur le bord du trottoir, près de sa charrette, et observe la scène, en hochant la tête avec un rictus irrité.

Le soir, Karim est au « Paradis ». Il demande à Si Lhafidh :

- Pourquoi as-tu décidé de ne pas continuer le nettoyage, quand les policiers étaient présents ?

Ce dernier prévoyait la question, aussi répond-t-il immédiatement :

- Quand le vent est trop fort, le roseau se plie pour ne pas se briser. Il sait que, l’inconvénient passé, il reprendra sa forme. Ou, pour employer un exemple plus adéquat : nous avons tenté d’ouvrir une porte ; elle s’est un peu entrouverte, mais quelqu’un nous a empêchés de l’ouvrir complètement. Cela montre que nous devons trouver la solution pour l’élimination de la malédiction qui pèse sur le peuple : la hogra.

1Terme populaire employé pour désigner toute forme d’arbitraire humiliant de la part de puissants, notamment les représentants de l’autorité étatique.

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Publié le 5 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie III. Chap 3

3.

Lumière obscure

 

Quelques jours après l’incident de l’épouse battue par son mari, Karim dîne avec sa mère et sa sœur. On frappe timidement à la porte. Zahia se lève et va ouvrir, puis elle revient :

- C’est la petite fille de notre voisine du rez-de-chaussée. Elle demande si nous avons un peu d’huile et un oignon à lui donner.

- Donne-lui, répond la mère.

Zahia se dirige vers la cuisine. Karim examine la petite fille. Debout sur le seuil de la porte, elle est maigre, pauvrement vêtue. Son attitude très humble, son regard baissé vers le sol, ses bras ballants touchent particulièrement Karim. « Elle doit être consciente, se dit-il, et honteuse, de la malheureuse situation de sa famille !… Déjà, à cet âge si précoce, se rendre compte de la cruelle injustice humaine ! » La vue de la pauvreté matérielle heurte toujours Karim, l’attriste et l’indigne.

Ce fut l’un des motifs de sa crise religieuse et de l’ébranlement de sa foi en Dieu : « Comment peut-il permettre l’existence des pauvres ? Et leur promettre une vie heureuse uniquement dans l’au-delà, n’est-ce pas se moquer d’eux ?… Un Dieu réellement bon accepterait-il une telle injustice, et formulerait-il une telle ridicule compensation ? »

Continuant à observer la petite fille, Karim éprouve un confus embarras. Il s’efforce d’en comprendre le motif. Il y parvient vite : « Et moi, qu’est-ce que je fais, que puis-je faire pour éliminer cette inacceptable condition ?… Un oignon et un peu d’huile ne résoudront les problèmes de cette famille… Encore moins les prières à la mosquée…. Quant aux misérables individus qui détiennent le pouvoir... »

- Entre et ferme la porte, dit Karim avec gentillesse à la petite créature.

Embarrassée, elle obéit et s’approche, en restant devant l’entrée du salon, le regard toujours baissé, les bras ballants.

- Quel âge as-tu ? lui demande Karim avec délicatesse.

Sans relever les yeux, elle murmure, d’une voix mal assurée :

- Huit.

Karim désire que la petite le regarde ; il renonce à cette sollicitation, pour ne pas l’embarrasser davantage. Alors, il continue son enquête, avec le même ton, doux et respectueux :

- Tu vas à l’école, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Et comment ça va à l’école, tu aimes y aller ?

- Oui.

- C’est vrai ? insiste-t-il avec amabilité.

- Oui.

Zahia revient et tend à la fille une petite bouteille en plastique contenant de l’huile, et non pas un, comme demandé, mais trois oignons.

La fillette lève les yeux vers Zahia, sans comprendre. Cette dernière lui dit, avec douceur :

- Oui, je sais. Tu m’as demandé seulement un peu d’huile et un seul oignon ; je préfère te donner un peu plus d’huile et trois oignons.

L’enfant les prend sans rien dire. Zahia l’accompagne jusqu’à la porte, la ferme, puis revient s’asseoir.

- La malheureuse famille ! murmure la mère de Karim, peinée. Ils sont cinq. Le mari, l’épouse, le frère de vingt ans sans travail, celui de dix-sept ans, également chômeur, cette petite fille et Zahra. Comment cette dernière peut nourrir toutes ces bouches avec son seul salaire de femme de chambre ? Déjà, une chance qu’elle a ce travail. Sinon…

Zahia affirme :

- Dieu pourvoie à tout.

Sa mère et Karim la regardent sans commenter. Ils veillent à ne jamais contredire Zahia, depuis sa chute dans le puits de la schizophrénie, et le terrible incident qui eut lieu.

Deux années auparavant, un matin, en hiver, Zahia se trouvait seule à la maison. Karim était au travail, et sa mère, au marché. Durant leur absence, Zahia s’était jetée par la fenêtre. Son corps tomba sur la devanture d’un magasin installé au pied de l’immeuble. Par miracle, Zahia ne mourut pas ; la chute eut comme résultat des côtes brisées et un bras cassé. Zahia fut hospitalisée. Après un mois, sa mère et Karim la reportèrent à la maison. Ensuite, durant cinq autres mois, Karim et sa mère s’occupèrent d’elle. Plâtrée, elle devait garder le lit en bougeant le moins possible.

Quand, à l’hôpital, sa mère lui demanda le motif de son action insensée, Zahia répondit simplement, avec sincérité :

- Une voix intérieure en moi m’a dit de le faire.

- Quelle voix ? voulut savoir la mère.

- Chaïtâne.

Karim n’en fut qu’à moitié étonné. Par son travail à l’hôpital, il savait qu’en Algérie les troubles psychiatriques ont connu un accroissement considérable, notamment les crises d’angoisse, la paranoïa, les déséquilibres bipolaires, la schizophrénie. Quoique le suicide soit prohibé par la religion musulmane, le nombre de ces tragédies s’est considérablement élevé. Il semble que les attentats kamikazes d’islamistes ont une ultérieure influence sur l’augmentation du nombre de suicides.

Karim comprit donc. Sa sœur avait rejoint le lot des malheureuses victimes de ce genre de troubles psychiques. Née en 1984, elle avait dix ans en 1994. C’était la période du terrorisme islamiste. Zahia marchait dans la rue avec son père. Soudain, un jeune homme s’en approcha, saisit le père par derrière et l’égorgea devant les yeux horrifiés de sa fille. Le tort de la victime ?... Syndicaliste à l’usine sidérurgique, et hostile à l’obscurantisme religieux.

Cet atroce événement transforma brusquement et totalement Zahia. Elle cessa de parler, renonça à l’école, se mit à fréquenter la mosquée, à faire des prières dans sa chambre, même de nuit. Zahia brûla tous ses livres scolaires et acheta un Coran. Elle le lisait dans sa chambre, jour et nuit, en s’efforçant – vainement - de comprendre la langue. Zahia s’enferma dans une coquille hermétiquement verrouillée ou, plutôt, dans une grotte totalement obscure. La seule « lumière », comme Zahia l’appelait, s’incarnait en une conception religieuse intégriste. Cette vision éliminait toute forme de raison : « Crois ! ordonnait-on à Zahia, à la mosquée. Et ne cherche rien à comprendre !… Le vouloir, c’est harâm1 ! » Cependant, le comportement de Zahia semblait calme, trop calme, parce que conditionné par les médicaments. Mais, il suffisait d’observer les yeux de Zahia, son regard trouble, pour se rendre compte de l’impressionnant dérangement mental qui la torturait, et de l’inquiétante violence qui bouillonnait en elle.

Karim songea à porter sa sœur chez un psychologue ou un psychiatre. Évidemment, Zahia n’a jamais accepté. « Kouffâr2 ! » affirmait-elle. Le frère comprit : inutile d’insister. Dorénavant, sa sœur vivait en recluse dans sa chambre. Cependant, elle participait normalement au ménage dans l’appartement, mais ne sortait jamais à l’extérieur. La seule exception était le vendredi. Le corps entièrement couvert d’un voile noir, y compris le visage et les mains, elle se rendait à la mosquée, pour la prière collective. En regardant Zahia ainsi accoutrée, Karim et sa mère, affligés et consternés, avaient l’impression de voir une espèce de chauve-souris affreuse.

Ils en sont restés avec une infinie tristesse pour la fleur si affreusement fanée qu’était devenue Zahia. Auparavant, quelle petite fille merveilleuse d’énergie, de joie, d’intelligence et de beauté ! Elle aimait tellement aller à l’école, étudiait avec ardeur et plaisir, pratiquait le basketball, nageait comme un poisson dans la mer, enfin songeait à devenir médecin « pour soigner gratuitement les pauvres », disait-elle.

Vint l’horrible assassinat du père sous ses yeux. Il provoqua l’obscurité totale dans la tête et dans la vie de Zahia, obscurité symbolisée par cet horrible voile de couleur noire. Karim et sa mère ne pouvaient voir leur chère fille et sœur s’en envelopper le corps sans penser à la mort de son énergie vitale. Une nuit, la mère, au comble du désespoir, murmura à Karim :

- Plutôt qu’ensevelie dans ce voile noir, je préfère voir Zahia dans la tombe !

- Pardonne-moi, maman, répliqua Karim, mais ne désespérons jamais !… Tant qu’on est vivant.

- Tu trouves que ta sœur vit ?

- Je garde l’espoir qu’elle vivra de nouveau. Nous sommes là pour l’aider.

Depuis sa chute « dans la grotte noir », Karim aime davantage sa sœur. Il sait qu’elle a été et demeure victime de sa sensibilité, violemment blessée par la cruauté humaine. Il s’imagine avec horreur à la place de Zahia, âgée à peine de dix ans, et voyant la lame d’un couteau couper la gorge de son père.

Depuis lors, Karim s’efforce de toutes les manières à rendre la vie de sa très chère sœur la moins pénible possible, à lui apprendre petit à petit la redécouverte de ce que la vie offre de bon et de beau. Il a l’infime plaisir de croire que sa sœur apprécie le comportement plein de compréhension et d’amour de son frère. « Dans l’obscurité de son esprit, pense Karim à propos de Zahia, subsiste une petite lumière. Mon rôle est de tenter d’agrandir cette lumière. »

 

1« Pêcher ».

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Publié le 4 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie III. Chap. 1-2

PARTIE III.

GRANDE TERRE TOUR A - Partie III. Chap. 1-2

1.

Salâ!1

 

Un matin, Karim entre chez le boulanger. Il le trouve occupé à fournir du pain à une jeune femme. Elle porte un pantalon jeans et une chemise blanche ; seuls les cheveux sont couverts d’un hijâb2. Karim reconnaît avec plaisir sa voisine de l’appartement du rez-de-chaussée.

- Ah, salâm !

- Salâ! répond Zahra, sans pouvoir empêcher ses joues de s’empourprer légèrement.

Elle prend avec un calme apparent ses baguettes de pain, les met dans un couffin, et part.

Une fois le boulanger et Karim restés seuls, le premier lance en plaisantant :

- Jolie, n’est-ce pas ?

- Oui, admet Karim.

Il ne dit pas la pensée qui lui vient aussitôt après : « Et quels beaux yeux ! Grands ! Clairs ! Brillants comme des étoiles !… Et le corps de gazelle ! »

Des occasions fortuites se présentent, durant lesquelles Karim et Zahra se rencontrent à l’entrée de l’immeuble, dans la rue, chez le boulanger, l’épicier, le marchand de fruits ou celui de légumes. Alors, les deux voisins en profitent pour se saluer d’un regard discret, bref mais d’une intensité significative. Et les deux cœurs battent brusquement plus vite, tandis que les visages s’efforcent de n’en rien faire paraître. Mais la couleur écarlate des joues et l’imperceptible tremblement des sourcils révèlent les délicats sentiments éprouvés. Karim et Zahra sont assez sensibles pour se rendre compte de leur trouble réciproque.

Dorénavant, pas un jour ne passe sans que Zahra ne pense à Karim, et Karim à Zahra, chacun à sa manière. Ils souhaitent ardemment se rencontrer, tout en ayant peur, pour des motifs divers.

« Elle est belle !… Mais qu’en est-il de sa sensibilité et de son intelligence ? » s’interroge Karim.

« Il est charmant, gentil ! Il semble bien éduqué !… Mais… mais... » Zahra n’ose pas compléter sa phrase.

Les pensées de l’un et de l’autre aboutissent toujours à une question fondamentale, différente chez l’un et l’autre :

Karim : « Ai-je peur de tomber amoureux ? »

Zahra : « Et si lui découvre mon passé et mon actuel réel métier ? »

Interrogations sans réponse, quotidiennement présentes, parfois à des moments inattendus. Semblables à une goutte de pluie tombant régulièrement sur un rocher, ces demandes creusent un trou ; elles fragilisent progressivement la résistance de la pierre. « Seules les montagnes ne se rencontrent pas », se dit Karim.

Chacun des deux soupirants se met instinctivement à s’analyser pour comprendre l’apparition de cette singulière nouveauté absolue : un sentiment d’attraction extrêmement fort contre lequel la volonté est impuissante et la raison défaillante.

Karim, depuis quelques années, déjà, espérait rencontrer la jeune femme destinée à « embellir » son célibat. En constatant la situation autour de lui, son espérance de rencontrer un tel Ange était plutôt faible, sinon inexistante. Néanmoins, l’optimisme fondamental de Karim laissait briller une petite, toute petite et lointaine étoile prometteuse... Zahra semble à Karim l’incarnation de cette étoile, cette lumière, cette promesse, cet Ange miraculeux. Karim en voit la preuve dans les très fortes émotions qui, au souvenir de Zahra, l’agitent tout entier et dans sa plus profonde intimité. Ce nom, Zahra, résonne en lui comme le plus sublime des chants, en se réverbérant en écho. Karim en vient à plaisanter : « Qu’importe toutes les houri3, si Zahra m’aime ! »

Tout au contraire, Zahra, à cause des malheurs qui l’avaient assaillie depuis la tentative de viol par son père, à peine adolescente, conçoit sa vie uniquement comme un calvaire, sans savoir comment s’en libérer. Les hommes ?… Uniquement des monstres ! Comment ne le seraient-ils pas puisque son propre père le fut avec elle ? Quant aux différents contacts charnels qu’elle avait subis, tous furent d’horribles et dégoûtantes profanations de son corps et de son âme. Ces deux éléments de sa personnalité, Zahra, pour survivre, les a transformés en un bloc de glace, totalement insensible.

Et voilà qu’en présence de Karim, ce corps et cette âme de Zahra, soudain, avaient la nette sensation d’un miraculeux soleil. Il réchauffait ce corps et cette âme de quelque chose aussi brûlant que doux, leur redonnait vie, et quelle vie ! Palpitante ! Non pas celle d’un printemps, mais d’un éclatant et lumineux été !… Zahra, semblable à une toute jeune fille vierge, découvrait les merveilleux et enivrants émois de l’attraction sentimentale, et cela jusque dans ses entrailles les plus intimes. Au point d’en ressentir un vertige !… Brusquement, une effrayante angoisse saisit la réaliste Zahra !… « Tout cela existe-t-il réellement ? Ou suis-je devenue folle ? »

 

2.

Où l’animal est meilleur que l’être humain

 

Un matin, une femme se précipite, en hurlant de douleur, hors de la porte de son appartement du rez-de-chaussée de la Tour A. Tremblante de terreur, elle tombe presque sur Karim qui s’apprête à sortir du couloir de l’immeuble.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’as-tu ? demande Karim, très inquiet.

- Mon mari !… Il m’a frappée et chassée dehors ! Il est ivre !

L’époux apparaît sur le seuil de l’appartement, titubant sur ses jambes, une affreuse lave blanchâtre sortant de ses lèvres tordues. Il déclare avec rage en bafouillant à l’adresse de sa femme :

- Je suis ivre mais je suis musulman ! J’ai donc le droit de te frapper ! On nous l’a dit à la mosquée ! Si toi, mon épouse, tu ignores pourquoi je te frappe, il suffit que moi, ton mari, je le sache ! Tu dois non seulement l’accepter mais m’en remercier ! Car je te corrige !

Soudain, se rendant compte d’une chose qui lui a échappé, il hurle, scandalisé :

- Pourquoi tu n’as pas mis ton voile avant de sortir ? Hein ? Putain !

Alors, la malheureuse réalise qu’en effet elle est sans l’accessoire obligatoire.

- Ô mon Dieu ! Ô mon Dieu ! s’écrie-t-elle désorientée. Mon voile !

Elle se précipite vers la porte de l’appartement. Son mari lui barre l’entrée, en clamant :

- Eh bien, reste sans voile, comme les putains !

Et il rentre au logis, en fermant violemment la porte à la face de son épouse.

Elle demeure complètement désemparée, la vue estompée par les larmes, ne sachant quoi faire.

Venant de la rue, Zahra apparaît sur le seuil de l’immeuble. Elle voit sa mère en pleurs, et Karim l’invitant avec délicatesse :

- Viens chez ma mère ! Viens ! Tu ne peux pas rester ici.

- Maman ! crie Zahra, en allant vers elle.

- Ton père est ivre ! l’informe cette dernière

La fille remarque le sourcil gauche de la malheureuse : il est fissuré, du sang en coule.

- Allez ! insiste Karim, s’adressant à la victime. Viens chez ma mère afin que je te soigne !

Zahra, soutenant sa mère, les deux femmes le suivent, en direction des escaliers.

Arrivés au second étage, Karim les fait entrer dans l’appartement où il vit.

Dans le salon, sa mère et sa sœur Zahia se lèvent brusquement, alarmées à la vue de la femme ensanglantée et sans voile, suivie par sa fille, derrière lesquelles apparaît Karim.

- Qu’est-il arrivé ? demande la mère de Karim à la femme. Encore ton mari ?

L’interrogée secoue la tête en signe affirmatif. Karim intervient :

- Je vais prendre du coton et du mercurochrome.

Il se dirige rapidement vers un petit réduit.

Une fois l’épouse de l’homme ivre soignée et calmée, elle se repose sur le divan, le corps allongé.

- Apporte, dit la mère de Karim à Zahia, une couverture pour la réchauffer.

Rapidement, Zahia disparaît puis revient avec une large étoffe de laine. Elle l’étale sur le corps de l’infortunée.

Les yeux hagards de celle-ci fixent le plafond. Près d’elle, Zahra est assise, affligée. Toute proche, la mère de Karim contemple tristement la souffre-douleur du mari méchant.

Elle intervient :

- Pourtant, on m’a dit que ton époux va à la mosquée.

- Uniquement, répond son épouse, pour se faire pardonner ses méfaits, et, ainsi, pourvoir en commettre d’autres. Concernant sa violence contre moi, c’est précisément à la mosquée qu’on lui a donné la justification. Il vient encore de me le dire.

- Oui, réplique la mère de Karim, je l’ai également entendu dire à la télévision par un cheikh4, mais lui a déclaré que le mari doit frapper son épouse de manière modérée. Cependant, moi, je suis contre. Quelque soit la manière de frapper, c’est contraire à tout comportement équitable. Même l’animal ne frappe pas sa femelle, y compris de manière soit disant modérée. Nous autres, musulmans, devons-nous donc être pires que les bêtes sauvages ?

Zahia, la sœur de Karim, quitte discrètement le salon. Très troublée, elle est incapable de supporter le moindre mot à propos de violence.

Pendant ce temps, Karim est occupé à soigner la blessée.

Quant à Zahra, elle observe avec discrétion les mouvements de l’infirmier nettoyant délicatement la plaie. Puis, elle contemple le salon. Elle le trouve coquet, sans exagération, très propre, bien ordonné, pourvu du nécessaire : « Pas comme notre misérable trou ! »

La mère de Karim demande à la voisine :

- Pourquoi t’a-t-il frappée ?

- Toujours pour le même motif. Quand il passe une journée à chercher du

travail sans le trouver, il finit par boire. Et cela le rend méchant. Alors, il décharge sa rage sur moi.

La mère de Karim comprend : sa voisine est l’ordinaire fille de famille pauvre et inculte, livrée à peine adolescente, en échange d’argent, à un homme comme épouse, c’est-à-dire comme bête de somme. Et encore ! La bête de somme n’est pas condamnée à subir la profanation de son corps chaque fois que son propriétaire est en rut. Cependant, comme un animal, l’infortunée épouse est condamnée à obéir, servir et mourir. Tel est le permanent holocauste de femmes, produit par un système social inique, dominé par les hommes, quelque soit leur position économique.

Une première fois, la mère de Zahra vint, toute ensanglantée, suite aux coups de son mari en état d’ivresse, pour se réfugier chez la mère de Karim. Cette dernière aurait voulu lui demander : « Pourquoi ne divorces-tu pas ? » Elle se retint de formuler cette proposition. Où donc cette malheureuse irait, ne sachant faire aucun travail, sinon se proposer comme femme de ménage. Et encore ! Qui la prendrait, à son âge ?… Cette femme, comme des millions se trouvant dans ses conditions matérielles et intellectuelles, est condamnée à l’esclavage légal pour le reste de sa vie, sans aucun recours. Elle le sait ; elle y consent, n’ayant pas d’autre alternative. « Telle est la Volonté de Dieu ! » est la justification de cette horrible résignation. Et rien ne vient en aide à cette femme : ni ce qu’elle voit et entend dans la boite qui conditionne l’asservissement, la télévision, ni ailleurs. Parfois, ce genre de damnée sur terre a la chance de mettre au monde des enfants sensibles à la détresse de leur mère ; ils tentent de la soulager d’une manière ou d’une autre. Par malchance, la pauvre mère de Zahra ne bénéficie pas de cette opportunité. Elle est certes aimée par ses enfants ; malheureusement, aucun des deux garçons, empêtré dans ses inextricables problèmes de survie, n’est en mesure de porter secours à sa mère. Seule Zahra essaie d’améliorer la pénible existence de sa mère, sans, toutefois, pouvoir lui épargner les mal traitements du mari.

À ce propos, la mère de Karim demande à sa voisine, allongée sur le divan :

- Mais n’as-tu jamais tenté de dissuader ton mari de s’enivrer ?

- Oh, si ! Tellement de fois !… Mais sa réponse fut toujours identique : « Si je ne bois pas, je tue quelqu’un d’autre ou je me tue !… Alors, que préfères-tu ? »… Une fois, bien que sous l’emprise de l’ivresse, il m’avoua, d’une voix tremblante, avec une affliction bouleversante : « Personne ne sait mieux que moi ce qu’est l’enfer de l’alcoolisme… Et d’où il vient et où il mène… Et que c’est une pente glissante sans possibilité d’interrompre la fatale dégringolade, en sachant l’effroyable et tragique résultat… Mais ce que les non alcooliques ne savent pas, ne peuvent pas savoir, c’est combien les personnes qui finissent par se réfugier dans ce poison destructeur sont sensibles aux injustices et aux cruautés humaines. Là est notre faiblesse ! Nous ne savons pas les combattre autrement que par l’alcool ! Là est notre erreur, mais on n’y peut rien ! Rien !… Même Dieu le Tout Puissant n’y peut rien, sinon il nous aurait donné une solution ! » Mon mari se tut, puis ajouta : « Et puis, dis-moi !... Qui est le pire des hommes ? Celui qui, comme moi, se saoule d’alcool, ou l’homme qui se saoule à traiter les autres comme des esclaves, à les humilier, à tirer jouissance de leur sueur, de leurs larmes et de leur sang ?… Hein ? Qui est le pire ? Qui est le plus malade ? Qui est le plus condamnable ?… Et tu sais de qui je parle : les gens de la houkouma5 et leur Fakhamatouhou6 ! »

La mère de Zahra s’interrompt, extrêmement ébranlée par ces paroles. Elle conclut :

- Ce jour-là, en entendant cette confession, mes yeux pleurèrent et mon cœur saigna !... J’ai compris l’immensité de la souffrance de mon mari… Et mon incapacité à lui venir en aide.

Elle se tait. Un silence pesant règne dans le salon pendant un instant.

La mère de Karim intervient :

- Où donc ton mari trouve l’argent pour boire ?

- Oh !… À présent, il boit de l’alcool pur. Ça ne coûte pas beaucoup. Je crois même qu’il le vole quelque part. Car le seul argent dont nous disposons est celui de Zahra. Et elle veille à ne pas lui en donner ; elle sait qu’il l’emploierait pour s’enivrer… Heureusement que Dieu a permis à Zahra de trouver un travail à l’hôtel.

Auparavant, la fille déclara à sa mère d’être employée comme femme de chambre dans un grand hôtel sur le Boulevard du Front de Mer. En réalité, il s’agit d’une « couverture » utilisée par la police pour cacher l’activité de moucharde de Zahra. De là vient ce qu’elle appelle, en elle-même, son « salaire de la honte ». Elle l’accepte en réaliste : « On prend ce que Dieu veut bien nous accorder ». Toutefois, un fond d’honnêteté chez Zahra lui montre ce qu’il y a de honteux dans son « gagne-pain ».

Une fois les soins terminés, Karim prend un petit tabouret et s’assoie près de sa mère. C’est alors qu’il ne parvient pas à se retenir : ses yeux vont sur Zahra. Ils rencontrent ceux de la jeune fille. Gênée, elle baisse vite le regard vers le bas.

- Zahia ! lance la mère de Karim. Viens !

La sœur de Karim apparaît et se tient debout, en silence, devant sa mère.

- S’il te plaît, prépare du café, chauffe du lait et mets sur la table quelques biscuits.

Sans répondre, calme et réservée, se mouvant tel un fantôme, Zahia se dirige vers la cuisine. Gogol l’aurait certainement appelée une « âme morte ». En vérité, c’est l’esprit de Zahia qui est enseveli dans une sorte de grotte obscure et glaciale. La malheureuse ne parvient pas à maîtriser son cerveau. Les caprices de cet étrange organe l’angoissent. Elle ne réussit pas à les éliminer, plus ou moins, qu’en se livrant à la lecture incessante du Coran ou à la prière permanente, sans oublier, évidemment, la prise des médicaments prescrits par le psychiatre.

Rien d’autre ne lui procure l’accalmie dont elle a vitalement besoin pour ne pas « exploser en miettes », comme elle l’a avoué, un soir. Elle déclarait entendre souvent, en elle, une « voix », qu’elle appelle « al wasswass7 ». Elle l’attribue, évidemment, au Chaïtâne8. Il lui ordonne de commettre des actes effroyables, contre elle-même ou contre sa chère et respectée mère. Zahia expliquait le rôle du diable : « L’ange révolté contre Dieu, parce que Dieu l’a voulu ainsi, et l’a autorisé à commettre ses méchancetés, pour mettre à l’épreuve la foi des croyants ». Pour Zahia, les seuls moyens de résister aux abominables tentations impies de cet « Ange du Mal », c’est la lecture du Saint Livre de Dieu, même sans comprendre les mots, et les génuflexions, jusqu’à imprimer une tache noire sur le front, à force de heurter le sol, pour témoigner à Dieu une totale et inconditionnelle soumission. De fait, une petite tache sombre marque le front de Zahia ; elle en est toute fière, en espérant la voir s’élargir.

Chaque fois que Zahia va à l’épicerie, elle rencontre sur son chemin le vieil et bon imam. Chaque fois, l’impressionnante sérénité de cet homme la bouleverse ; elle sent l’ardent désir de lui parler, de lui confesser ses tourments. « Dieu l’a mis sur mon chemin ! se dit-elle. Oui ! Il saura m’aider à combattre Chaïtâne ! » Mais, Zahia étant femme, n’ose jamais s’adresser à l’imam, parce que c’est un homme. Elle tremble à la seule idée de s’imaginer face à un homme, les yeux dans les yeux. En y pensant, une très bizarre chaleur soudaine envahit son bas ventre. Encore un phénomène qui la trouble profondément, sans en comprendre le motif. La seule chose dont elle est convaincue, c’est que cette sensation, aussi, est provoquée en elle par Chaïtâne.

Une fois, Karim osa une question à sa sœur, toutefois avec le maximum de tact pour ne pas heurter sa conviction :

- Zahia, ma sœur, crois-tu que Chaïtâne agit également sur les bêtes sauvages ?

La sœur resta quelques secondes interloquée par la demande… Elle finit par dire :

- Je ne sais pas.

Elle ajouta :

- Je crois que oui, puisque Chaïtâne a été envoyé par Dieu sur toute la terre.

 

1« Paix ! », mot pour se saluer, équivalent au français « Bonjour ! »

2Morceau d’étoffe qu’une certaine tradition musulmane rigoriste impose aux femmes de porter dans l’espace public, sous prétexte de décence et de pudeur.

3Selon le Coran, les femmes du Paradis promises au Musulman fidèle.

4Prêtre musulman.

5« Administration », ici pour indiquer les dirigeants de l’État.

6« Son Excellence », à savoir le chef de l’État.

7« obsessions » ou « ce qui obsède ».

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 3 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie II. Chap 15

15.

Le loup dans la bergerie

 

Le lendemain, au soir, en compagnie de Si Lhafidh, Karim est dans un tout petit local. Le lieu est très modeste, éclairé par une seule lampe électrique accrochée par un fil au plafond. Une réunion est en cours. Les présents sont une dizaine, jeunes pour la plupart, l’expression tendue.

Si Lhafidh les informe :

- Je me suis permis d’inviter mon ami et voisin d’immeuble, Karim. Il fait partie de la

section syndicale autonome de l’hôpital. M’ayant interrogé sur l’autogestion, je lui ai dit

de venir, pour la voir fonctionner ici concrètement.

Des rires amicaux répondent à ces paroles. Ali, un membre du groupe, de l’âge de Karim, intervient, d’une voix calme, simple, sans aucune emphase :

- Parmi nous, lui explique-t-il, il n’y a pas de chef ; nous le sommes tous. Malheureusement, il n’y a pas de femmes chômeuses parmi nous, pour le moment. Nous essayons de les convaincre de venir défendre leurs droits. Actuellement, une seule nous a rejoint.

Il désigne une jeune fille assise sur un vieux banc de bois. Elle porte une djellaba féminine sombre, mais son visage est découvert. Karim reconnaît, avec surprise et plaisir, Zahra. Se tournant vers Si Lhafidh, il précise :

- C’est notre voisine du rez-de-chaussée !

- Ah ! dit le vieil homme, tout content.

Ali expose la situation :

- À tour de rôle, chacun de nous représente notre comité. Celui qui sait comment faire le représentant l’apprend au membre qui l’ignore. Et nous prenons nos décisions de manière totalement libre, après une discussion franche entre nous. Nous préférons discuter le plus longtemps possible pour parvenir à l’unanimité. C’est très important pour assurer l’unité et la cohérence de notre groupe. Autrement, nous suivons la décision de la majorité. L’égalité absolue entre nous, la liberté totale d’expression et la solidarité parmi nous, voilà notre ciment unificateur. C’est notre force. En plus, n’ayant pas de chef parmi nous, les autorités ne peuvent pas nous neutraliser en emprisonnant cet éventuel chef. Cependant, nous reconnaissons que certains parmi nous sont plus instruits que les autres ; cela ne leur donne pas le droit de se croire supérieur ou de jouer au chef. Ce qu’on attend d’eux, et c’est ce qu’ils font, c’est de fournir leur savoir à ceux qui en manquent. C’est cela notre autogestion, nous les chômeurs… Et chez vous, dans votre section syndicale, comment vous fonctionnez ?

Karim est un peu embarrassé.

- Pas tout-à-fait comme vous. Chez nous, il y a une tendance à croire que

celui qui sait le plus doit être le chef. Cela crée des problèmes, évidemment. Cette envie de jouer au chef est notre principal difficulté, c’est notre faiblesse.

- Chez nous, aussi, ce problème est apparu. Nous avons rapidement compris qu’il menaçait notre activité, et nous l’avons résolument éliminé. De même, des représentants de partis politiques sont venus nous voir. Là, aussi, nous avons compris que leur but n’était pas de nous soutenir en respectant notre autonomie, mais de nous utiliser dans leur tactique politique, rien d’autre. Alors, nous les avons remerciés. Nous préférons compter uniquement sur nos propres forces ; néanmoins, bienvenue aux soutiens à condition qu’ils ne pensent pas faire de nous des marionnettes à leur service. Ceci dit, quelqu’un nous a aidés dans notre action. Et nous lui sommes infiniment reconnaissants.

Il indique avec respect Si Lhafidh. Karim, étonné, le regarde comme pour l’inviter à lui fournir plus ample information.

Ali s’adresse à Si Lhafidh, en indiquant Karim :

- Tu lui expliques ou je lui explique ?

- Je t’en prie ! l’invite le vieil homme, en joignant le geste à la parole.

Ali reprend :

- Si Lhafidh, juste après l’indépendance, a fait partie d’un comité d’autogestion. C’est lui qui nous a parlé, pour la première fois, d’autogestion, et nous a expliqué son fonctionnement et ses objectifs. Ce fut pour nous, jeunes, une très belle surprise. Nous n’en savions rien, sinon que c’était une mauvaise chose, du désordre, bref une catastrophe. Elle était confondue avec les actes prétendus « socialistes » des régimes d’après l’indépendance... En écoutant Si Lhafidh, nous avons découvert la vérité. Nous avons constaté l’imposture, et compris que l’autogestion fut une expérience merveilleuse, malheureusement étouffée ; néanmoins, il est possible de la reprendre, en nous efforçant d’éviter son élimination par ses adversaires. Nous savons combien ils sont forts, nombreux et sans pitié. Mais, les colonialistes, avant le déclenchement de la guerre de libération nationale, n’étaient-ils pas, eux aussi, forts, nombreux et sans pitié ?… Alors, nous devons reprendre le flambeau de nos aînés. Eux, ils voulaient et ont obtenu l’indépendance. À nous d’établir dans notre pays la liberté et la solidarité.

Ces paroles pénètrent dans l’esprit de Karim tels des flammes ardentes lui réchauffant le cœur, de lumineux rayons de soleil lui éclairant l’esprit. Son exaltation est si forte qu’elle provoque en lui l’envie de crier sa joie. Aussitôt, un autre désir le saisit, irrésistible : il se précipite vers Ali et l’enlace fougueusement. Celui-ci l’enveloppe également de ses bras. Les deux restent ainsi liés l’un à l’autre pendant un long moment. À cette éclatante manifestation de fraternité, Si Lhafidh est très ému, tandis que Zahra est profondément troublée.

Le lendemain, elle rend compte de la réunion à son chef policier, dans son bureau.

- Ah, là, je te félicite, lui dit-il ! Tu as fait du bon travail !… Il faut que tu parviennes à savoir s’il y a d’autres personnes derrière les membres du comité, en plus de ce vieux Hafidh.

En quittant le bureau, Zahra marche sur le trottoir de la rue principale du centre-ville. Pour la première fois, elle jette un coup d’œil sur la plaque en haut du mur ; elle indique : « rue Larbi Ben Mhidi ». Ce nom résonne en elle. Zahra s’arrête et réfléchit.

Un portrait vu plusieurs fois à la télévision lui revient : le visage souriant, confiant et serein de cet homme, ou plutôt jeune homme d’une trentaine d’années. À ce souvenir tout-à-fait inattendu, que seul un psychologue chevronné des profondeurs humaines pourrait expliquer, Zahra sent quelque chose la tourmenter, sans parvenir à connaître le motif. L’image du patriote souriant et confiant, dans la fleur de son âge, mort pour l’indépendance, est soudain remplacée chez Zahra par celle de Karim et Ali enlacés fortement.

Quand Zahra reprend sa marche, cette dernière image persiste dans son esprit, longtemps, très longtemps. Elle crée dans l’intimité de la jeune fille quelque chose de vague mais constant, où s’alternent une sensation de glace à une autre d’intense chaleur. « Pourtant, se dit Zahra, ce n’est pas la période de mes menstruations ».

Soudain, une dernière image surgit dans son esprit : un loup dans une bergerie. Et ce loup, c’est elle, et les agneaux, ce sont les chômeurs, ainsi que Si Lhafidh et Karim.

Les jambes de Zahra semblent l’abandonner. Elle les secoue vivement pour leur redonner vie. Puis, elle s’immobilise, met précipitamment son dos contre un mur, respire profondément. Des gouttes de sueur apparaissent sur son front.

Après quelques secondes, pour ne pas attirer l’attention des passants, elle se ressaisit et continue son chemin. Elle s’efforce de ne penser à rien d’autre qu’à ceci : « Il faut que je parvienne à rentrer à la maison ! »

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 2 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie II. Chap. 14

14.

Oasis dans le désert

 

En fin d’après-midi, Karim et sa mère se promènent sur la place, selon leur habitude. Le motif est de permettre à la vieille femme de se dégourdir les muscles. « Tant que tu marcheras, maman, je serai tranquille pour ta santé ! » avait dit plus d’une fois le fils à celle qu’il chérit par-dessus tout.

Soudain, elle s’arrête, toute émue :

- Regarde ! murmure-t-elle.

Karim dirige les yeux vers la direction indiquée. Dans un petit espace, entouré d’un enclos constitué de morceaux de bois, reliés par des fils métalliques, un vieil homme, modestement vêtu, maigre, est penché vers le sol.

GRANDE TERRE TOUR A - Partie II. Chap. 14

Lentement, avec précision, il creuse un trou avec une pelle, puis y met une racine.

- Bonsoir ! Si Hamid, dit la vieille femme à l’homme.

L’interpellé s’interrompt, se redresse, s’appuie sur le bout supérieur de la pelle enfoncée dans la terre, et lui sourit avec amabilité.

- Bonsoir ! répond-il. Comment va la santé ?

- Comme ci comme ça, avec l’âge… Je constate que toi, tu l’entretiens bien avec ce travail.

- Depuis ma retraite comme gardien dans une usine, je dois rester actif. Et comme je suis né à la campagne, je retourne à ma mère nature !

- Mais, lui lance sa voisine d’un ton affectueux, tu ne verras pas ces racines devenues arbres !

- Et alors ? répond-il avec jovialité... En les semant, mon plaisir est de savoir que d’autres en jouiront.

Il regarde les alentours salis par différents objets jetés par terre.

- Espérons que ce petit futur parc encouragera les habitants à mieux se respecter en respectant leur espace commun.

- Oh ! Là !… objecte la vieille femme, sceptique. Les employés communaux préposés au nettoyage accusent les résidents de ne pas mettre les immondices dans les bacs destinés à cet usage, tandis que les résidents reprochent aux employés de ne pas accomplir correctement leur travail. Et ce malheureux Saïd subit les conséquences, et nous tous avec lui.

- Eh, oui ! Alors, faisons chacun ce qu’il peut. C’est déjà ça de bien.

La mère et le fils saluent le généreux semeur, puis continuent leur promenade.

- Donne-moi ta main, Karim. J’aime bien la sentir dans la mienne. Ta main est chaude ; elle réchauffe la mienne, désormais refroidie.

Le fils prend délicatement la main de sa mère, la serre avec affection dans la sienne, et ils poursuivent leur chemin.

Ils passent près du salon de coiffure de Rachid. Il est calmement assis sur une chaise, au seuil de sa boutique dépourvue de client. En voyant la mère et le fils, il se lève promptement, s’approche d’eux et les salue avec chaleur.

- Comment va ta maman ? s’enquiert la mère de Karim.

- Elle va bien ! répond le coiffeur… Et toi, oumimtî1, comment va ton dos ?

- Quand il me cause des douleurs, je m’adosse au tronc d’un arbre et caresse ma colonne vertébrale. Et cela marche ! Une Chinoise m’a enseigné la méthode.

Soudain, Rachid, excité, propose :

- Attendez-moi un instant, je reviens tout de suite !

Il court à l’intérieur de son salon, puis revient en tenant par la tige verte une belle rose rouge. Il s’adresse à Karim :

- Permets-tu que je l’offre à ta maman ?… J’avais pris cette fleur dans notre petit jardin, pour embellir mon salon ; mais, en voyant ta maman, je préfère la lui offrir. Comme on dit : une fleur pour une fleur !

Karim et sa mère en sont enchantés.

- Ah ! Comme tu es gentil, Rachid ! apprécie cette dernière. Je constate que ta mère est une belle jardinière, puisqu’elle a produit une belle fleur comme toi !

- Tu as fait de même avec Karim ! ajoute Rachid.

La vieille femme, toute émue, prend la fleur, puis remercie vivement le coiffeur. Karim lui sourit avec amitié. Ensuite, lui et sa mère s’éloignent. En marchant, cette dernière tient fièrement dans une main la belle rose tout droite. Cette rencontre rappelle à Karim l’itinéraire du coiffeur.

Adolescent, il émigra en France, avec sa petite sœur, emmenés par leurs parents. Une vingtaine d’années plus tard, père et mère divorcèrent. Celle-ci et la sœur de Rachid retournèrent au pays ; lui préféra rester en France. Il y possédait un bon salon de coiffure, à l’activité florissante, rue de la Goutte d’Or, où résident beaucoup d’Algériens.

Puis, voilà deux ans, Rachid reçut la plus malheureuse information de sa vie : suite à une maladie, sa mère devint handicapée, et sa fille s’en est désintéressée, accordant ses soins uniquement à son mari et à ses enfants. Alors, Rachid, qui ne s’était jamais marié, retourna à Oran, pour vivre avec sa mère et s’occuper d’elle. Pour subvenir aux nécessités de la vie, il ouvrit le petit salon de coiffure, tout près du logis, à Grande-Terre.

Tous ces fais, Karim les connaît par Rachid lui-même, en allant se faire couper les cheveux dans son salon de coiffure. Karim découvrit avec plaisir que les malheurs n’avaient en rien entamé le bon caractère du coiffeur : toujours de bonne humeur. Il regrettait seulement la régression du pays dans tous les secteurs, « de la saleté des rues, déclara-t-il, à celle des esprits ». Il reconnaissait, toutefois : « Je vis avec ma mère. Je suis heureux de lui rendre la dette que je lui dois : celle de m’avoir donné la vie et une belle éducation. Et j’ai le soleil, la mer et l’amitié de quelques belles personnes, comme toi. C’est déjà bien ! »

Durant leur promenade, Karim et sa mère s’approchent d’un figuier. Solitaire et sans fruit, cependant joli, avec de longues branches garnies d’agréables feuilles vertes, il orne le bord d’une petite place. La laideur environnante de l’endroit a épargné ce témoin d’une terre qui fut, dans le passé, une belle nature.

- Ah, voici mon arbre ! dit la mère, toute contente. Asseyons-nous là, un peu ; je dois me reposer.

Ils se mettent sur le rebord entourant l’arbre.

La mère reste pensive, le regard perdu devant elle. Le temps est printanier, lumineux, parfumé par le feuillage environnant. Karim éprouve le besoin de photographier sa mère pour conserver une preuve concrète de ce charmant instant. Il se lève, tire d’une poche son téléphone portable et prend une photo.

1Terme signifiant « ma mère », adressé à une personne âgée pour exprimer affection et respect.

GRANDE TERRE TOUR A - Partie II. Chap. 14

Ensuite, il regarde le résultat pour en contrôler le bien rendu, puis jette un coup d’œil à sa mère. Son dos affaissé, le regard probablement perdu devant elle, songeant à sa vie, peut-être au bilan… Un serrement de cœur saisit le fils. Il connaît, par les nombreux récits de sa mère, combien son existence fut éprouvante, à cause du maigre salaire de son mari prolétaire, et des humiliations qui en furent les conséquences.

Pour se débarrasser de son amertume, Karim revient près de sa mère.

- Maman, pourquoi, tu as dit « mon » arbre ?

Le visage de l’interpellée répond par une douce mélancolie.

- Quand ta sœur me manque trop, dit-elle, je viens ici, je m’assois et je chante une chanson que j’ai composée pour elle. Dieu a voulu qu’elle parte en émigration et qu’elle vive loin de sa famille.

- Dieu a voulu ?

Karim taquine gentiment sa mère. Il sait que depuis quelques années, suite au bombardement religieux systématique, tant par les médias d’État que par la propagande intégriste, sa mère est devenue plutôt bigote. Auparavant, elle savait que les actions humaines relevaient d’abord de la responsabilité humaine. À présent, elle explique tout par Dieu, sans se rendre compte des contradictions conséquentes. Cependant, Karim s’entête à aider sa mère pour raisonner de façon logique, comme dans le passé. Il sait qu’elle est intelligente, et que, malgré tout, elle n’a pas complètement perdu sa capacité de réfléchir de manière saine.

- Et qui, relance la mère, a décidé l’exil de ta sœur, sinon Dieu ?

- Pourquoi Dieu ferait-il une si cruelle action ?… N’est-ce pas, plutôt, ceux qui gèrent si mal notre État ?

La mère hausse légèrement les sourcils, pas convaincue. Elle conseille, avec inquiétude :

- Ne t’intéresse pas à la politique, mais plutôt à la religion. Tu dois penser à ta vie future, après la mort.

Le regard de Karim s’attendrit. Sur les thèmes délicats, il veille toujours à ne pas heurter les croyances de sa mère.

- Je préfère, répond-il avec tact, penser d’abord à rendre la vie sur terre plus acceptable, pour moi et pour les autres. Et si je me comporte de manière à ne pas mentir, ne pas voler, ne pas humilier, ne pas tuer, mais à respecter scrupuleusement la dignité des autres, cela ne suffit-il pas à Dieu ?

- Ah ! C’est ma faute ! C’est ma faute ! se lamente la mère.

- Quelle faute ?

- Si, quand tu étais petit, je ne t’avais pas encouragé à étudier, à aimer la lecture des livres, à employer ta raison, à défendre ta dignité, mais, au contraire, à aller à la mosquée et de te comporter comme les autres, je ne serais pas inquiète, aujourd’hui, pour ta vie ainsi que pour ce qui t’arrivera après ta mort.

- Ne t’inquiète pas, ma petite maman chérie ! Si Dieu est sage comme on l’affirme, il ne me fera rien de mal, puisque je n’en fais pas, ni à moi, ni à d’autres.

Il prend un ton plus confidentiel et jovial :

- Maintenant, s’il te plaît, maman, chante-moi la chanson que tu as composée pour ma sœur.

La mère le regarde, hésitante.

- Je t’en prie ! insiste-t-il gentiment.

Elle réfléchit. Il attend.

Quelques secondes après, le regard dirigé vers le lointain, elle chantonne, avec un émoi contenu, d’une voix demeurée juvénile, bien timbrée, en dépit de l’âge :

Quand1 le bateau t’a prise,

ma tête s’est mise à tourner,

mes larmes ont coulé

et je me suis demandée...

Elle s’interrompt en voyant apparaître la mystérieuse jeune fille, nommée « al mahboula » (la folle). Celle-ci passe tout près, s’arrête et contemple la vieille femme avec une tendre expression. Karim et sa mère l’observent avec amabilité.

- Continue à chanter ! murmure la jeune fille, d’une voix très douce.

La mère de Karim sourit, émue par cette invitation. Elle a entendu parler et a vu parfois cette jeune fille. Aussi, l’instinct de la mère est profondément troublé à la vue de cette malheureuse :

- Elle aurait pu être ma fille ! dit la mère à Karim.

- Chante ! répète du même ton celle qui a perdu la raison, mais pas le goût du chant.

- Oui, maman ! intervient Karim pour encourager sa mère. Continue à chanter, pour elle et pour moi.

Bien qu’encore troublée par la forte compassion envers la jeune infortunée, la mère reprend à chanter, d’une voix cependant tremblante un peu :

Ya Rabbî2 ! Pourquoi ce malheur :

séparer la fille de sa mère ?

séparer la fleur de sa racine ?

séparer l’eau de sa source ?

Combien de temps durera cette cruauté ?

Quand…

La voix étranglée, la mère s’interrompt. Elle se tourne vers son fils, les larmes dans les yeux :

- Tu vois ! Je pleure.

Elle indique la jeune mystérieuse :

- Elle, aussi, elle pleure !

Avec les mains tremblantes, la mère essuie les gouttes débordées sur ses joues. Profondément remué, Karim regrette d’avoir attristé sa mère et la jeune fille.

Cette dernière, sans sécher ses larmes, tourne brusquement le dos et s’éloigne rapidement, comme éperdue, jusqu’à disparaître de la petite place.

Karim tente d’apaiser sa mère :

- Il vaut mieux que ta fille, ma sœur, soit loin mais pas malheureuse comme elle l’était ici. Elle n’a pas pu résister à toutes les misères dont elle était victime. Rappelle-toi ses paroles : « Maman ! À toi de décider pour moi : soit tu m’autorises à partir, en me bénissant, soit je finirai par me suicider ! » Heureusement, toi, maman, malgré ta profonde douleur, tu as compris le problème, et tu l’a laissée partir.

- Eh, oui, elle était si malheureuse ! Si malheureuse !… Elle aimait tant la vie, elle faisait du théâtre amateur, elle avait des amis, aussi bien filles que garçons. Hélas !… Comme tu le sais, un soir, alors qu’elle retournait chez elle toute seule, à quelques mètres de la Tour, un jeune lui planta un couteau dans la cuisse, en lui déclarant : « Ainsi, tu apprendras à ne plus mettre une jupe courte et à faire l’actrice !… Petite putain, nous te surveillons !... Porte le voile, sinon nous te violerons, puis te trancherons la gorge comme un agneau ! Ou, plutôt, comme une chienne ! »... Ta sœur ne voulut pas se résigner à une existence d’esclave. Elle alla présenter une dénonciation à la police. On lui répondit, avec mépris : « Tu n’as qu’à porter le voile ! » Elle revint à la maison tout en pleurs. Elle me cria :

« - Je ne veux pas vivre dans une prison !

- Quelle prison ?

- Le voile est une prison !

- Mais, moi, ta mère, je porte un voile quand je sors.

- Eh bien, moi, je ne l’ai jamais porté, et ne veux pas le porter. Car il m’étouffe ! Et, d’abord, il m’est imposé par des obsédés sexuels !… Oui ! Des malades sexuels !… Car, s’ils ne l’étaient pas, en quoi la vue d’une fille en jupe les dérange ? Ils sont tellement tarés sexuellement que même la chevelure d’une femme, ils ne supportent pas de la voir. »

Plus tard, le même le soir, alors que ta sœur dormait, exténuée et désespérée, moi, j’ai essayé de trouver un soulagement. Dans mon lit, j’ai voulu écouter une chanson. Le hasard voulut que celle qui se présenta était très particulière. Dès les deux premiers vers :

« Ouahràne, Ouahràne, rouhtî khsâra

Ràhou mannàk nâss achtâra... »3,

mon visage s’est baigné de larmes. Et, je ne comprends pas pourquoi, ta sœur, que je croyais endormie, est entrée dans ma chambre. En écoutant, cette chanson, elle tomba sur mon lit, m’enlaça à m’étouffer, et éclata en sanglots ! Longs et déchirants, ils me percèrent le cœur !… Je compris, alors, que ma fille allait être arrachée à ma vue, pour se retrouver toute seule en exil. Alors, j’ai maudit, oui, j’ai maudit les criminels qui dirigeaient notre pays, en obligeant ses habitants à le quitter avec le plus amer des regrets et la plus affligeante humiliation.

Au pied du figuier, la mère de Karim s’essuie lentement avec les mains les larmes sur ses joues. Son fils baisse les yeux quelques secondes, désolé de voir la douleur de sa mère, mais content de constater la malédiction lancée par elle contre la mafia dominant le pays. « Inutile, la colère, se dit-il. Ce qu’il faut, c’est lutter !… Lutter pour se débarrasser de cette vermine qui jouit en causant tant de larmes et de misères ! »

Karim se compose une expression de visage convenable, se lève et déclare à sa mère, de sa voix la plus affectueuse :

- À présent, ma sœur, bien que résidant dans un autre pays, n’est pas victime des humiliations qu’elle a subies ici. C’est le plus important. Et puis, elle vient nous voir régulièrement.

- Oui, reconnaît la mère, entre peine et soulagement, l’important est qu’elle ne soit pas malheureuse… Mais, qu’ont fait toutes ces femmes et tous ces hommes de notre pays pour souffrir tellement, sans que Dieu ne vienne à leur secours ?

- Maman, réplique avec délicatesse Karim, les malheureux doivent d’abord compter sur eux-mêmes pour s’en sortir. C’est ce que ma sœur a compris, et ce qu’elle a fait.

Soudain, le visage de la mère s’obscurcit d’angoisse :

- Toi, Karim ! Tu ne partiras pas, hein ? Tu ne me quitteras pas ?

- Non ! Non ! Mouimtî al ĕzizâ !4… Sois tranquille ! Rien ne pourra me séparer de toi, rien ! Absolument rien !

Il veut ajouter « Sauf la mort » ; il s’en empêche, pour ne pas attrister sa mère. Au contraire, pour la détendre, Karim a une idée :

- À présent, lui dit-il, pensons aux beaux aspects de la vie… Pour te remercier d’avoir quand même chanté, je voudrais t’offrir quelque chose que tu aimes particulièrement.

- Quoi donc ?

- Un bon poulet rôti !

La mère se détend, réjouie par la proposition.

- Ah, toi, oulidî al ghzâl5 !… Heureusement que tu es resté près de moi… Allez ! Aide-moi à me lever.

Chaque fois que Karim entend sa mère employer « oulidî al ghzâl », il en est profondément ému. Il lui tend avec toute son affection les deux mains, et l’aide à se mettre debout. Elle prend la main de son fils, puis ces deux êtres, liés par le plus doux des sentiments, s’éloignent lentement du figuier.

En marchant, Karim s’arrange pour que sa mère ne voit pas son visage. Il le devine mélancolique. À son insu, Karim pense à l’âge de sa mère ; il revoit la peau rabougrie de ses mains, le front et les joues de plus en plus ridés, la démarche moins assurée : « Combien de temps encore pourrais-je bénéficier de la présence de maman ?... » La question lui comprime douloureusement le cœur. Il essaie d’écarter de son esprit cette funeste fatalité, pour empêcher ses larmes de couler.

La lune, presque ronde, très brillante, reflète tout son éclat dans le ciel obscur. L’infirmerie de l’hôpital est plongée dans le silence, illuminée par une petite lampe de bureau, rendant l’ambiance intime. Assis sur une chaise, Karim finit de lire la dernière page du troisième ouvrage emprunté chez Si Lhafidh.

La collègue infirmière, Fatiha, entre dans l’infirmerie.

- Alors, toujours à lire ?

- Eh, oui.

- Tu as l’air heureux ! Comme un chamelier arrivé dans son oasis !

- Tu as raison ! En effet, je me sens un chamelier arrivé dans son oasis, après un long voyage, et je dirai même : après une longue errance !… Cependant, il lui reste du chemin à parcourir.

- Alors, bon voyage, bédouin du désert !

- Merci ! Merci !

L’infirmière prend une seringue, du coton et une bouteille de sérum, puis s’en va.

Tout de suite après, un chef-infirmier apparaît. Il a environ cinquante cinq années, un physique corpulent, des yeux noirs intelligents.

- Alors, Karim, toujours à t’instruire ?

- Oui.

- À propos de quoi, maintenant ?

- De quelque chose dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, même entre nous dans notre section syndicale.

- Ha! Ha !… De quoi s’agit-il ?

- L’autogestion.

Le collège écarquille les yeux de surprise :

- L’autogestion, tu as dit ?

- Oui.

Après un très bref instant de perplexité, l’homme affirme, en levant le bras droit en signe de fatalité :

- Cela fait partie d'une histoire totalement effacée et oubliée. Le peuple a besoin d'autre chose !

- Quoi ?

- Oh ! Ce n’est pas le moment propice d’en parler. Un malade m’attend.

Le matin, Karim quitte l’hôpital.

En passant devant le Bar des Amis, il aperçoit Si Lhafidh, attablé sur la terrasse, devant son habituel verre de thé à la mente. Il lit un journal.

Karim s’en approche. Peu après, il est assis en face de son vieil ami, lui aussi devant une boisson identique. Et Karim engage la discussion lui tenant à cœur. Il fait part de la réaction négative de son collègue syndicaliste plus âgé, au sujet de l’autogestion, puis commente :

- Pourtant, j’ai compris que c’est la seule méthode pour éliminer ce qui nous mine et nous empêche de progresser, à savoir l’autoritarisme, le désir de jouer au chef en imposant une hiérarchie, sous le prétexte d’éviter ce qu’on appelle « anarchie », sans savoir que cette conception est, sous forme d’autogestion, la seule capable de réaliser le principe : « Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes »…. Qu’en penses-tu ?

Si Lhafidh hoche légèrement la tête, puis réfléchit. Ensuite, il vérifie qu’aucun client n’est trop proche de la table ; enfin, il parle, d’une voix basse :

- Aujourd’hui, en Algérie, il est très rare de trouver des gens sensibles à cette question de l'autogestion. Elle a été occultée de toutes les manières possibles, par tellement de gens, notamment ceux qui prétendaient « sauver le peuple » avec une théorie toute prête, élaborée par une sorte de prophète laïc. Moi, aussi, dans ma jeunesse, j’y avais crue. Heureusement, par la suite, l’expérience et des lectures m’ont ouvert les yeux. Mais il faut bien l’admettre : ce pays, le nôtre, est la proie de tellement de problèmes qu’en effet, parler d’autogestion, c’est évoquer une oasis à un égaré dans le désert le plus inhospitalier, et n’ayant vu que des mirages.

La discussion finit par une invitation de Si Lhafidh :

- Allez ! Ne t’inquiète pas trop. Je t’invite demain soir à une réunion. Tu constateras, malgré tout, l’existence d’oasis dans notre désert, même si trop de gens l’ignorent.

1La traduction française de la dziriya (arabe parlé algérien) ne peut pas, évidemment, rendre compte de la musicalité et de la rime du texte original.

2Ô mon Dieu !

3Très fameuse chanson populaire, datant des années de la guerre de libération nationale, et encore appréciée aujourd’hui. Traduction littérale : « Oran, Oran ! Tu es partie en gâchis / De toi sont partis beaucoup de personnes... ». La répétition de « partie » et « partis » se trouve dans l’original.

4« Petite maman chérie »

5« Mon enfant gazelle ! » En dziriya (arabe algérien populaire), « ghzâ» est masculin ; le féminin se dit « ghzâla ». Les deux termes sont une métaphore pour exprimer un compliment signifiant « beau ».

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 1 Janvier 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie II. Chap. 12-13

12.

Le « dernier » des humains

 

Saïd est occupé à nettoyer le sol autour des bidons d’ordures. Silencieux, concentré et

méticuleux, il accomplit son travail.

« Al mtaktak1 ! » lui lance, en ricanant, un jeune d’une dizaine d’années. Comme s’il n’a rien entendu, Saïd poursuit son activité. Le garçon ramasse une bouteille en plastique et la jette vers Saïd. La recevant sur le dos, celui-ci se tourne brusquement, fixe l’agresseur, puis ramasse la bouteille et la renvoie vers son agresseur. Ce dernier et ses deux amis du même âge saisissent d’autres bouteilles de plastique gisant par terre, et bombardent leur victime, en rigolant stupidement. Saïd prend le balai, le lève et se précipite vaillamment pour chasser ses agresseurs. Mais, il boite légèrement de manière comique ; ce défaut amuse davantage les petits chenapans qui sautillent en éclatant de rire.

De la fenêtre de son appartement, Karim remarque la scène. Il en est profondément indigné. Son malaise augmente en constatant l’indifférence des passants : après un bref coup d’œil à l’action inique, chacun s’éloigne tranquillement.

L’un des jeunes enlève sa ceinture, s’approche derrière Saïd et lui fouette sauvagement le dos. Le malheureux se tord de douleur. Les deux complices du garçon rient de manière plus sonore, en sautillant.

Peu de temps après, Karim surgit sur la place.

- Vous n’avez pas honte ?!... dit-il aux agresseurs, en fixant le jeune tenant la ceinture en main. Que vous a-t-il fait ? Hein ? Pourquoi ?

Les trois coquins le regardent, en arborant un rictus narquois. Ils finissent par s’en aller avec nonchalance. L’un d’eux se retourne et lance à Karim, en indiquant Saïd :

- C’est pas un humain, ça, ou, si tu veux, c’est le dernier des humains !

Comme si rien n’était arrivé, Saïd retourne à son travail de manière flegmatique. Karim l’observe, bouleversé par sa situation malheureuse et son comportement résigné. Puis, Karim baisse la tête, très désolé, et s’éloigne en direction de son immeuble.

De la fenêtre de son appartement au rez-de-chaussée, Zahra observe discrètement la scène, par un petit trou percé dans le rideau.

Dans l’après-midi, elle se retrouve dans le bureau du policier. Elle lui

raconte la scène vue par elle auparavant. L’homme déclare, d’un ton très soupçonneux :

- Je n’ai jamais vu quelqu’un s’intéresser aux autres sans y trouver d’abord son profit personnel. Il te faut découvrir le motif de l’action de ce Karim !… Nous savons qu’il ne fréquente pas la mosquée, donc l’action de ce Karim n’est pas motivée par la religion, et ce n’est évidemment pas un intégriste qui cherche à embaucher des partisans. Alors, pourquoi prête-t-il attention à ce dernier des hommes qu’est le nettoyeur d’immondices ?

Le policier ignore, évidemment, d’avoir prononcé, à propos de l’infortuné Saïd, une expression presque identique à celle proférée auparavant par l’enfant agresseur.

Mais à ce « dernier » des humains, donnez les moyens matériels qui permettent d’acquérir l’instruction scientifique, éthique et esthétique. Elle produira un cerveau qui fournira le meilleur de ses capacités. Alors, cet homme saura l’art de se construire une existence dont les ornements principaux seront : dignité et bonheur personnels et collectifs.

 

13.

De l’autre coté de la planète

 

Un matin, juste après le petit déjeuner, arrive dans l’appartement de Karim une Chinoise, nommée Li Huà. Comme d’autres de ses compatriotes, elle s’est choisie un prénom local : Warda. Le motif en fut le suivant : son prénom original signifie « Belle fleur » ; ensuite, en apprenant les rudiments de l’arabe algérien oranais, Li Huà découvrit que Warda équivaut à Fleur. Ainsi, elle adopta ce dernier prénom pour faciliter ses relations avec les autochtones.

Warda-Li Huà a une trentaine d’années. De bel aspect, un peu rondelette, de caractère ouvert et sympathique, elle porte des habits modestes, sa chevelure noire est simplement retenue derrière la nuque. Elle habite à environ cinq minutes de la Tour A, avec quelques autres Chinois, immigrés depuis quelques années dans le quartier.

Karim connut Li Huà lors d’une visite de cette dernière à l’hôpital. L’infirmier en profita pour lui exprimer son besoin de trouver une Chinoise pour faire des massages à sa mère. Contrairement à la majorité de ses collègues, Karim comprenait ceci : là où la médecine occidentale se contente de médicaments chimiques, mais sans résultat efficace sinon d’empoisonner le corps et de lui causer des effets secondaires néfastes, la médecine dite traditionnelle peut, dans certaines conditions, se révéler adéquate. C’est le cas pour les rhumatismes de la mère de Karim, notamment son dos.

Ainsi, Li Huà vient deux fois par semaine lui effectuer des massages, avec un résultat très satisfaisant. Warda parle suffisamment le français et le dialecte local, avec un plaisant accent chinois. Avec Karim et sa famille, elle recourt à l’oranais principalement.

- Salâm alikoum ! commence-t-elle par dire, avec son typique amical sourire.

- Salâm ! répondent Karim et Zahia.

- Ni hao ! réplique la mère de Karim.

Elle aime employer l’expression chinoise équivalente. Auparavant, elle demanda à Li Huà comment on saluait dans sa langue, et cette dernière l’avait dit. La mère voulut savoir la signification de l’expression. Li Huà expliqua : « Toi, bien », dans le sens : Je te souhaite bonne santé » - « Ah! J’aime bien ! jugea la mère toute contente. » Ensuite, elle plaisanta : « Ainsi, à force de me dire Ni Hao, je finirai par me porter mieux ! »

Après son salut, la mère demande :

- Veux-tu boire du café ou du thé, Warda ?

- Non, merci !

- Vraiment pas ?

- Vraiment ! Je t’en remercie !

- Alors, viens ! l’invite la mère.

Celle-ci va dans sa petite chambre à coucher, accompagnée par Li Huà. Karim les suit : il trouve instructif de voir comment travaille la masseuse chinoise.

Avec des gestes calmes, lents et précis, elle commence par étaler une crème sur le dos nu de la mère de Karim, étendue à plat ventre sur le lit. Ensuite, elle retrousse les manches de sa chemise et commence le massage. Les mains de Li Huà vont et viennent de manière en même temps ferme et délicate sur la peau et les os du dos de la malade.

Celle-ci demande, durant le massage :

- Dis-moi, Warda : on dit à la télévision que la Chine est devenue un pays très riche. C’est vrai ?

- Oui, confirme Li Huà.

- Alors, pourquoi toi et d’autres, vous quittez votre pays pour venir ici, en Algérie, dans un pays pauvre ?

Li Huà sourit d’abord, puis explique :

- C’est parce qu’en Chine, il y a, aussi, des gens qui ne trouvent pas de travail adéquat. Alors, ils vont dans d’autres pays pour en trouver.

Karim sait que Li Huà gère, avec son frère et d’autres membres de leur famille, un magasin de pièces détachées d’automobiles. L’un d’entre eux s’occupe également d’un restaurant chinois. Les activités sont satisfaisantes, au point que d’autres membres de la famille projettent de venir à Oran, pour satisfaire la demande de travail à accomplir.

- Et, reprend la mère de Karim, est-il vrai que vous, les Chinois, vous ne croyez pas en Dieu ?… Pourtant, toi, tu es une brave femme !

Li Huà esquisse un autre sourire, plutôt embarrassé. Ayant découvert combien ce thème est très délicat en Algérie, elle veille à en parler avec une extrême prudence. Karim est au courant de ce problème, aussi intervient-il :

- Oh, tu sais, Warda, ici tu peux parler librement. Nous respectons toutes les opinions.

Karim a parlé ainsi parce que sa sœur Zahia est sortie pour aller au marché ; autrement, il aurait évité cet argument, sa sœur n’acceptant rien qui puisse mettre en doute sa foi religieuse.

Tranquillisée par l’intervention de Karim, Li Huà répond à la mère :

- Chez nous, on croit aux enseignements de Bouddha, de Lao Tseu ou de Confucius, et parfois aux trois en même temps. Mais, il y a, aussi, une minorité de Musulmans et de Chrétiens.

- Alors, poursuit la mère, ce Bouddha, et ces… comment tu as dis ?

- Lao Tseu et Confucius.

- Oui, ce ne sont pas des prophètes ?

- Non, ce sont des sages, et nous vénérons leurs écrits.

- Et eux, ils ne croient pas en Dieu ? demande encore la mère.

- Non ! Ils croient au Ciel.

- Au ciel ? Comment ça, le ciel ?

- Eh bien, c’est du ciel que viennent la pluie et le soleil ; ils sont les sources de la vie. Donc, le ciel qui les fournit est vénéré.

- Au ciel, insiste la mère, il y a le paradis et l’enfer !

- Dans notre ciel à nous, répond Li Huà, il n’y en a pas.

- Comment il n’y en pas pas ?! s’étonne la mère. Mais, alors, après la mort, où allez-vous ?

- On brûle le corps, répond Li Huà, puis on met les cendres dans une tombe, que l’on visite chaque année, pour parler avec les esprits de nos morts.

- Parler avec les esprits de vos morts ?!

- Oui.

- Et ils se trouvent où, ces esprits ?

- Quelque part dans la nature.

- « Subhâne Allah ! »2, commente la mère, totalement stupéfaite.

Elle s’adresse à Karim :

- Warda et nous, on dirait qu’on ne vit pas sur la même terre.

Le fils intervient d’un ton amusé :

- Warda vient de l’autre coté de la planète, et là-bas, c’est, en effet, un autre monde. Je voudrais bien aller le connaître.

- Et qui resterait avec moi ? s’inquiète la mère. Et si tu tombes amoureux d’une femme de là-bas, et que tu ne reviens pas ?

Ces considérations font rire Karim et Li Huà. La mère ajoute :

- Si tu aimes la Chine, il te suffit de connaître une Chinoise qui vit ici, chez nous… Puisqu’on en parle, pourquoi pas Warda ?… Moi, je l’aime beaucoup, comme si elle était ma fille !

Les deux jeunes rient de la proposition.

- Ah ! Merci ! Merci de m’appeler ta fille ! dit Li Huà, très enchantée et les joues soudain devenues pourpres.

- Tu vois, remarque la mère en s’adressant à son fils, la brave fille qu’elle est, Warda ! Non seulement elle est une très bonne masseuse de mes vieux os, mais ses paroles sont également du miel pour mon cœur !… Dommage seulement…

Elle s’interrompt, n’osant pas compléter sa pensée.

- Dommage quoi ? demande Karim.

- Non, rien ! réplique la mère, confuse. Rien !

- Au contraire, insiste Karim avec gentillesse, parle. Nous sommes entre amis sincères, nous pouvons tout nous dire.

- Je peux, Warda ? demande la mère.

- Oui, bien sûr, bien sûr !

- Alors, explicite la mère soulagée, c’est dommage que Warda n’est pas musulmane.

- Oh, répond Karim, elle a un cœur généreux, un esprit équilibré, une simplicité magnifique et une joie de vivre communicante. Cela ne suffit-il pas, maman ?

Celle-ci a un léger soupir, ensuite elle dit :

- Oui, oui, c’est vrai ! Je préfère mille fois Warda à ceux qui déclarent croire en Dieu, mais sont, en réalité, des méchants.

Karim s’empresse de ne pas s’attarder sur ce sujet, plutôt délicat, et lance en reprenant son ton de plaisanterie :

- Mais, alors, maman, tu n’as pas peur qu’avec une Chinoise, nous désirerons aller vivre en Chine ?

- Je vous demanderai, réplique la mère, d’attendre ma mort, puis vous pouvez aller où vous le désirez. La terre de Dieu est vaste ! Et quand on a la santé, on sait se débrouiller !

Quand Li Huà finit son massage et quitte l’appartement de Karim, celui-ci va à la fenêtre qui donne sur la place. De là, il regarde la jeune femme s’éloigner d’un pas calme et régulier. À cette vue, Karim est pris d’une profonde tendresse.

Il se rappelle la première venue de Li Huà chez lui. Sa mère lui demanda :

- Combien veux-tu pour chaque séance de massage ?

- Rien, la première fois. Je te masserai, puis je m’en irai. Si, par la suite, tu te sens mieux, alors je te prie de me téléphoner, et quand je reviendrai, nous parlerons de la compensation financière.

Quand Li Huà revint pour la seconde séance, à la fin de celle-ci, la mère de Karim évoqua de nouveau le coût du massage.

- Ce que tu peux, répondit Li Huà.

La mère, surprise, ne sut quoi répliquer. Karim, présent à la conversation, intervint :

- Warda, s’il te plaît, ne te gêne pas, dis le prix que tu pratiques avec tes autres clients, et ce sera celui que te donnera ma mère. C’est normal !

Li Huà proposa une somme modeste.

- Je te donnerai le double, proposa la mère, et voici pourquoi : ton massage me soulage très bien de mes douleurs, et, en plus, me fait épargner des dépenses de consultation du médecin et d’achat de médicaments.

- Non, non ! objecta Li Huà, très confuse. Donne-moi jusque ce que me donne les autres.

Très attendrie, la mère insiste avec tact :

- Écoute, Warda, considère-moi comme ta maman. J’ai une fille qui, comme toi, est dans un pays qui n’est pas le sien, en Europe. Et toi, tu as émigré chez nous. Alors, je suis contente de te voir remplacer ma fille. Aussi, considère l’argent que je te donnerai non seulement comme compensation pour ton travail, mais, aussi, comme une manière de t’aider, car j’imagine que tu as besoin d’argent.

Soudain, Li Huà éclata en sanglots, en cachant vivement son visage avec ses mains. La mère, surprise et attendrie, enlaça très fortement Li Huà dans ses bras, la serra chaleureusement contre elle, et de ses yeux coulèrent des larmes. Celles-ci apparurent également dans les prunelles de Karim.

Quand Li Huà partit, la mère de Karim, encore toute émue, murmura en soupirant :

- Quel monde ! Quel affreux monde est celui où il faut quitter la terre de sa naissance uniquement parce qu’on n’y trouve pas de quoi vivre dignement !

- Et encore plus affreux, ajouta Karim, un monde constitué de frontières où les nantis se barricadent, en interdisant aux démunis d’y aller pour trouver une terre plus hospitalière.

- Et puis, ajouta la mère, il y a une chose que je ne parviens pas à comprendre.

- Quoi ? demanda Karim.

- Avant Warda, expliqua la mère, tu te rappelles cette Rachida ?

- Oui, et je t’avais dit combien j’étais mécontent des massages qu’elle te faisait. Ils duraient au maximum quinze minutes, et je voyais combien Rachida était pressée d’accomplir son travail, en le bâclant. Seul l’argent la motivait, et elle était payée le double par rapport à Warda. En plus, ses massages ne te soulageaient pas.

- Effectivement, confirma la mère… Ce que je ne comprends pas est ceci : Rachida déclarait avec fierté être une bonne musulmane, faisant chaque jour ses cinq prières. Alors que Warda, qui ne croit pas en Dieu, me consacre une heure de massage, qui me fait beaucoup de bien, à un prix trois fois inférieur ! J’ai la nette impression qu’elle me traite comme si j’étais sa mère, tandis que pour Rachida je n’étais qu’une cliente. Alors, ce que je ne comprends pas, c’est en quoi Rachida est réellement musulmane.

- Oh ! réplique Karim. Voilà longtemps que chez nous la religion est devenue un masque pour cacher ce que l’être humain contient de pire : s’enrichir au détriment des autres, de manière malhonnête.

- Moi, conclut la mère, je crois que Warda ira au Paradis, tandis que Rachida sera condamnée à l’enfer.

1Le détraqué mental.

2Equivalent à l’expression française « Dieu soit loué ! »

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Rédigé par Kadour Naimi

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