Publié le 18 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 8

8.

Confessions

 

À la fin du dîner, les invités partent l’un après l’autre, en remerciant chaleureusement Karim, et en lui souhaitant tout le bonheur du monde. Seuls restent lui, le vieil imam et Si Lhafidh. Ils désirent jouir davantage de leur amitié, en cette heureuse occasion.

Karim intervient, avec une jovialité respectueuse :

- Cheikh imam, et toi Si Lhafidh, j’ai toujours souhaité vous entendre discuter sur un thème très particulier. Dans le temps où nous vivons, ce thème est interdit, quand il n’attire pas les pires conséquences sur la personne qui l’évoque.

Les deux vieillards regardent leur jeune ami avec cette délicatesse dont sont capables uniquement des personnes ayant connu de la vie ses heureux et ses affreux aspects, puis en ont tiré les leçons les plus bénéfiques.

- Je veux dire, précise Karim, la foi religieuse. Toi, cheikh imam, tu as exercé cette fonction pendant longtemps, puis je te vois presque tous les jours psalmodier des sourates du Coran. Mais Si Lhafidh ne m’a jamais parlé de religion, et je ne l’ai jamais vu aller à la mosquée. En particulier, je me souviens, du soir où toi, cheikh imam, tu avais parlé du philosophe théologien Ibn Rochd. Ce soir-là, en retournant à la maison, Si Lhafidh m’a dit : « Il est très beau d’entendre un homme employer sa foi au service de la raison et de la justice ! »… Pourquoi je dis tout cela, à présent ?… Eh bien, je l’avoue, étant certain que vous deux me comprenez. Je ne parviens pas à croire à la religion ; je préfère compter uniquement sur ma raison, et me considérer seul responsable de mes actes. Non pas par orgueil, au contraire, par modestie. Je considère insultant de croire que mes mauvais actes seraient dictés par Dieu. Quel motif aurait-il à le décider, lui ? N’est-ce pas insulter la bonté infinie dont il se caractériserait ?... Cependant, j’estime hautement ceux qui professent leur foi de manière généreuse et intelligente, comme cheikh imam.

Les deux vieillards se regardent un instant l’un l’autre, avec une même expression affectueuse. Par respect réciproque, chacun des deux attend que l’autre réagisse à la confession de Karim. Si Lhafidh invite cheikh imam à intervenir :

- S’il te plaît ! lui dit-il.

L’imam tourne les yeux vers Karim et l’observe, avec une telle tendresse que le jeune homme en est touché.

- Ô mon enfant ! commence l'ex-prêtre, de sa caractéristique voix chaude, attentive et modeste. Tu as parfaitement raison de te considérer le responsable de tes actes, et de ne pas accabler Dieu de la responsabilité si tu agis mal... Ne te tourmente pas pour ton manque de foi. Ce que Dieu nous demande, c’est essentiellement de ne pas commettre d’actes mauvais envers soi-même ou les autres, et, dans la mesure du possible, faire du bien à soi-même et aux autres. En agissant ainsi, nous créons nous-mêmes notre paradis sur cette terre. Les prières qu’on adresse à Dieu n’ont pas pour but de lui demander des avantages ; ce serait un comportement vulgaire et opportuniste. Les prières et autres actes de dévotion servent uniquement à se rappeler et à renforcer en soi-même les pensées et les actes conformes à la justice et à la bonté humaines.

Dans les oreilles de Karim, ces paroles sont une musique harmonieuse et apaisante, surtout en cette époque d’obscurantisme violent quand pas sanglant. Toutefois, Karim n’est pas étonné par ces propos, les sachant prononcés par un homme qui parlait si bien du philosophe andalou Ibn Rochd.

L’imam se tourne vers Si Lhafidh, l’invitant du regard à prendre la parole. Celui-ci intervient, à l’adresse de Karim :

- Cheikh imam a dit ce que je t’aurais dit. Je peux ajouter ceci. Dans mon enfance, j’étais un croyant fervent. J’apprenais le Coran ; j’aimais le psalmodier même quand je ne comprenais pas les mots ; je les trouvais jolis, musicaux. Et j’étais tout heureux d’accomplir mes prières ; je les considérais comme un merveilleuse rencontre avec mon Créateur. Je songeais même à devenir imam !

Il sourit, amusé et attendri.

- Eh, oui ! ajoute-t-il. Puis, vers l’âge de vingt ans, ce fut la crise. Les interrogations qui m’avaient assailli, déjà, dans mon enfance, et que j’avais par la suite écartées, revinrent avec une intensité impérieuse. Pourquoi la souffrance physique ? Pourquoi les maladies graves et douloureuses ? Pourquoi les tremblements de terre, détruisant des êtres humains et même des édifices dédiés à Dieu ? Pourquoi l’existence du mal ? Pourquoi l’injustice ? Pourquoi des riches débordant de richesses, et des pauvres n’ayant pas même de quoi manger ? Pourquoi priver ces derniers de tout dans leur vie sur terre, pour ne l’accorder que dans un au-delà ? Pourquoi l’existence de dominateurs cruellement arrogants et de dominés obligés à se résigner ou à résister au prix d’être torturés puis assassinés ?... Tant de pourquoi !… Ne trouvant pas de réponse satisfaisante, ma foi a disparu. Ce fut très pénible, très très pénible. J’en souffrais profondément. J’avais perdu une boussole, un confident et un appui : Dieu !… Ensuite, progressivement, en m’appuyant sur la raison, j’ai cherché et trouvé une conception de la vie acceptable, où la foi ne m’était pas nécessaire. Cette découverte fut possible parce que je n’ai jamais perdu l’amour de la vie, de la mienne, de celle des personnes que j’aime, et de tous les êtres humains en général. J’ai même appris à aimer et respecter les animaux et les végétaux.

Il s’interrompt un instant, pour s’assurer de l’effet de ses paroles sur son ami imam. Ce dernier contemple Si Lhafidh avec une touchante expression de compréhension. Si Lhafidh reprend, en se tournant de nouveau vers son jeune voisin :

- Comme toi, aujourd’hui, Karim, un jour j’ai posé la question et je me suis entretenu avec cheikh imam. Voici quelle fut sa réponse : « Même si tu ne crois pas au Paradis dans l’au-delà, si, toutefois, il existe, - et telle est ma croyance -, tu y entreras avant tous ceux qui utilisent Dieu uniquement pour se servir de lui de manière vulgairement intéressée. Car toi, tes actions sont animées uniquement par la bonté, sans besoin d’une récompense divine. »

Il s’adresse à l’ex-prêtre :

- Tu te rappelles le soir où tu me l’as dit ?

- Oui, confirme l’autre.

Si Lhafidh revient à nouveau vers son jeune ami :

- Dès lors, Karim, tant que tu es bon avec toi-même et avec tout ce qui existe, tu es dans le juste chemin.

Karim se tourne vers l’autre vieillard :

- Cheikh imam, je voudrais te poser une question particulière, si tu le permets.

- Toutes les questions que tu veux, mon enfant !

- J’ai entendu Omar, le marchand de fruits, dire que tu ne vas jamais à la prière du vendredi, et Omar déclare qu’ainsi tu démontres que tu n’es pas un vrai musulman. Que réponds-tu à ça ?

Le vieux prêtre réagit par un léger sourire de compassion, puis dit avec déception :

- Dans le passé, j’aimais bien y aller. Malheureusement, depuis que cette cérémonie est devenue une prêche pour justifier soit une politique gouvernementale anti-populaire, soit un obscurantisme également politique, je préfère me retrouver seul avec mon Créateur, et, en esprit, avec tous les Musulmans honnêtes du monde.

- À présent, une question personnelle, reprend Karim : la très grande mosquée qui se construit à Alger, qu’en penses-tu ?

- À mon modeste avis, Dieu n’a pas besoin d’ostentation : sa mosquée est la terre entière, et plus le lieu est simple et modeste, plus il a d’âme. Quant à la meilleure façon de rendre hommage à Dieu, elle consiste à soulager les maux sociaux dont souffrent ses créatures… Comme toi, je constate les rues désertes, le vendredi au moment de la prière collective. Toutefois, cette situation ne me trompe pas. L’Islam est devenu une excuse commode, un travestissement pour masquer les méchancetés de ceux qui se réunissent à la mosquée. Sinon comment expliquer l’invitation aux Musulmans de recourir aux ablutions pour être propres, tandis que leurs rues sont jonchées de détritus dégoûtants ? Comment expliquer que le secteur du commerce d’alimentation et d’autres produits est quasi totalement accaparé par des personnes qui se croient musulmanes parce qu’elles arborent une barbe hirsute et des accoutrements d’Arabie saoudite, mais où la triche est couramment appliquée au détriment des clients, eux aussi musulmans ?… Pour la majorité des prétendus musulmans, l’Islam n’est pas un moyen de communier ensemble, de manière pacifique et fraternelle, mais un instrument pour tromper les autres, tricher à leur détriment, et cela du dirigeant politique au citoyen le plus ordinaire.

Karim n’en revient pas de tout ce qu’il entend :

- Ah ! Si l’Algérie en particulier, et le monde musulman en général, avaient beaucoup de imam et de Si Lhafidh comme vous, quel paradis ce serait !

Les deux vieillards le contemplent avec une expression où leur jeune ami voit un mélange de satisfaction et de mélancolie.

Le vieil imam ajoute, alors :

- Puisque nous sommes entre de vrais amis, voici ce qu’il me semble utile de t’avouer, cher Karim... Moi, aussi, dans ma jeunesse, j’ai eu des doutes. Effectivement, regarder des personnes souffrir de maladies, savoir que des femmes sont mortes en accouchant, voir des enfants nés physiquement handicapés, apprendre que des tremblements de terre ont détruit des mosquées et tué des fidèles à l’intérieur, quel cœur sensible et quel esprit normal n’en seraient pas ébranlés ?… Cependant, il y a cette mystérieuse capacité humaine nommée la foi. Personnellement, je m’y suis accroché, sinon je me serai suicidé. Heureusement, par ce que j’ai appelé la grâce de Dieu, mes douloureuses interrogations ont eu comme résultat de renforcer ma foi au point de choisir la fonction d’imam. Je l’ai exercée librement et bénévolement. Je ne l’ai quittée qu’au moment où l’État, d’une part, et, d’autre part, les intégristes ont voulu me transformer en perroquet, moyennant un salaire.

Karim et Si Lhafidh contemplent leur honnête ami avec une expression pleine de respect et d’admiration. Ce dernier ajoute, avec une pointe de nostalgie :

- Mais je constate, mon cher Karim, que tu ne vis pas dans une époque propice à la religion et à Dieu, tels que je les conçois. Ils sont devenus les justifications de la plus affreuse des haines et du plus odieux versement du sang, partout dans le monde. Intégristes dans les pays musulmans, évangélistes dans les pays chrétiens, traditionalistes dans le monde juif... Et pourquoi ?… Pour détenir un pouvoir permettant de disposer des ressources naturelles. L’argent ! Le Veau d’Or, encore et toujours !

L’ex-prêtre s’interrompt un instant, réfléchit puis continue :

- Chez nous, en Algérie, sous prétexte d’échapper aux mauvaises mœurs étrangères, et de retrouver nos bonnes coutumes du passé, les décideurs ont rempli notre pays de mosquées, de programmes télévisés religieux, de prêcheurs, d’ouvrages écrits et sonores, avec la prétention d’islamiser correctement le peuple. Les conséquences de ce phénomène se constatent facilement, dans les vêtements, la fréquentation des mosquées, les voyages multiples à la Mecque, le code de la famille, etc. Le paysage visuel en est tout transformé… La logique supposerait, alors, que le peuple et ses « élites » sont devenus plus vertueux… Cependant, la réalité contredit la logique. Plus le pays s’est soit disant islamisé, plus se sont aggravés les phénomènes que cet emploi de la religion prétendait combattre et abolir : la corruption du sommet à la base de la pyramide sociale, la violence sous toutes ses formes et dans tous les domaines de la vie sociale, les injustices sociales, la répression, la saleté dans les rues, la hogra1 partout, et la harga2 des jeunes, préférant mourir dans la mer que survivre dans le pays… Quant à la période sacrée du ramadan, de mois de pénitence, d’abstinence salutaire pour le corps et de méditations pour l’esprit, il est devenu celui de la bombance pour les consommateurs, de l’augmentation des prix pour les marchands, et d’une solidarité citoyenne se limitant à offrir à manger aux pauvres, comme si, pendant les autres onze mois, ceux qui manquent de nourriture peuvent crever. Et tout ce monde, du sommet à la base, se proclame musulman !… Mais combien se sont interrogés : de quel Islam est-il question ?... Combien ont noté qu’auparavant, quand nous avions infiniment moins de mosquées et pas de prêches télévisés, il y avait nettement plus de respect et de solidarité collectives ?... Comment expliquer cela, sinon par le fait que l’islamisation dont on parle n’est rien d’autre qu’une immense et ignoble supercherie pour endormir le peuple, et lui faire accepter toutes les infamies commises par les auteurs de cette prétendue islamisation ? Elle légitime les actions des personnes les plus rapaces, cruelles et malfaisantes. Même dans les mosquées, les rares imams honnêtes, qui parlent de justice humaine réelle, sont brimés, quand pas éliminés, soit par les responsables étatiques, soit par les intégristes prétendument islamistes. Ces responsables étatiques et ces intégristes veulent seulement des perroquets légitimant leur domination sur le peuple... Alors, moi, comme imam et comme musulman, comment puis-je ne pas vous comprendre, cher Karim et cher Si Lhafidh ?… Vous ne vous souciez qu’à faire le bien, sans rien demander en retour, pas même une belle place au Paradis. Pour moi, c’est vous qui incarnez la meilleure qualité que devrait avoir le musulman : la bonté.

À la fin de cette discussion et des aveux sincères l’ayant distinguée, Karim est heureux de penser : « Voici deux hommes qui se différencient par la croyance : l’une religieuse, et l’autre matérialiste ; cependant, ils sont proches et unis par un même cœur généreux et une même haute intelligence. Il est donc normal qu’ils se comprennent et qu’ils soient amis, dans le sens le plus authentique du terme… Chacun d’eux trouve un plaisir à me considérer comme son propre enfant, encore plus précieux parce que le lien n’est pas de sang mais de choix ; et chacun d’eux m’instruit, selon ses propres goûts : l’un par sa spiritualité, l’autre par sa conception sociale… Toutefois, j’estime que Si Lhafidh a sur l’imam une supériorité morale : ses actions n’espèrent aucune récompense future, dans un au-delà ; elles se manifestent uniquement comme devoir humain envers la communauté humaine, et trouvent leur récompense dans le seul fait d’accomplir ce devoir... Cependant, par respect de la vérité, qui est justice, je dois être complet dans mon jugement : le vieux imam a une bonté si naturelle qu’il n’a pas besoin de récompense pour faire le bien autour de lui... Ah ! Karim ! Quelle chance tu as de bénéficier de l’amitié de ces deux vieillards !… Dommage que nous ne soyons pas beaucoup à l’avoir, cette chance !»

1Terme précédemment expliqué : humiliation de la part du fort contre le faible, notamment les membres de l’oligarchie étatique contre le peuple.

2Mot également expliqué auparavant : l’émigration clandestine.

*

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 16 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 7

7.

You you !

 

Les deux futurs époux optent pour la cérémonie de mariage la plus simple.

- Nous n’avons besoin d’aucun étalage, propose Zahra, d’aucun spectacle à donner, n’est-ce pas ? Le strict minimum nous suffit.

- Exactement, dit Karim, satisfait.

Arrive le jour de la fête matrimoniale.

Dans l’appartement de Karim, pour l’occasion enjolivé mais sans exagération, se réunissent quelques femmes, autour d’un bon couscous : la mère et la sœur de Karim, Zahra et sa mère, trois autres voisines, ainsi que leurs enfants, enfin Warda-Li Huà. Pour l’occasion, elle est habillée d’un très joli qi pao1, une robe traditionnelle chinoise, de tonalité rouge avec des fleurs de tournesol jaunes. Toutes les femmes, très étonnées, admirent le fait que Warda parle assez bien l’oranais, avec un amusant accent chinois.

Zahra est vêtue d’une belle robe blanche, élégante quoique sans aucune ostentation. Pas de maquillage sur le visage, sa naturelle beauté n’en a pas besoin. Au fond d’elle-même, Zahra éprouve un vague embarras pour ce cadeau offert à son apparence physique par le hasard biologique. Depuis son enfance, chaque fois qu’elle entendait le compliment « Comme tu es belle ! », elle éprouvait un pincement au cœur ; elle aurait préféré : « Comme tu es intelligente ! » Seul, Karim lui a donné le sentiment d’apprécier d’abord son esprit.

Au moment où les femmes sont réunies de leur coté, au plus haut de la tour A, dans le salon de Si Lhafidh, sont assemblés les hommes, autour d’un couscous identique. Sont présents l’hôte, Karim, son frère Mehdi, le père de Zahra, Akli le boulanger, Saïd, Rachid le coiffeur, Si Hamid, le retraité planteur de fleurs et d’arbres, le vieil imam et deux autres voisins.

Karim s’adresse à l’imam :

- Cheikh2 imam !... Permets-moi de te remercier d’un très beau cadeau, que tu m’as fait involontairement !

- Quel cadeau, mon enfant ?

Karim indique Si Lhafidh :

- J’ai fais sa connaissance grâce à toi… Une fin d’après-midi, tu parlais à un petit groupe de voisin, là où tu t’assois toujours, sous l’arbre, près de l’épicerie de ton fils. Je passais par là, et je me suis mis avec les autres, pour écouter tes propos. Si Lhafidh était parmi les auditeurs. À la fin de la réunion, en retournant vers la Tour où j’habite, j’ai vu que Si Lhafidh allait dans la même direction. Alors, nous avons parlé de ce que tu avais dit. C’était, je me le rappelle très bien, au sujet du philosophe théologien Ibn Rouchd3. Si Lhafidh a tellement bien apprécié ton discours qu’il m’en a parlé avec éloge. Dès lors, j’ai pensé qu’établir une amitié avec Si Lhafidh m’aurait été bénéfique. Elle s’est concrétisée, et, depuis, je dispose de deux sagesses : la tienne et celle de Si Lhafidh.

- Oh ! répond le vieil imam, content. On dit que chacun finit par trouver ce qu’il cherche. Quant à Si Lhafidh et moi, à notre tour, nous sommes le résultat de ce que nous avons cherché.

Dans les deux maisons, celle des hommes et celle des femmes, on savoure les mets servis, on bavarde, on plaisante, on rit. De temps à autre, résonnent les magnifiques « you you ! » des femmes, célébrant la joie de l’union entre Zahra et Karim.

Cependant, le plaisir de ces derniers est terni par certains faits.

Durant le repas, Zahra se lève. Elle entre aux toilettes. Là, elle s’assoit sur la cuvette fermée, puis, le corps tout droit, les yeux hagards devant elle, elle reste figée. Elle pense à la perte de ses deux frères, l’aîné destiné à être tué en terre étrangère, s’il ne l’a pas pas déjà été, dans une guerre absurde, et le cadet déjà noyé en mer. Pour une fois, la sœur veut pleurer de tristesse, mais elle n’en a pas l’habitude. Encore à cette occasion, elle estime que, dans les moments difficiles, douloureux, il faut éviter de pleurer, pour ne pas risquer de succomber. Au contraire, il faut tenir ferme, courageusement, considérer le malheur survenu avec le plus de sang-froid possible. Seulement ainsi, il peut être affronté et surmonté… Alors, elle s’efforce de se souvenir des rares moments où les visages de ses chers frères avaient souri. « Peut-être vous avez eu raison de préférer la mort à une existence d’humiliation, pense-t-elle. Mais, toi, grand frère, tu as tort d’aller assassiner d’autres, innocents ou révoltés, parce qu’ici on a assassiné ta dignité. Victime de monstres, tu es devenu un monstre. Erroné, horrible choix…. Quant à toi, petit frère, les auteurs de ta mort atroce, ne faut-il pas qu’arrive le jour béni où ils devront répondre de leur crime? »

Des you you interrompent les réflexions de Zahra. Rapidement, elle se recompose et rejoint les autres femmes.

Karim, pour sa part, pense à sa sœur électronicienne, Jamila. Elle a refusé d’assister au mariage. Elle s’est déclarée contraire à l’union de son frère avec ce qu’elle dénigra comme « fille d’un alcoolique, une quasi illettrée qui a abandonné sa famille pour aller on ne sait où, et qui, revenue, a fini comme femme de chambre d’hôtel, où, certainement, elle se prostitue. C’est que mon frère a le défaut de s’intéresser aux déchets, au sens propre et figuré ! ».

Karim ne fut pas étonné du comportement déplorable de sa sœur de quatre ans plus âgée que lui, donc vingt-neuf ans. Auparavant, il avait constaté l’aggravation de son caractère. Depuis l’enfance, son comportement était taciturne, comme si elle se méfiait de tout, peut-être par timidité excessive. Une fois parvenue à la situation de professeur universitaire, elle a oublié son origine populaire, et s’est mise à regarder avec mépris toute personne n’ayant pas su s’affranchir de sa condition démunie. En plus, cette sœur n’étant physiquement pas agréable à voir, elle éprouve une jalousie maladive envers toute femme dotée généreusement par la nature. Cet handicap a porté l’ infortunée sœur à n’ouvrir la bouche que pour proférer des méchancetés, en ayant l’impression d’être la victime et la risée de tout le monde. Sans être un fin psychologue, il est évident qu’une certaine laideur physique est l’un des facteurs dans la cause de cette paranoïa. Quand la nature a été si ingrate envers une personne, comment cette dernière peut-elle croire à la gratitude humaine, à moins de bénéficier d’une bonté de cœur et d’une généreuse intelligence ?… Ajoutons une très amère ironie du sort : les parents affublèrent leur fille, à sa naissance, de ce nom : Jamila4.

En outre, depuis que les occasions de « nager dans le bonheur », selon son expression, autrement dit les rares fois qu’elle eut des relations sexuelles avec un homme, Jamila était tourmentée par une horrible angoisse, lui causant souvent l’insomnie : que l’homme finisse par l’abandonner après quelques séances de gymnastique érotique. Ce qui, en effet, arrivait. D’où, pour la malheureuse, le recours aux calmants pour s’endormir, mais ils avaient l’inconvénient de la faire grossir et enlaidir davantage. Cette dépression a aggravé la relation entre elle et son enfant unique, conçu à l’insu de l’homme du moment. Rapidement, cet enfant de l’inconscience, à peine doté de raison, comprit la cause du comportement étrangement agressif de sa mère, même contre lui, même sans motif : « Tu es folle ! Vas te soigner ! » lui a-t-il lancé à maintes reprises. « C’est toi qui es fou ! » hurlait la mère, les prunelles sortant presque des orbitres. Enfant et mère sont encore à ce stade de rapport familial.

Malgré cela, Jamila joue à la mère bonne et exemplaire... L’apparence ! Elle seule compte. Quant à la réalité vraie, Jamila s’efforce de la cacher autant que possible. Mais il suffit d’observer attentivement ses lèvres serrées ainsi que ses yeux méfiants et fuyants pour comprendre l’horrible misère psychique derrière le ridicule maquillage du visage, et les habits à prétention de richesse et d’élégance. Chez Jamila, l’acuité du ressentiment se manifeste violemment dans sa haine injustifiée des autres, tous les autres sans aucune exception ; cette haine est le reflet du mépris qu’elle éprouve contre elle-même.

Face à ce lamentable gâchis de Jamila, Karim s’efforce néanmoins de ne pas le laisser entamer sa bonne humeur. Son moyen : éviter systématiquement toute relation avec cette sœur, bien qu’il regrette d’y recourir. Sa règle de conduite est : « Quand une personne patauge dans un marécage, c’est un devoir de lui tendre la main pour l’en sortir, mais si cette personne saisit cette main secourable uniquement pour faire tomber celui qui la présente dans le marécage, il est stupide de se laisser entraîner, mieux vaut retirer la main. »

Karim est tiré de ses amères réflexions par une intervention du sympathique coiffeur. Après avoir savouré une rasade de lait caillé, il déclare :

- Félicitations, mon cher Karim !… Je n’ai jamais assisté à un mariage d’une telle simplicité et sobriété. Très beau !… Quand je pense à l’argent que dépensent les autres, jusqu’à s’endetter, pour organiser les mariages les plus luxueux, les plus tape-à-l’œil, afin, comme ils disent, de « remplir les yeux des envieux »… Quel désolant orgueil ! Quelle pitoyable pauvreté d’âme ! Parader pour les autres, croyant ainsi montrer sa propre valeur. « Ô toi qui est enjolivé en dehors, quelle est ta situation au-dedans5? »

- Et toi, Saïd, lui demande Si Lhafidh, qu’en penses-tu ?

L’interpellé le regarde de l’air de n’avoir pas compris ou de ne pas savoir quoi répondre.

- Tu aimes ce mariage ? relance le vieil homme.

- J’aime Karim ! déclare Saïd, soudainement ému.

- Donc, conclut Si Lhafidh, tu aimes son mariage.

- Oui ! Oui !

- Écoute, Saïd ! lui dit Karim, du ton le plus amical. Es-tu d’accord qu’on t’aide à améliorer l’endroit où tu vis et dors. J’ai remarqué qu’il est humide et sombre. Je t’aiderai avec plaisir à le rendre sec et un peu lumineux. Alors, tu y seras mieux.

Saïd baisse la tête, sans que l’on sache si par embarras ou autre sentiment.

- Alors, insiste gentiment Karim, qu’est-ce que tu en dis ?

Saïd relève les yeux et déclare, apparemment ému :

- Comme tu veux !

- Non ! objecte Karim. Comme tu veux, toi ! C’est à toi de décider.

- D’accord !

Akli intervient, à l’adresse de Saïd :

- Et pour le pain, tu sais que chaque fois que tu en as besoin, viens chez moi. Je t’en donnerai avec plaisir.

- Merci ! répond Saïd, avec une très touchante modestie.

Il semble un peu troublé. Karim l’observe avec une sympathie infinie. « Et dire qu’il vit seul, sans famille, sans amis, à part nous ; sans salaire, à l’exception de la misère concédée par les habitants de l’immeuble. »

Karim se rappelle la rencontre qui eut lieu juste le jour précédent, en fin d’après-midi. Il retournait à la maison, quand il vit, dirigé vers lui, Saïd. Il titubait. Quand il parvint au niveau de Karim, il pleura, ou, plutôt, pleurnicha, et le prit par le bras : « Viens, supplia-t-il, avec moi au commissariat, viens ! »

- Pourquoi ? Que s’est-il passé ? demanda Karim.

- On m’a versé une bouteille d’urine sur la tête.

- Qui et pourquoi ?

- Je ne sais pas. Ils sont méchants !

Saïd se remit à pleurnicher. Karim nota la bave qui sortait de sa bouche : signe de son ivresse. Saïd se lamenta :

- Mon père et ma mère sont morts ! Je n’ai que ta mère et toi pour me secourir.

- Certainement, tu peux compter sur nous, répliqua Karim… Tu veux que je vienne avec toi au commissariat ?

- Oui !

Karim l’accompagna jusqu’au local.

Là, une policière les accueillit. Karim lui expliqua, en indiquant Saïd :

- Il a été agressé, on lui a jeté une bouteille d’urine sur la tête.

La femme, reconnaissant Saïd, esquissa un léger sourire désolé en regardant Saïd, puis invita Karim, avec gentillesse :

- Tu peux t’en aller, vas ! On s’occupera de lui.

Visiblement, Saïd était connu au commissariat.

En retournant chez lui, Karim raconte l’événement.

- Oh, tu sais, explique la mère. Quand il est sous l’effet de l’alcool, Saïd insulte les gens. Alors, il ne faut pas s’étonner si ces derniers réagissent de mauvaise manière. Tous n’ont pas l’intelligence de comprendre que Saïd recourt à l’alcool en croyant se libérer de sa situation, et en se vengeant des mauvais traitements par des propos désobligeants contre des personnes rencontrées.

 

À suivre...

1 Prononcer tsi pao.

2 Terme témoignant du respect à l’âge et à la sagesse de l’interpellé.

3 Connu, en Europe, sous le nom Averroës.

4 « Belle ».

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 10 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 5-6

5.

Dette, encore

 

Le lendemain, à dix heures précises, Zahra arrive à la porte de l’hôpital, où l’attend Karim qui lui avait donné rendez-vous.

- Je dois, lui dit-il, te parler de quelque chose de très urgent. Comme je suis normalement de service, j’ai demandé à une collègue de me remplacer un moment pour venir te rencontrer. Allons à ce banc ; c’est un endroit tranquille pour parler.

Ils s’y dirigent et s’assoient, à l’ombre d’un joli arbre aux feuilles touffues.

Karim expose le projet de crèche. Immédiatement, les yeux de Zahra se mouillent de larmes.

- Excuse-moi de pleurer, dit-elle. Auparavant, les malheurs ne provoquaient pas mes larmes ; au contraire, ils m’endurcissaient. Je serrais les dents. Je me sentais un boxeur sur un ring ; il me fallait donc savoir recevoir les coups, même les plus violents, sans me lamenter, puis me relever, et continuer à combattre. Cependant, depuis que je te connais, je pleure souvent, mais ce sont des larmes de joie ! Tellement tu me rends heureuse, moi qui n’y croyais jamais… Cette proposition de crèche, aussi, est une très belle nouvelle, car j’adore les enfants !… Comment cette idée est venue à ton esprit ?

- Oh ! Ce n’est pas moi, c’est Si Lhafidh qui en est l’auteur. Et tu veux savoir comment ?

- Oui.

- Voici ce qu’il m’a dit. « L’espèce humaine est une continuité, les générations se suivent l’une après l’autre ; la suivante dépend toujours du soin que la précédente lui a manifestée. Ainsi, chaque génération a une dette envers celle qui existait auparavant, puisque la précédente s’est efforcée de donner à la suivante de meilleures conditions pour vivre. Ma génération, par exemple, a une dette envers celle qui lui a offert l’indépendance nationale. Et cette génération de patriotes, à son tour, a une dette envers les générations qui avaient résisté au colonialisme, d’une manière ou d’une autre, et, ainsi, semé les grains afin de poursuivre la lutte. En remontant les générations, nous arrivons aux révoltes des esclaves... C’est ainsi que l’idée de crèche s’est présentée. N’est-elle pas l’une des manières, peut-être la plus belle et la plus importante, de fournir à la génération montante ce que les générations précédentes ont gagné ?… La crèche est donc une très noble manière d’honorer la dette que nous devons à nos prédécesseurs de la planète entière. Ils nous ont donnés quelque chose d’utile, de bon et de beau. À notre tour de le transmettre aux enfants. »

Zahra reste pensive, en s’efforçant à bien comprendre cette explication ; elle n’est pas habituée à ce genre de raisonnement. Karim le devine :

- Est-ce clair ce que j’ai dit ?

- Je crois que j’ai compris. La dette ! Oui, la dette !… Moi, aussi, je l’avais et je l’ai encore envers mes parents. Si on l’oublie, il ne reste plus rien.

- Certainement, affirme Karim... À propos de crèche, Si Lhafidh m’a dit encore une chose qu’il te plaira t’entendre. Il déclara : « La société est décidément mal faite, et voici pourquoi. Les personnes qui s’occupent de crèche, ainsi que les enseignants des écoles primaires sont les moins payés parmi les gens qui travaillent dans le secteur de l’éducation. N’est-ce pas là une grave erreur ?… En effet, l’avenir d’un enfant, sa situation d’adulte ne dépendent-ils pas, d’abord et principalement, de la toute première éducation qu’il reçoit ? N’est-ce pas celle-ci qui permet de produire des citoyens bons ou mauvais à eux-mêmes et à leur collectivité ? N’est-ce pas, donc, la justification légitime pour accorder aux éducateurs de la toute première enfance le plus haut salaire, en reconnaissance de l’importance fondamentale de leur travail ? »

Soudain, le visage de Zahra s’assombrit légèrement :

- À propos de la crèche, et si la police révèle mon passé ?

- J’y ai pensé. Nous devons la prendre de vitesse. Nous marier le plus tôt possible et, tout de suite après, annoncer l’existence de la crèche. Si les parents se rendent compte qu’elle marche bien, ils ne croiront pas à ce que dirait la police. Et même s’ils y croient, il y aura bien parmi eux certains assez intelligentes et sensibles pour apprécier davantage une femme qui a renoncé aux avantages de la vente de son corps, et aux privilèges d’être une moucharde de la police, pour s’occuper d’un si noble travail : éduquer des enfants. Ajoute à cela la situation catastrophique de la soit disant « éducation » nationale. La crèche sera donc une bénédiction. D’autant plus que, à propos de l’accès, j’ai pensé à un plan. La crèche pratiquera des prix abordables pour les familles de travailleurs ; en outre, elle acceptera un quota d’enfants dont les parents, trop pauvres, ne peuvent pas payer une cotisation. Ainsi, j’ai calculé : une quinzaine de petits enfants. En plus, pas de loyer à payer : la crèche sera dans l’appartement de ma mère ; ni de collaborateurs à payer : tu auras le concours gratuit de ma mère et de ma sœur.

- Ta sœur ? s’inquiète Zahra, qui connaît son problème de santé mentale.

- Tant qu’elle prend ses médicaments, tout va bien. En plus, je surveillerai, ou plutôt toi et moi ensemble (puisque, une fois mariés, nous vivrons dans la maison de ma mère), nous surveillerons son comportement. Qu’en dis-tu ?

- D’accord ! répond Zahra, extrêmement émue.

Karim remarque en lui-même : « Elle n’a pas ajouté la traditionnelle formule : « Inchallah ! »1 C’est bon signe. Car tout dépend de nous, uniquement de nous. »

- Comment avoir des petits enfants pour la crèche ? interroge Zahra.

- Toi et moi, répond Karim, nous parlerons aux voisins du quartier.

Une idée surgit dans son esprit. Il hésite à la formuler, par crainte d’embarrasser Zahra. « Non, il faut !... se ravise-t-il. Si je veux construire une bonne relation avec elle, je ne dois rien lui cacher. » Alors, il lui demande, d’un ton prévenant :

- Aimerais-tu lire un livre que j’ai lu et aimé ?

Elle le regarde, très étonnée et un peu gênée :

- Lire un livre ?!… Depuis que j’ai quitté l’école primaire, je n’ai jamais pris un livre dans mes mains.

- Moi, aussi, j’ai passé une partie de ma vie à ne pas m’intéresser aux livres, les croyant inutiles. Puis, j’ai découvert l’existence de quelques uns, très précieux pour savoir comment vivre le mieux possible.

Il sourit, puis ajoute :

- Tu sais, c’est aussi grâce à certains livres que je me suis intéressé à toi.

- Je ne sais pas si je suis capable de lire, avoue Zahra.

- Je t’aiderai.

- Alors, d’accord.

- Oh ! Il ne s’agit pas, précise Karim, de lire pour se pavaner en faisant croire qu’on est cultivé. Non ! Pas du tout ! Il s’agit de lire pour savoir comment bien vivre. Le livre auquel je pense concerne directement la création et la gestion de la crèche.

- Ah, c’est bien !

 

Deux jours après, le soir après dîner, dans le salon de son appartement, Karim est assis sur le divan, en compagnie de Zahra. L’ordinateur allumé de Karim est posé sur ses genoux. Il présente le texte « L’école moderne » de Francisco Ferrer, déchargé du disque externe de Si Lhafidh.

- Chaque fois, dit Karim à Zahra, qu’un mot ne t’est pas clair, arrête-moi et demande-moi. Pardonne-moi si j’insiste. Ne laisse pas un seul mot sans explication, sinon le reste te devient difficile. Je te dis cela sur la base de mon expérience. Au début, c’est un peu pénible de s’arrêter à trop de mots ; cependant, par la suite, après l’acquisition d’un certain vocabulaire, la lecture devient plus facile. D’accord ?

- D’accord.

Lentement et distinctement, Karim commence sa lecture. Soudain, il s’interrompt :

- Autre chose encore !... Chaque fois que tu en as besoin, je te traduirai le texte dans notre langue maternelle.

- Alors, propose Zahra, au lieu de lire en français, est-ce que tu peux lire toi-même, puis me traduire directement dans notre langue ?… Pour moi, ce serait plus facile.

- D’accord ! J’espère y réussir.

Karim, pour la première fois de sa vie, traduit en langage oranais un texte français. La procédure se révèle pas très facile, mais elle est efficace : le contenu, exprimé en langue parlée, est mieux accessible à Zahra.

Sortant de sa petite chambre à coucher, la mère de Karim apparaît ; elle s’assoit près de son fils.

- Moi, aussi, je veux entendre ce que tu dis, déclare-t-elle, d’un air intéressé. Puisque je dois aider Zahra pour la crèche.

De la cuisine arrive Zahia, avec sa démarche très discrète, sans bruit. Elle s’assoit avec les autres, et se met à l’écoute.

En présence de ces trois femmes aimées, attentives à sa lecture, Karim a la nette impression de rêver les yeux ouverts, d’assister à un incroyable miracle.

 

6.

Ah ! La vache !

 

Vient enfin le matin où Karim se rend chez la mère de Zahra pour lui demander officiellement d’épouser sa fille. Selon la coutume, l’aspirant époux est accompagné de sa propre mère. À cette occasion, ils ont porté avec eux une très belle et grande tarte, offerte à la future belle-mère. De son coté, cette dernière a préparé un couscous avec du poulet.

Une fois tous assis autour de la table basse, Karim et sa mère, ainsi que Zahra et la sienne demeurent un instant silencieux. Ils ne savent pas comment démarrer la « négociation » au sujet de la dot de mariage.

En outre, Karim est embarrassé : il n’aime pas la sauce où de la viande a été cuite. Cependant, il ne peut pas décliner l’invitation à manger : ce refus serait interprété comme une grave offense. Quant à sa mère, au courant de son choix végétarien, elle ne sait pas quoi dire. Karim raisonne, exerce sur lui-même le maximum effort et parvient à accomplir honorablement son rôle d’invité. Il réussit à manger du couscous et des légumes, sans toucher à la viande. Devant la gentille insistance de la mère de Zahra pour la consommer, il invente un pieux mensonge, ne pouvant pas confesser son orientation alimentaire :

- Ces jours-ci, déclare-t-il, je ne peux pas manger de la viande, à cause d’un petit problème de santé.

L’argument convainc la généreuse hôtesse. La mère de Karim, pour sa part, ne réagit pas ; en elle-même, elle apprécie la manière courtoise employée par son fils afin de ne pas mettre dans l’embarras la mère de Zahra.

Après le repas, les estomacs satisfaits permettent une certaine détente, empreinte de bonne humeur. C’est le moment propice pour le traditionnel marchandage.

La mère de Karim demande à celle de Zahra :

- Chère voisine, voici le moment de te demander la somme d’argent que tu désires pour accorder ta fille comme épouse à mon fils.

L’interpellée, gênée et intimidée, ne sait pas quoi répondre et se tourne vers Zahra.

- Maman, déclare cette dernière avec délicatesse, laissons la tradition et ses règles... Oui ! Naturellement ! Toi et papa, vous avez dépensé de l’argent pour me faire vivre jusqu’à parvenir à l’âge du mariage. Mais Karim, lui aussi, ses parents ont dépensé de l’argent pour en faire un homme. Par conséquent, ta fille n’est pas une vache, elle n’est donc pas à vendre… La seule chose qui doit te préoccuper, maman, est de savoir si le mari qui me demande comme épouse est bon, honnête, loyal et travailleur. Je pense connaître désormais assez Karim pour dire que oui.

Connaissant la règle de la bienséance traditionnelle, Zahra n’a pas évoqué la qualité la plus importante à ses yeux, concernant le mariage : l’amour !… Cependant, elle compte sur le contenu tacite de ses propos afin que sa mère, celle de Karim et ce dernier intègrent cet élément sentimental primordial dans la description d’une heureuse union matrimoniale.

- C’est à toi de décider, mon enfant ! concède la mère de Zahra, d’un ton sincère. Ceci dit, je pense que tu as raison. En effet, quelle valeur peut avoir un être humain qu’on achète avec de l’argent ?

Elle se tourne vers la mère de Karim :

- N’est-ce pas ?

L’interrogée répond :

- Les paroles que je viens d’entendre sont très sages, et j’en suis très heureuse. Oui ! Il est temps de comprendre que ce n’est pas l’argent mais le sentiment qui doit présider aux relations humaines, et d’abord entre époux et épouse. Ce dont Zahra et Karim ont besoin, c’est de se vouloir réciproquement du bien sincèrement, dans toutes les circonstances de la vie. C’est la base du respect et de la solidarité dans le couple.

Bien entendu, tous ont compris le contenu implicite de l’expression « se vouloir réciproquement du « bien » : la traditionnelle pudeur interdit de prononcer : amour. À ce propos, une pensée surgit chez Karim : « Le jour où l’on parlera d’amour de manière normale, sans gêne, un immense progrès sera réalisé dans les relations humaines. La pudeur devrait prohiber uniquement les mots vulgaires ou méchants, et pas le mot le plus beau dont dispose l’humanité. »

La mère de Zahra conclut, en s’adressant à Karim de la voix la plus tendre, et avec beaucoup d’émotion contenue :

- Que puis-je te dire, ô mon enfant ?… Zahra est à toi, et j’en suis heureuse ! Je te connais depuis longtemps, et je suis convaincue que tu rendras ma fille heureuse. De tout mon cœur de maman, je t’en suis reconnaissante !

- Moi, aussi, chère mère, répond Karim du même ton, je te suis reconnaissant et m’efforcerai de mériter ta confiance et celle de Zahra.

La mère de Karim intervient, très émue :

- Pour ma part, voici la « dot » que je vous offre : dorénavant,…

Elle s’adresse à la mère de Zahra :

- ... tu n’es plus uniquement une voisine, tu es ma sœur.

Elle se tourne vers Zahra :

- Et toi, tu es ma fille.

Regardant la mère et Zahra ensemble :

- Vous êtes des membres à part entière de notre famille, ou, plus exactement, nous sommes désormais une seule et même famille !

à suivre...

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 2 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 3-4

3.

Ouverture de porte

 

À seize heures de l’après-midi, Karim va au « Paradis ». Son ami l’accueille avec l’habituelle chaleur, et le fait entrer.

- Du thé à la menthe ? propose Si Lhafidh.

- Oui, merci !… Il faudra qu’un jour je te fasse cadeau de deux sacs : l’un de thé et l’autre de menthe !

- Ah ! Ah !… rit le vieillard. Pas la peine. Pour le thé, il ne coûte pas cher. Un voisin, Hmida, me le porte du Sahara où il travaille dans le pétrole. Quand à la menthe, je la prends gratuitement de mon jardin.

Il indique le petit balcon ensoleillé.

- Regarde !

Il se dirige vers son « jardin », suivi par Karim. Là se trouve aménagé un coin assez large, constitué de terre. Une partie est occupée par de la menthe. À coté, une poule, un coq et quelques poussins picorent, en se dandinant. Le vieil homme les indique :

- C’est mon magasin d’œufs. Et cette autre…

Il montre une jolie chèvre, au poil blond, au délicat museau, aux grands yeux noirs brillants.

- … c’est ma laiterie… Le modeste montant de ma retraite m’a donné de belles idées, comme tu vois, et même le luxe, puisque je m’alimente de produits biologiques !

Karim secoue la tête, en signe d’assentiment admiratif.

- J’essaierai, dit-il, de convaincre ma mère de t’imiter. Comme tu le sais, nous aussi, on ne roule pas sur l’or, mais on dispose d’un balcon, même plus grand que le tien.

- Allez ! Assieds-toi, invite Si Lhafidh. Le thé est dans le thermos. Il suffit d’ajouter la menthe fraîche dans les verres.

Pendant que le vieillard va dans la cuisine, Karim s’assoit et attend. Il en profite pour observer encore une fois le salon. Il aime sa belle simplicité, les étagères de livres. Sous l’effet de la belle lumière extérieure venant des larges fenêtres, la couleur blanche des murs crée une atmosphère douce et sereine. « Il a bien su se construire son « Paradis » ! se dit Karim… J’aimerai bien en avoir un semblable. J’espère que Zahra aimera. »

L’heureux bénéficiaire de ce lieu, modeste bien que très agréable, revient. Il pose la théière, deux verres et de la menthe sur la table. Puis, il s’assoit.

- Pour bien parler, déclare-t-il, il est utile d’irriguer nos méninges. Le thé à la menthe est une bonne médecine.

D’un geste lent et harmonieux, il remplit le verre de Karim, puis le sien. Ensuite, il lève son verre, Karim en fait de même ; les deux amis les entrechoquent doucement, et boivent quelques gorgées. Ils reposent les verres.

- Tu sais, Karim, que tu as de la chance ? lance Si Lhafidh avec une pointe d’humour.

- Ah ! réagit l’interpellé du même ton. Il faut bien que, de temps en temps, la chance atténue la rudesse de la vie. De quoi s’agit-il, cette fois ?

- Eh bien, pour parler encore de portes, l’une vient de s’ouvrir. Figure-toi qu’hier soir, je pensais à toi et au travail pour Zahra. Et, comme cela m’arrive parfois, quand je cherche une solution, j’ai promené mon regard sur mes livres, puis j’ai regardé la liste de ceux que j’ai conservés sur des disques durs, séparés de l’ordinateur. Et c’est justement parmi ces derniers que j’ai fini par lire un titre. Francisco Ferrer, tu connais ?

- Non.

- C’est le fondateur d’une école, la plus libre, la plus intelligente, la plus solidaire, bref la meilleure que je connaisse… Eh bien, quand j’ai lu le titre de son livre principal, « L’école moderne », une idée m’est venue. La voici : que dis-tu d’aider Zahra à créer une crèche pour enfants, dans l’esprit de l’école de Francisco Ferrer ?

Après un bref instant de surprise, Karim demande :

- Comment ?

- Je crois que tu as noté, comme moi, que notre quartier est rempli de petits enfants, les uns traînant dans la rue de manière dangereuse pour eux, d’autres se plaignant de rester à la maison seuls, parce que le père et la mère travaillent.

- Oui.

- Eh bien, comme disent les économistes, nous avons là une demande qui nécessite une offre : et c’est une crèche.

Karim réfléchit quelques secondes. Puis :

- Où la mettre, je veux dire le local ?

- J’y ai pensé, répond Si Lhafidh. Il faut appliquer deux principes, caractéristiques de la guerre populaire : compter sur ses propres forces, et transformer sa faiblesse en force.

- Comment ?

- La faiblesse de Zahra, explique le vieillard, est de manquer d’argent pour louer une lieu à utiliser comme crèche. Zahra ne peut pas, non plus, recourir à l’appartement de ses parents. Il reste le mien. Durant la journée, je peux mettre à disposition mon salon, et me cantonner, pour écrire, dans mon petit « jardin ».

Extrêmement touché, Karim réplique :

- Je te remercie infiniment pour cette proposition, mais je crois qu’il vaut mieux utiliser notre appartement, je veux dire celle de ma mère. D’une part, il est plus grand ; d’autre part, maman et ma sœur Zahia pourraient aider Zahra dans son travail.

- À toi, concède Si Lhafidh, de bien examiner ces deux solutions, puis de décider, bien entendu en consultant ta mère, ta sœur et Zahra.

 

4.

Joie

 

En retournant chez lui, Karim trouve sa mère et sa sœur occupées à savourer du café au lait, avec un gâteau confectionné par la mère. L’atmosphère est détendue. Zahia, en particulier, n’a pas son ordinaire visage tendu et inquiet.

Karim s’assoit près d’elles et engage la discussion, avec un sourire pour les rassurer.

- Maman ! Ma sœur Zahia !… J’ai une proposition à vous faire. Êtes-vous prêtes à l’entendre ?

Elles le dévisagent avec une gentille curiosité.

- Parle ! l’invite la mère.

Après leur avoir exposé l’idée de la crèche, il conclut :

- Cela nous portera de la joie, à vous deux donnera l’occasion de remplir les moments libres de votre journée, et si l’activité le permet, vous aurez, comme cerise sur le gâteau, un peu d’argent pour améliorer la vie.

« Aïe !… s’alarme Karim. J’espère que l’expression « moments libres » ne choquera pas Zahia ; elle les consacre entièrement à la prière ou à la lecture du Coran. »

La mère rit, puis déclare :

- Oh ! Pour la cerise, il me suffit que ton épouse fasse un bon travail, qui lui permet de gagner un peu d’argent.

- Je suis d’accord avec maman, déclare Zahia d’un ton sincère.

La mère ajoute, toute amusée :

-Alors, à mon âge, tu veux me faire jouer le rôle de maman ?

- Eh oui ! Tu as toujours été une adorable maman. Je sais que tu aimes tellement les enfants. Et toi, Zahia ?

Karim et sa mère tournent le regard vers elle.

- Moi, aussi, j’aime les enfants, dit-elle d’un ton sincère. J’aurais bien désiré en avoir, mais Dieu ne l’a pas écrit.

La réponse soulage, bien qu’elle soulève une inquiétude chez le frère : « Zahia est mentalement malade. Oui, tant qu’elle prend ses médicaments, son comportement est très doux, très collaboratif. Mais si, un jour, elle cesse de les prendre ? »

En effet, plusieurs fois, Zahia a cessé de se soigner, dans l’espoir de maintenir un comportement normal sans les pilules prescrites. Son intention était louable : « Je ne veux pas devenir dépendante, déclarait-t-elle ; j’essaie donc de voir si je peux me passer de médicaments. » Hélas ! À chaque tentative, après un ou deux mois environ, elle manifestait une agressivité très violente, sans motif apparent et crédible. On comprenait, alors, la cause : l’abstention de médicaments. Très pénible moment. « Je ne suis pas malade ! hurlait-elle, les yeux injectés de sang. C’est vous tous qui êtes malades, et le psychiatre le premier !… J’ai compris qui il est ! Ma voix me le dit : c’est Chaïtane1 ! Et vous tous, vous êtes des kouffârs2 ! Voilà pourquoi vous m’accusez d’être malade ! »

Dans cette situation, il ne restait malheureusement plus que le recours à la force : saisir l’infortunée et l’emmener à l’hôpital psychiatrique. Mais là, elle se trouvait jetée avec les pires malades mentaux, dans une salle commune, où les femmes criaient, bavaient, hurlaient, menaçaient, vomissaient, déjectaient, s’agressaient, jour et nuit.

Ne supportant plus ce cauchemar, Zahia nous suppliait, le visage inondé de larmes, de la faire sortir, et promettait de prendre régulièrement ses médicaments. Elle retournait au logis, jusqu’à une autre crise.

Cependant, depuis une année environ, Zahia se comporte de manière paisible et affectueuse, signe qu’elle respecte la prescription médicale. Karim connaît le caractère réel de sa sœur, avant de devenir la proie de la funeste maladie : Zahia fut toujours une jeune fille d’une sérénité et d’une bonté remarquables. Aussi, le frère estime, animé par son optimisme : « Il est possible que la présence et les soins donnés à de petits enfants aideront Zahia à mieux se comporter, notamment à se délivrer de la dangereuse obsession perpétuelle : les excessives prières et lectures coraniques. »

Karim veut s’en assurer.

- Tu es donc d’accord, demande-t-il avec délicatesse à sa sœur, de réaliser ce projet ici, chez nous, dans notre appartement ?

- Oui ! répond-elle, d’un ton convaincu et ému. Quand cela débutera et comment ?

- Eh bien, le plus tôt possible. Car Zahra a perdu son travail ; il lui faut donc un autre pour nourrir ce qui lui reste de sa pauvre famille : son père, sa mère et elle-même.

- Alors, intervient la mère de Karim contente, vous avez décidé de vous marier ?

- Oui, maman, le plus tôt possible.

- Ah ! J’en suis très heureuse ! Finalement, tu auras une épouse ; moi, j’aurais des petits-enfants, et ta sœur, des petites nièces et des petits neveux. Les enfants sont la joie de la maison !… Jusque-là, j’avais tellement peur de te voir quitter le pays, toi aussi, comme ton autre sœur et tant d’autres.

Karim tourne le regard vers Zahia. Elle le contemple avec une discrète satisfaction, qui redonne à son visage un peu de sa charmante beauté passée.

- Merci d’accepter ! lui dit-il.

- Merci à toi, répond Zahia, de nous apporter de la joie dans la famille.

- Merci à toi aussi, maman ! ajoute Karim.

- Moi, aussi, je dois te remercier, réplique cette dernière. Tu vas me faire rajeunir ! Et vois cela !

Elle lui indique le gâteau posé sur la table :

- Dieu a bien organisé les choses : sans connaître ta bonne nouvelle, il m’a inspiré à préparer cette tarte. Elle fêtera le projet.

- As-tu déjà parlé du projet de crèche à Zahra ? s’inquiète la mère en s’adressant à son fils.

- Pas encore. Je voulais d’abord entendre votre avis.

- Elle a l’air d’être une brave fille, intervient Zahia, d’une voix douce. Et intelligente. En plus, Dieu l’a honorée d’une appréciable beauté. Quand je la rencontre dans le couloir ou dans un magasin, elle me salue toujours avec une très belle politesse. J’espère qu’elle sera d’accord pour le projet. Prions Dieu pour le voir réalisé !

1Satan.

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 1 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 1-2
PARTIE V.
GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 1-2

1.

Question de portes

 

« Oui, certes ! Je dois faire bien travailler mes méninges !… Et si leur activité peut être stimulée par un recours extérieur, non pour les asservir, mais afin de me rendre plus lucide, alors, bienvenue cette aide ! » Ainsi, Karim décide d’aller consulter l’habitant du « Paradis ».

Après un coup de téléphone pour connaître sa disponibilité, les deux amis sont dans le logement du vieillard, assis devant la même table, garnie des mêmes verres de thé à la menthe.

- Alors, quelles nouvelles ? demande Si Lhafidh.

Karim l’informe sur la collaboration de Zahra avec la police, puis des scellés sur le local syndical.

- Eh !... Les événements se précipitent ! commente le vieillard. Nous sommes en présence d’un problème de portes.

- De portes ? interroge Karim.

- Oui !… « Une porte s’ouvre quand une autre se ferme1 ». la porte qui se ferme est celle du local syndical, et la porte qui s’ouvre libère Zahra de la police.

- Pour la fermeture du local, répond Karim, nous avons déjà trouvé une solution : nous nous réunissons dans une maison privée ou au cours d’une pause durant le travail, en attendant de convaincre un nombre suffisant de travailleurs pour former et imposer notre existence syndicale selon le diktat des autorités. Par contre, concernant Zahra, j’ai longuement pensé, sans voir de solution.

- Tu n’as pas d’hypothèses ? demande Si Lhafidh.

- Si nous nous marions, Zahra et moi, répond Karim, la révélation par la police de son passé à Annaba aura un effet négligeable, pour ne pas dire nul. Car les gens savent que la police ment, quand cela sert ses intérêts.

- Il reste, objecte Si Lhafidh, la menace de la police de révéler que Zahra était une moucharde. Cependant, est-ce dans l’intérêt de la police d’agir ainsi ? Et même dans ce cas, qui croirait à ce que dirait la police ?

- Il me semble, répond Karim, que l’important, le décisif est le comportement présent et futur de Zahra, d’autant plus qu’elle sera mon épouse.

- Ajoute, précise Si Lhafidh, que, dans le quartier, tout le monde apprécie ton comportement et ta sagesse.

Le vieillard prend son verre, et boit quelques gorgées de thé. Puis, il suggère :

- Une fois mariés toi et Zahra, vu que ton salaire est limité, vous habiterez dans l’appartement de ta mère, je suppose.

- Oui.

- Cependant, continue Si Lhafidh, ne faut-il pas trouver un travail à Zahra, afin d’aider sa mère et son père, pour leur éviter la déchéance dans la misère totale ?

- Pour le travail, c’est plutôt difficile, comme tu le sais. Avec tout le chômage dans le pays, et le fait que Zahra a peu d’atouts.

- C’est vrai… Donnons-nous la nuit pour réfléchir, puis retrouvons-nous demain soir, si tu es libre.

- Demain soir, je suis de garde de nuit à l’hôpital. Le matin ou l’après-midi, tu peux ?

- D’accord. À seize heures, ça va ?

- Oui.

 

2.

Le prix du bonheur

 

En retournant chez lui, Karim envoie immédiatement un message au portable de Zahra. Il demande de la voir et à quel endroit, en proposant le matin, si possible.

Les deux amoureux se rencontrent à dix heures, à l’arrêt de l’autobus du centre-ville où ils s’étaient vus la première fois. Selon l’habitude désormais adoptée, Karim est venu dans sa voiture. Il invite Zahra à y entrer.

Une fois qu’elle est à l’intérieur, il propose d’aller dans un lieu tranquille et discret.

- Oui, acquiesce-t-elle.

- Alors, à toi de choisir, réplique Karim : le jardin de la Promenade de Létang, près d’ici, ou, plus loin, à Kristel, au bord de la mer ?

- Là où tu veux. Désormais, je suis libre.

Karim a envie de proposer Kristel, mais il se souvient opportunément que là on voit la mer. « Non ! Cela pourrait rappeler à Zahra la mort de son petit frère… La promenade de Létang, non plus. Par la rampe, on voit la mer ! »

- Allons au jardin municipal, propose-t-il. À cette heure, il ne doit pas y avoir beaucoup de monde.

Durant le parcours, Karim ne livre pas ses méditations à son aimée. « La mer !… se dit-il. La mer que j’aime contempler et dans laquelle j’aime nager !… Désormais, comment la regarder sans penser au petit Abderrahmane et à tous les malheureux qui y sont ensevelis ? »

 

Une fois arrivés au parc, les deux fiancés s’engagent sur un sentier. Ils cherchent où s’asseoir.

- Il nous faut, déclare Karim, un endroit discret sans être trop isolé.

- Oui, tu as raison.

Les deux amoureux savent combien, malheureusement, la misère s’est répandue, entraînant un désespoir avec son cortège de comportements agressifs, notamment pour détrousser les promeneurs de leur argent. Le dernier fait-divers eut lieu précisément dans ce jardin, quelques jours auparavant. Un vieux retraité, ex-immigré retourné au pays, faisait sa course matinale, vêtu d’un habit de sport, joli et de marque fameuse. Malheureusement, au moment de sa course, le parc était quasi désert. Trois jeunes gens l’encerclèrent et, le menaçant avec des couteaux, le dépouillèrent de son bel accoutrement, puis l’abandonnèrent couvert uniquement de son slip. Quand il alla déposer une plainte au commissariat, il eut droit à des rires et à la phrase : « Ignores-tu quelle est la situation du pays ? »

En se promenant, Zahra et Karim découvrent un banc inoccupé, sous un palmier, sur une toute petite place où des enfants jouent, sous la surveillance de leurs parents.

- On se met ici ? propose Karim.

- Oui.

Une fois tous les deux assis, Zahra contemple avec attendrissement le jeu des enfants. Elle est sensible à leurs joyeuses exclamations d’innocente allégresse. Karim remarque l’insistance avec laquelle son amie prête l’attention aux gamins. Zahra finit par le noter. Elle se ressaisit, en pensant vivement : « Non !… Je ne dois pas attrister Karim par le souvenir d’Abderrahmane . » Veillant à ne montrer aucune peine sur son visage, elle se tourne vers son fiancé, et tente d’esquisser un sourire.

Karim devine ce qui trouble Zahra : « Son petit frère !... » Puis, il se dit : « En ce moment, nous devons penser à autre chose. Ce sera notre manière d’honorer la mémoire d’Abderrahmane. »

Karim commence par informer Zahra du contenu de sa discussion avec Si Lhafidh, et des solutions envisagées. À la proposition de mariage, le visage de Zahra se contracte et pâlit.

- Tu n’es pas d’accord ? interroge Karim, inquiet.

Très embarrassée, Zahra réplique :

- Ce n’est pas ça, au contraire ! Je suis très honorée par ta proposition, et je t’en remercie de tout mon cœur !… Mais y as-tu bien pensé ? As-tu oublié mon passé ?

- Non, je n’ai pas oublié.

- Alors, as-tu considéré ce que les gens, les voisins diront de toi ?

- Oui !… Ceux dont l’esprit et le cœur sont bons estimeront notre union ; ceux dont l’esprit manque d’intelligence, et le cœur de bonté, nous les ignorerons. Pour ces derniers, espérons que notre comportement, toi et moi, finira par leur ouvrir les yeux et adoucir leur jugement.

- Les gens, objecte Zahra avec affliction, sont tellement méchants ! Et de plus en plus ! Comment peux-tu espérer qu’ils changeront en mieux ?

- Accepter la réalité telle qu’elle est ne fait que l’empirer. Alors, essayons de l’améliorer. Même si la réussite n’est pas garantie, il faut néanmoins essayer.

Zahra reste sceptique.

- Tu es trop bon, et ton excès de bonté te fait croire à celle des autres. On dirait que tu n’es pas de ce pays, que tu n’y vis pas.

- Dans notre pays, aussi, il y a des gens comme moi, et meilleurs que moi, même s’ils sont minoritaires.

- J’ai peur pour toi ! avoue Zahra.

- Pourquoi ? De quoi ?

- De la réaction des voisins, surtout de mon ex-chef dans la police. Il est tellement cruel !

« Dois-je dire toute la vérité ? » se demande Zahra… Quelques secondes d’hésitation, puis elle avoue :

- Surtout maintenant que je ne travaille plus pour lui, il risque de vouloir se venger d’une chose particulière.

- Laquelle ?

- Plusieurs fois, révèle Zahra, il a essayé de me convaincre d’aller avec lui au restaurant, soit disant pour « faire amitié », selon son expression. J’ai toujours décliné son invitation. Il a fini, un jour, par me dire : « N’as-tu pas peur de regretter ton refus ? » Son ton et son regard étaient très menaçants. Alors, j’ai préféré ne rien répondre. Mais chaque fois que j’allais dans son bureau, j’étais très inquiète. Je craignais d’être violée par lui. À notre dernière rencontre, quand je lui ai annoncé ma décision de me marier avec toi, il a encore relancé : « Eh bien ! Pour fêter cet heureux événement, je t’invite au restaurant, ou, mieux encore, à passer un week-end ensemble dans l’hôtel le plus chic du Sahara ! » Je lui ai simplement répondu : « Que penserais-tu d’une femme qui voudrait t’épouser mais, auparavant, accepterait l’invitation de son employeur en te manquant de fidélité ? » Il me toisa d’une expression si méchante que je me suis dite : « Sa frustration le conduirait-elle à se venger, d’une manière ou d’une autre ? »

- Je comprends ton inquiétude, répond Karim. Mais, y a-t-il un bonheur sans risque, sans lutte ?... L’amour que j’ai pour toi, le mariage que je te propose, ce sont d’abord le fruit de ta, - je dis bien : ta -, résistance à l’humiliation, de ton sens de ta dignité, malgré les situations affreuses où tu as été jetée, contre ta volonté. Tu ne fais donc que recueillir le résultat de ton combat.

Zahra dévisage celui qu’elle aime, et ses traits se détendent un peu :

- Tu parles bien, Karim ! J’aurais voulu en être capable comme toi.

- Tu as été capable de mieux : sortir du plus hideux des puits, connaître un garçon honnête qui t’aime et veut t’épouser. N’est-ce pas merveilleux ?

- Si tu continues à parler, avoue-t-elle, très émue, tu vas me faire pleurer !

- Si tu pleures de joie, alors, bienvenues les larmes !

1Proverbe.

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Publié le 1 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie IV. Chap. 21

21.

Soliloque marin

 

« Que la vie est si pénible dans ce pays !… Trop de requins ! Vautours ! Hyènes ! Serpents ! Caméléons ! Perroquets ! Singes ! Faux prophètes ! Prétendues icônes laïques ! Faux démocrates ! Faux progressistes !… Tellement de faussetés, à commencer par le nom officiel de la nation : « démocratique et populaire », et par le slogan sur les édifices communaux : « Par le peuple et pour le peuple » !… Le mensonge partout ! L’imposture partout !… Dès lors, pourquoi s’étonner de trop de sang, de larmes, de saletés ?… »

Sur la plage de Coralès, face à la mer, Karim, solitaire, est assis sur le sable. Pour lui, c’est l’endroit idéal de méditation sur les questions fondamentales qu’il se pose, et la recherche des solutions adéquates.

Tout près de la mer, les poumons respirent l’air oxygéné du large, les yeux contemplent le paysage le plus ample, le cerveau est stimulé par l’immensité et la beauté de l’espace. Tout invite, non pas à la stupide évasion touristique, comme un esprit médiocre et conventionnel le croit, mais, au contraire, à la pensée la plus profonde, la plus libre, la plus hardie. Karim a toujours associé la mer à la liberté authentique. Les harragas1 le lui rappellent, le dernier étant le petit Abderrahmane.

« Cette fois-ci, mon cher « vieux sage » et ma chère Zahra, j’ai besoin de solitude. J’ai besoin de m’entretenir avec moi-même, pour trouver comment non seulement résister, mais vaincre !... Les imposteurs oppresseurs nous veulent dominés, tristes, désespérés, tout au plus réduits à baver de haine contre eux, à bouillir du nauséabond ressentiment, à nous dégrader par une colère hideuse et stérile… N’ayant comme solution rien d’autre que le servilisme complice, sinon la résignation par la mosquée, l’alcool ou l’exil, en abandonnant le pays aux ignobles méfaits de salopards parvenus au pouvoir et à la richesse par la violence, la ruse et le mépris de tout ce qui a trait à la dignité humaine… Cependant, à l’hôpital, doit-on se résigner ou manifester du ressentiment et de la haine face aux microbes ?… Inutile. Ce qu’il faut, c’est en comprendre sereinement les causes qui les produisent, puis les éliminer de manière adéquate. Et le médecin, l’infirmier, le chirurgien sont conscients du risque de leur métier : attraper la maladie, et même en mourir... Il en est de même des microbes à visage humain. Les déceler puis les supprimer, sans se laisser contaminer. Ces opérations nécessitent maîtrise émotionnelle, donc sang-froid, pour disposer de lucidité. »

Le temps est à la douceur, pas de vent. Le regard de Karim se porte sur les vagues. Toutes petites, elles se chevauchent joyeusement, puis arrivent calmement, l’une après l’autre, jusqu’au rivage où, lentement, elles s’étalent, délivrant leur mousse blanche, et, enfin, disparaissent dans le sable.

Pendant un long, très long moment, Karim contemple ce mouvement régulier et continue de l’eau. Il finit par suggérer à Karim des comparaisons. « Ces vagues sont l’image de la vie. Elles naissent, se lèvent le plus haut qu’elles peuvent, les unes s’agitent en provoquant de la mousse blanchâtre, d’autres se meuvent calmement sans aucun effet, puis les premières s’abattent avec éclat, les autres doucement, et toutes finissent par arriver sur le rivage où elles disparaissent dans le sable… Ainsi est la vie humaine. Agitée chez les uns, calme chez les autres, et toutes finissent par disparaître dans la terre. »

Cette dernière image rappelle au philosophe improvisé une autre.

Un matin, il était debout à la fenêtre de son appartement. Soudain, il aperçut sa mère marchant lentement sur la place pour retourner au domicile.

Une pensée lui revint, née en lui depuis quelque temps. « Eh, oui !… Le temps passe !… Maman vieillit. Elle mourra à plus ou moins longue échéance. » Cette perspective est une très douloureuse épine au plus intime de Karim. C’est qu’il est attaché à cette mère de toutes les fibres de son âme. Il pressent nettement qu’à la disparition de celle qui lui a donné la vie, l’enfant sentira cette vie manquer cruellement de sa principale source de bonté et d’amour. Le raisonnement de l’infirmier Karim admet facilement les lois biologiques concernant la fatalité de mourir. Toutefois, sa mère… Quelque chose en lui se révolte et se noue à la pensée de sa disparition physique.

Alors, ce matin là, il s’attarda à fixer son regard sur la personne cristallisant son affection la plus profonde. Elle marchait plus lentement qu’auparavant, en se dandinant un peu, ayant perdu sa belle démarche habituelle de gazelle. Signe précurseur de fatalité… Malgré le serrement de cœur, le fils suivit la marche de celle qu’il aime par-dessus tout, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de sa vue. « Ah ! Si je pouvais mourir avant elle !… Mais non ! Sa douleur serait trop violente. Je préfère ma souffrance suite à sa mort que la sienne après ma mort. »

Cette idée d’extinction rappelle à Karim une précédente.

« Ah ! Mon cher papa !… Tu prenais ta mobylette pétaradante, me portais derrière toi, moi tout petit enfant, et nous venions ensemble ici, sur cette plage. Toi et moi, nous aimions beaucoup la mer, courir nous jeter dans les flots, nager dans son eau fraîche et caressante, en sortir pour chauffer notre corps au doux soleil !… Alors, tu achetais du poisson tout frais, à peine débarqué par les pécheurs, tu le cuisais au feu de bois sur le sable, puis nous le savourions ensemble, avec des oignons et des olives, que tu avais apportés de la maison. « Quelle chance, nous avons ! » me disais-tu souvent. « Une mer si belle ! Un soleil si bon ! Tout près de chez nous ! Gratuitement ! Et du poisson à un prix abordable ! » … Heureux souvenirs, toujours vivants !… Oh ! Papa ! Mon si cher et précieux papa !… Tu me manques ! Oui, tu me manques physiquement !… Me manquent ton tendre regard, ton doux sourire, tes douces caresses, ta voix affectueuse, tes rires joyeux !… Je regrette de ne pas t’avoir donné la joie de me voir marié, et de te faire grand-père.

« Et toi, Zahra !... Comment te condamner ?… N’es-tu pas, d’abord, une victime d’un système abject, transformant tout être humain en un vile esclave ?… Zahra !… Malgré les vilenies commises, tu as, pourtant, conservé quelque chose de sain en toi. Jetée dans les immondices, tu n’en as pas été submergée, tu es parvenue à t’en sortir… Mais, en comparaison de toi, combien de femmes et d’hommes ne se prostituent pas, ne sont pas des mouchards de leurs maîtres, jusqu’au plus haut de la hiérarchie sociale ?… Il faut être un imbécile consumé pour s’aveugler sur la valeur des êtres humains parvenus à un haut niveau de la hiérarchie sociale. N’y sont-ils pas arrivés par leur ignoble comportement de prostitué et de mouchard !… Zahra ! Toi, au moins, tu n’avais pas volontairement choisi cette ignominieuse servitude, et tu en avais conscience et honte… »

Promenant son regard vers le large, Karim voit apparaître un bateau à l’horizon. Il le reconnaît à son aspect : un pétrolier.

« Même le contenu des veines de notre terre, son pétrole et son gaz, est volé par une minorité de mafieux, au détriment de notre peuple, qui patauge encore dans la misère, depuis l’indépendance !… Et ces imposteurs veulent, en plus, nous priver de locaux pour nous réunir, nous empêcher de réclamer nos droits ! Comme au temps du colonialisme ! »

Sur la plage déserte, Karim demeure assis sur le sable, jusqu’à voir la boule ronde du soleil, devenu d’un orange éclatant, descendre très lentement derrière l’horizon. Le mélange de bleu foncé du ciel, et de rougeur des quelques rares petits cumulus est d’une beauté enchanteresse. Le spectacle est agréablement accompagné par le doux bruissement des petites vagues, venant s’éteindre lentement sur le rivage. Quelques mouettes blanches apparaissent, volant en groupe, s’interpellant avec allégresse les unes les autres.

Karim prend une poignée de sable, encore tiède, dans sa main droite, le contemple un moment, puis, tout en le regardant, laisse glisser lentement les grains en un filet continu vers le bas.

« Un jour, je l’espère, Zahra, je ne serai plus seul à soliloquer avec la mer. Nous serons ici tous les deux pour jouir de cette splendeur ! »

Soudain, Karim sent en lui surgir un impérieux désir. Il se lève, sort de sa poche son portable, y attache le fil blanc des deux écouteurs, puis les met à ses oreilles. De la liste enregistrée, il choisit une chanson qu’il affectionne particulièrement.

Une musique oranaise se fait entendre. Elle est du genre raï, inspirée de la chanson populaire traditionnelle. Le style est simple, lent, rythmé par un tambour au son profond, soutenant les notes d’un banjo et d’un violon.

Karim jette un regard autour de lui : il est seul sur la plage. Le soleil a déjà disparu derrière l’horizon ; cependant, ses lointains rayons invisibles colorent encore de rouge une partie du ciel et les quelques nuages entre ciel et mer.

Avec une lenteur majestueuse, Karim commence à se déhancher et à mouvoir la tête de droite à gauche, à danser, les bras levés, en écoutant les paroles de la chanson. Les mots sont d’une musicalité et d’une saveur très touchantes, formant une délicate poésie. Sa traduction de la la langue arable algérienne populaire en français est loin d’en rendre compte, comme pour toute traduction poétique. Cependant, voici une version approximative de la chanson. Elle et exécutée par une voix de jeune homme, fraîche et douce. Il commence par un très long soupir nostalgique, puis continue :

Ce temps… Ce temps est déroutant.

Ce temps… Ce temps égare.

Mouimtî2, ne pleure pas.

Ton enfant saura affronter sa vie.

Au souvenir de sa propre mère, de son inéluctable disparition, des larmes montent aux yeux de Karim. Ils les laissent se répandre, tout en continuant à danser et à écouter la chanson :

Le présent est devenu sombre ;

la société est désormais une jungle.

L’homme gît affamé et nu sur le trottoir

sans que personne ne lui jette un regard.

 

(Refrain)

Ce temps...

 

Le jeune demande à comprendre,

mais il ne reçoit que des mensonges.

La femme, désespérée, veut jouir du soleil,

mais on l’enferme dans le noir du voile.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

Le charlatan se proclame savant,

le voleur se flatte d’être un homme d’affaire,

l’imposteur se vante d’être patriote,

le médiocre et le mercenaire sont à l’honneur.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

L’honnêteté est calomniée,

l’intelligence, méprisée,

la bonté, moquée

et la beauté, salie.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

Ô vent ! Ô vent bienfaisant !

Lève-toi et nettoie, purifie l’air !

Afin que nos poitrines respirent

et que nos visages s’illuminent de rires !

 

(Refrain)

Ce temps…

Au terme de la chanson, Karim la fait répéter, tout en continuant à danser… Et il continue l’opération d’innombrables fois… Afin d’apaiser en lui les tourments, et stimuler le courage de continuer à affronter l’existence.

1Émigrés clandestins.

2« Petite maman », expression du maximum d’affection pour la mère.

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Publié le 1 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie IV. Chap. 19-20

19.

Quelque chose de meilleur

 

Le soir, dans sa petite chambre, plongée dans l’obscurité, Zahra est allongée sous la couverture de son lit. Elle se rend compte que depuis sa relation avec Karim, elle a découvert un autre monde : celui des personnes sachant affronter positivement les problèmes causés par la méchanceté à visage humain. « Ah ! Si j’avais fréquenté Karim quand j’avais quatorze ans !… Nous habitions déjà le même immeuble, mais sans nous connaître. »

Soudain, Zahra se met à renifler. Elle répète l’opération plusieurs fois… Elle finit par s’inquiéter.

Dans l’obscurité, elle quitte son lit, et sort de sa chambre. Elle renifle de nouveau, puis, très intriguée se dirige en silence vers la cuisine.

Parvenue près du seuil, elle entend de sourds sanglots. Aussitôt, elle entre dans la cuisine. Une très faible et blafarde lumière orange, provenant d’un lampion public extérieur, permet de regarder à l’intérieur.

Zahra découvre, totalement stupéfaite, son père allongé par terre, sur le dos. Il pleure en hoquetant. Zahra se rend compte alors de la nature de l’odeur qu’elle sent : le gaz de la cuisine !… Zahra se précipite vers le réchaud et s’aperçoit que le fatal produit en sort, en émettant un faible bruit.

Totalement effrayée, elle a cependant le réflexe de fermer rapidement le robinet du gaz. Puis elle s’agenouille près de son père. Son visage est baigné d’abondantes larmes.

- Mais qu’est-ce que tu as fait ? chuchote-t-elle pour ne pas réveiller sa mère.

- Tu l’as vu, parvient à dire le désespéré d’une voix éteinte. Je veux qu’on disparaisse tous, toi, ta mère et moi de cette maudite terre… À quoi bon endurer encore, maintenant que l’un de mes garçons a disparu sans dire pourquoi, et l’autre s’est noyé dans la mer ?… Si Dieu existe vraiment, il m’a maudit. Mais pourquoi ?… Est-ce ma faute si je ne parviens pas à trouver du travail ?… Quelqu’un m’a proposé de devenir un mouchard de la police !… Mais, non ! Non ! Je ne peux pas, je ne veux pas descendre jusqu’à cette infamie !

À cette dernière et totalement inattendue confession, Zahra se raidit.

Le père murmure :

- Avant de mourir, je dois te demander pardon !

Zahra le regarde sans comprendre. Il précise :

- Oui !… Pardon de t’avoir manqué de respect quand tu étais petite !… Misérable, je fus !… Oh ! J’avais compris pourquoi tu avais soudain abandonné la maison, pour aller j’ignorais où. Misérable, j’ai été avec toi ! Totalement misérable !… Et l’alcool n’était pas une excuse… La honte aurait dû me convaincre de crever, de disparaître de cette terre, moi qui, au lieu d’être ton père protecteur et aimant, je fus… je fus… Il n’y a pas de mot pour le dire… Oh, je sais !… Je sais combien je suis ridicule, maintenant, à te demander pardon. Mais, je dois le faire ; je ne veux pas mourir sans l’avoir fait… Non pas que j’ai peur de châtiment après ma mort. Les souffrances de ma vie sur terre ne sont-elles pas suffisantes comme châtiment ? Et si, réellement, il y a une vie après la mort, c’est à moi à demander des comptes à Dieu : Pourquoi as-tu permis tant de souffrances sur terre pour des créatures totalement innocentes ?… Moi, je fus un mauvais père avec ma fille, je l’admets, je m’en accuse clairement et je lui demande pardon. Et toi ? Ne dois-tu pas reconnaître tes fautes envers tes créatures, tes enfants, et leur demander pardon ?

Abasourdie, Zahra est profondément troublée par ces paroles. Le père continue, la voix altérée par le remords :

- Même si tu refuseras de me pardonner, je le comprendrais. Car j’avais détruit ta vie ! Moi, ton père ! Alors que tu étais si jeune, si innocente !… Zahra, ma fille !… Puis-je t’appeler ma fille ? Me le permets-tu en cet ultime moment ?

Zahra ne retient plus ses larmes. Elles surgissent abondantes et ruissellent sur ses joues.

- Papa ! gémit-elle… Papa !… Je te pardonne tout ! Je te pardonne tout !

- Merci ! Merci !… Merci !… Ah ! Je ne parviens pas à dire « ma fille ».

Dans ses prunelles rougies à force de pleurer, des larmes coulent encore.

- Maintenant, murmure-t-il en suppliant, ouvre le robinet ! Et viens te coucher sur le sol, près de moi. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. Quant à ta mère, ses malheurs finiront de la manière la plus douce, sans s’en rendre compte.

Celle-ci survient dans la cuisine. Angoissée, elle voit son mari et sa fille.

- Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? interroge-t-elle.

- Rien, maman, rien, répond Zahra, espérant tranquilliser sa mère.

- Mais que faites-vous ici ? reprend cette dernière.

- Papa, réplique la fille, ne se sentait pas bien. Je l’ai trouvé ici, dans la cuisine.

- Ce n’est pas vrai, objecte l’homme. J’ai ouvert le gaz de la cuisine, mais Zahra l’a fermé.

- Le gaz ?! dit l’épouse, terrifiée.

- Oui.

- Pourquoi ?

Le mari garde le silence. Brusquement, son épouse comprend, affolée :

- Ô mon Dieu ! Ô mon Dieu !

- Inutile de l’invoquer, réplique le malheureux. Tu n’as pas encore compris qu’il est sourd à nos malheurs ?… Au point de m’avoir convaincu qu’il n’existe pas ! Sinon, comment peut-il ne pas réagir à notre détresse, lui qui est défini comme a Rahmâne a Rahîme1 ?… Et surtout ne me parle pas d’une vie meilleure au-delà. À une personne affamée, on ne promet pas du pain et même des gâteaux après sa mort, mais on lui donne à manger pendant qu’il vit… Une fois, je me suis confié à l’imam de la mosquée. J’ai parlé de mes malheurs : l’impossibilité de trouver du travail, même le plus humiliant, mes deux enfants contraints par le désespoir l’un à abandonner le foyer familial, et l’autre à mourir noyé dans la mer ; puis, j’ai demandé : « Pourquoi tellement de misères, de pauvres, de malheureux, de tragédies, sans que Dieu intervienne pour mettre fin à ces immenses injustices ? Pourquoi ?... Pourquoi faut-il attendre l’au-delà pour, enfin, ne pas souffrir ? »

Très offensé, l’imam me cria, le visage soudain empourpré de colère :

- Ne blasphème pas ! Ne blasphème pas !… C’est Satan qui parle par ta bouche !

- Je ne fais, ai-je répliqué, que te demander de m’aider à comprendre.

- Il n’y a rien à comprendre ! affirme à haute voix le prêtre scandalisé. Il faut seulement croire la Parole de Dieu, l’accepter et le remercier, c’est tout ! Vouloir comprendre, c’est déjà offenser Dieu ! Et Dieu est chadîd al ĕigâb2 !

Le père de Zahra conclut :

- Depuis cette rencontre, j’ai renoncé à entendre les prêches du vendredi à la mosquée. Et quand j’y suis allé pour effectuer la prière, au lieu de commencer par dire « Allah Akbar »3, mon esprit a dit : « Pourquoi kbîra4 est ma misère ? »… Depuis, j’ai renoncé à la prière. À quoi bon ?... Il ne me restait plus rien, pas même quelqu’un pour m’expliquer ce que je ne comprenais pas du comportement de Dieu envers les déchets de l’humanité que nous sommes... Alors, quand j’ai vu, dans la rue, Saïd se débarrasser des déchets, l’idée m’est venue de débarrasser la terre du déchet qu’est mon corps ; je suis entré à la maison et j’ai pensé au gaz.

Cette tentative du père bouleverse et déchire Zahra. Elle éprouve une profonde compassion pour son tellement pitoyable père. Et même de l’admiration. « « Il y a donc en lui, pense-t-elle, quelque chose de meilleur que moi !… Il eut la dignité de refuser la solution de mouchard que moi, j’ai acceptée. Et la douleur causée par ses enfants disparus lui a fait croire à une solution finale : éliminer les souffrances du reste de sa famille et de lui-même, par un ultime moyen resté à sa disposition. »

 

20.

L’intelligence

 

- Pendant les années du terrorisme de masse, quelqu’un, un poète et journaliste, avait dit quelque chose dans ce genre, je ne me rappelle pas exactement les mots : « Parler, c’est mourir ; ne pas parler, c’est mourir. Alors, parlons et mourrons ! »… Ne vaut-il pas mieux dire autre chose ?… Alors, parlons mais pour nous organiser et résister, afin de vivre et, s’il faut mourir, faisons-le payer le plus chèrement à nos assassins, et le plus utilement possible à notre peuple !

Sur les auditeurs présents, Karim observe l’effet de sa déclaration, et attend les réactions. Avec lui sont réunis les membres de la section syndicale autonome de l’hôpital, auparavant connus : quatre hommes et Fatma. Ils sont assis par terre, sur un tapis, dans le salon de l’appartement de Karim, autour d’une table basse et ronde. Elle est surmontée de tasses de café et de verres de thé, près d’une théière et d’une cafetière.

- Je suis allée à la police, déclare Fatma. J’ai demandé le motif de mise sous scellés de notre local. On m’a répondu que le ministère du travail a pris une décision : tout syndicat doit avoir un minimum d’adhérents, un quota fixé arbitrairement par ce même ministère, sinon ce syndicat est considéré illégal, donc n’a pas droit à s’activer.

- Hum ! dit l’homme d’une soixantaine d’années. Pour les problèmes réels du peuple et des travailleurs, les soit disant responsables restent sourds et soit disant incompétents. Mais dès qu’il s’agit de défendre leur intérêt à eux, ils deviennent soudain actifs et très compétents pour trouver des motifs neutralisant les actions légitimes des travailleurs. Le ministère soit disant du travail se révèle ce qu’il est : le ministère chargé d’empêcher le travail convenable, lequel ne peut être réalisé qu’en autorisant l’existence d’un syndicalisme libre et autonome pour contrer la gestion du pays au détriment du peuple… Et ces harkis nouvelle manière de la caste détentrice de l’État croient nous neutraliser par des scellés sur notre local.

- L’important, déclare un autre présent, c’est de faire attention aux « hnoucha »5. S’ils apprennent que nous nous sommes réunis ici, dans une maison privée, on risque de voir la police débarquer en nous accusant d’activité illégale. Cela a été fait contre les Ahmadites6.

- Nous devons, intervient Fatma, entreprendre un travail au corps à corps, permanent, quotidien, intelligent auprès de nos camarades travailleurs à l’hôpital. La plupart sont syndiqués à l’U.G.T.A.7 ou ne le sont à aucun syndicat. À nous de les aider à prendre conscience de leurs intérêts véritables, afin de parvenir au quota imposé par le ministère anti-travailleurs. C’est une question juste de temps et d’action adéquate de notre part.

- C’est vrai, confirme un collègue. Fatma a raison. Il n’est pas interdit de parler à des collègues pour les convaincre de créer un syndicat autonome. Et si, malgré cela, les autorités nous causent des problèmes, par exemple en nous menaçant de licenciement, et même de nous emprisonner, eh bien, il nous faut continuer notre lutte. En établissant la solidarité avec les autres syndicats, et demander celle de certains journalistes. Je sais, ils sont rares, très rares, cependant ils existent.

- La plus grosse difficulté, intervient Fatma, est de trouver une solution au cancer qui nous ronge : la stupide ambition de certains à jouer au chef !… Nous avons besoin absolument de la démocratie réelle ! Celle-ci n’a aucun besoin de chef, mais uniquement de collaboration entre membres égaux, les plus instruits se mettant au service de leurs camarades, et non mettant ces derniers à leur service carriériste.

L’homme ayant évoqué les délateurs intervient de nouveau :

- Il est possible, il est même probable que, suite à la fermeture de notre local, la police nous fasse surveiller. Ainsi, elle se rendra compte de nos réunions dans des maisons privées. Alors, il vaut mieux nous organiser pour nous voir de manière différente, par exemple sur le lieu de travail, même si nous sommes conscients, là aussi, d’être surveillés par des mouchards. C’est leur intelligence contre la nôtre. D’une certaine manière, c’est plus difficile que le travail clandestin. En même temps, si nous savons agir correctement, sans recourir à la clandestinité, le résultat est meilleur.

La discussion se prolonge sur les moyens à employer, les difficultés éventuelles, la manière de les surmonter, etc., pour accomplir correctement l’action syndicale autonome.

1Le Clément, le Miséricordieux.

2Terrible dans le châtiment.

3« Dieu est le plus Grand »

4Grande.

5Les « serpents », pour indiquer les mouchards de la police.

6Une association religieuse musulmane, non alignée sur l’idéologie religieuse officielle.

7« Union Générale des Travailleurs Algériens », syndicat contrôlé et courroie de transmission du régime.

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Publié le 1 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie IV. Chap. 17-18

17.

Trou et pluie

 

Une vieille femme, marchant avec difficulté, très modestement vêtue, les cheveux blancs couverts d’un vieux foulard, s’approche de Karim :

- Ah ! Si1 Karim ! Si Karim !

L’interpellé l’accueille avec respect, et réplique :

- Mouimtî2 ! Ne m’appelle pas « Si », mais simplement par mon nom… Que puis-je faire pour toi ?

Prise de honte, la vieille femme baisse la tête, et demeure silencieuse.

- Allez ! l’encourage Karim, dis-moi ce dont tu as besoin.

Il connaît cette personne depuis environ un mois. Elle vient régulièrement à l’hôpital pour se soigner d’une maladie nécessitant des médicaments et des injections.

Le regard toujours baissé, la vieille femme avoue, très embarrassée :

- J’ai besoin d’une seringue, mais on m’a dit que je dois l’acheter. Malheureusement, cette fois-ci, je n’ai pas l’argent nécessaire.

Karim s’apprête à mettre sa main dans sa poche, quand Zahra la lui retient :

- S’il te plaît, laisse-moi lui donner cet argent, moi.

Karim, bien que surpris par cette réaction, veut insister, quand il note des larmes briller dans les prunelles de Zahra.

- D’accord ! consent-il.

Zahra tire rapidement d’une poche son porte-monnaie, puis offre à l’infortunée malade une monnaie de 200 dinars algériens3.

La vieille femme, stupéfaite, lève son regard vers la généreuse jeune fille, et présente la paume ouverte de sa main, en signe de refus :

- Non ! Non !… J’ai besoin seulement d’acheter une seringue !

Zahra pose tendrement sa main gauche sur l’épaule droite de la digne femme, et réplique avec une infinie douceur :

- Je le sais, mouima4 !… Mais je te prie d’accepter ce que je te donne, tu en as sûrement besoin.

La vieille femme ne s’y résigne pas. Zahra lui prend avec délicatesse la main ridée, maigre et un peu tremblante, ensuite pose sur sa paume la pièce de monnaie, enfin insiste avec tendresse :

- S’il te plaît, prends-les ! Ainsi, tu me feras plaisir en me considérant comme ta fille !

La paume de la vieille femme reste ouverte. Zahra la ferme doucement sur la pièce de monnaie.

Karim intervient :

- Écoute, Mouimtî !… Dorénavant, chaque fois que tu en as besoin, viens me voir, d’accord ?… Considère-moi comme ton fils. Tu me feras ainsi un grand honneur.

Toute embarrassée, la malade salue à plusieurs reprises, puis, la pièce de monnaie serrée en main, s’en va aussi rapidement que lui permettent ses deux jambes affaiblies.

Karim et Zahra la suivent d’un regard très désolé. Une fois qu’elle disparaît de leur vue, Karim complimente son amie :

- J’ai beaucoup apprécié ton geste envers cette femme !

Il ajoute :

- Et les larmes de tes yeux !

Cette remarque trouble un peu Zahra. Elle se ressaisit et déclare avec simplicité :

- J’aurais pu être elle !

Elle remarque un voile d’abattement sur le visage de Karim :

- Pourquoi cette tristesse ?

- Ce dont a besoin cette infortunée créature, murmure-t-il, elles et tant d’autres, c’est d’une association qui lutte pour la création d’une société où le droit à la santé est gratuit ! Autrement, on ne fait que boucher un trou dans une maison inondée de pluie… Et cette pluie, en sont responsables d’abord ceux qui la causent, et ensuite ceux qui la tolèrent.

 

18.

La valise ou le cercueil

 

En revenant chez lui, Karim trouve sa mère et sa sœur en compagnie de la cousine Khaïra. Les trois femmes, assises sur le divan, présentent des expressions d’une extrême désolation.

- Qu’est-il arrivé ? demande le nouveau venu, soudain très inquiet.

Les femmes le regardent sans répondre.

- Khaïra, reprend Karim, dis-moi donc quelque chose.

Elle attend un instant puis déclare, d’une voix étranglée par l’indignation :

- On m’a licenciée du travail.

- Licenciée ?!… D’une entreprise étatique ?!… Toi qui dirigeais tout un bureau d’architecture, avec une dizaine de subordonnés, et cela depuis une dizaine d’années ?!… Pour quel motif ?

Elle raconte les faits. Un matin, elle fut convoquée dans le bureau de la Directrice Générale. Elle avait l’air très contrariée :

- Pourquoi, demanda-t-elle d’un ton très autoritaire, n’as-tu pas encore signé le projet que je t’ai envoyée ?

- C’est, répondis-je, parce que le projet en question concerne une construction immobilière, or le terrain demandé par son constructeur est destiné uniquement à l’agriculture, donc le projet en question n’était pas acceptable.

- Ce n’est pas ton problème ; je te demande de signer le projet comme valable, et c’est tout.

- Je ne peux pas, car ce projet est contraire à la législation en vigueur, et je ne peux pas me rendre coupable d’un acte violant la loi.

- Encore une fois, ce n’est pas ton problème : signe et c’est tout, c’est moi qui te l’ordonne.

- Ma conscience d’architecte me l’interdit.

La directrice la dévisagea un bref instant, puis lança :

- Le propriétaire du projet compte, pour te remercier, t’offrir une compensation, sous forme d’argent ou d’un beau logement gratuit dans le complexe d’immeubles, une fois construit. À toi de choisir. Je sais que tu habites chez tes parents, dans une tour de Grande-Terre, donc cette offre te sera très convenable !

- Ma conscience me l’interdit, répéta Khaïra d’un ton calme et respectueux.

- Et moi, je te dis que ta conscience n’a rien à voir ici. Tu es mon employée, ma subordonnée, dès lors fais ce que je te dis, autrement je serai obligée de me passer de tes services, bien que je les ai toujours hautement estimés.

Khaïra se tait.

- Et alors ? la relance Karim.

Khaïra continue son récit.

- Alors, je me suis adressé au secrétaire de la section syndicale de notre entreprise.

Elle relate le dialogue qui eut lieu.

- N’aie aucune crainte, Khaïra ! affirma-t-il. Si la directrice t’a dit de valider le projet, fais-le ! En plus, tu y gagnes une belle récompense !

 

- Bien entendu, poursuit Khaïra en s’adressant à Karim, j’ai compris de quel coté était ce prétendu syndicaliste. J’ai refusé. Le lendemain matin, en retournant à mon travail, j’ai trouvé mon bureau occupé par une autre employée et mes affaires mis dans le couloir. J’étais licenciée.

- Ensuite, veut savoir Karim, n’as-tu pas cherché un avocat pour défendre ton droit ?

- Je l’ai fait, dit Khaïra. Par chance, l’avocat fut honnête avec moi. Il me déclara : « Comme toi, j’ai une conscience. Je t’avoue donc que tu ne feras que dépenser de l’argent en ma faveur, car j’ai eu plusieurs cas comme le tien, et je n’ai jamais réussi à gagner la cause, bien qu’elle était totalement légitime et conforme à la législation en vigueur. Et tu devines pour quel motif.

Indigné sans être surpris, Karim ne sait quoi dire.

- Alors, continue sa cousine, j’ai décidé de quitter le pays.

Karim, stupéfait par cette décision, demande :

- Pourquoi ?

- Où veux-tu, s’explique-t-elle, que je trouve du travail à Oran, à présent que je suis « marquée » comme opposée à la corruption ? Tu sais bien qu’elle conditionne tout dans notre pays.

Elle ajoute :

- Après mon licenciement, la directrice m’a rappelée, et m’a dit textuellement : « Si tu rends public le motif de ton licenciement, tu auras creusé ton cercueil ! Aussi, je te conseille plutôt de prendre ta valise et d’aller chercher ailleurs où ta conscience n’aura pas de problème ! »

Khaïra conclut :

- J’ai donc voulu venir vous saluer avant de partir.

- Pour aller où ? demande Karim.

- Au Canada, au Québec. Là, ils ont déclaré avoir besoin de personnes compétentes. Et mon profil professionnel est très respectable.

- Pourquoi pas la France ? veut savoir la mère de Karim.

- Parce que le Québec ne me rappellera pas de mauvais souvenirs du passé. Tu sais que mon grand-père, parce qu’il combattait le colonialisme, fut arrêté, torturé puis égorgé par les paras français, pour faire croire qu’il avait été un traître, donc éliminé par les siens.

Elle sort de son sac un petit chiffon de couleur rouge, contenant quelque chose de forme ronde.

- Je suis allée, dit-elle, sur la tombe de grand-père, et j’ai pris ce peu de terre ; je l’emmènerai avec moi dans mon exil.

À la fin de ce récit, Karim baisse la tête, et demeure silencieux.

Inutile de décrire comment se déroulent les adieux de cette cruelle séparation. Il y a des situations où toute langue humaine est impuissante à rendre compte de certains sentiments et comportements, trop complexes.

 

1Équivalent à « Monsieur ».

2« Ma petite maman ! » : adressé à une femme plus âgée, en signe de respect.

3Équivalent au prix d’environ une dizaine de seringues.

4Autre forme pour dire « Ma petite maman ».

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Publié le 1 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie IV. Chap. 15-16

15.

Où le mektoub n’a rien à faire

 

Quelques minutes après, Karim et Zahra entrent dans le local. Le premier

invite la seconde à s’asseoir sur une chaise, et fait de même tout près d’elle, en face, sur une autre chaise. Sur le visage de sa chère aimée, il remarque l’extrême tension des traits, jamais vue auparavant. Cependant, la tragédie a donné à ce même visage une noblesse qui impose le respect et l’admiration.

- Alors, dit Karim du ton le plus doux, je t’écoute.

Elle hésite, en maintenant le regard droit sur celui de Karim.

- Parle ! l’encourage-t-il. Librement. Décharge-toi de ce poids.

- Attends ! chuchote-t-elle d’une voix tremblante, attends un peu. J’ai besoin de tout mon courage pour parler.

Bien que préoccupé, Karim patiente.

Zahra sent en elle une immense peur, lui rappelant le gouffre de Kouvalawa. Et, comme devant l’abîme, Zahra a besoin de faire appel à tout ce qu’elle possède d’énergie et d’audace pour affronter le péril. Ses yeux assument un éclat très particulier, une veine se gonfle dans son cou, la peau du front se tend au maximum. Tout montre une implacable hésitation de Zahra, un combat intérieur pour acquérir la force de parler. Karim le constate, en est effrayé, mais il n’a pas d’autre choix que de patienter, en devinant que ce qu’il entendra ne sera pas aisé à encaisser. L’effort extrême manifesté par Zahra pour ouvrir les lèvres est de la même tension que celui de Karim pour se préparer à l’écouter.

Finalement, Zahra confesse, d’une voix vibrante mais résolue :

- Je dois te dire la dernière de mes…

Elle se tait, cherche le terme convenable, puis déclare :

- Je ne trouve pas le mot, déclare-t-elle, extrêmement embarrassée.

Karim encourage son amie :

- Zahra !… Je te prie de me parler à cœur ouvert ! Désormais, je suis à toi, et tu es à moi. Quelques soient les circonstances, nous les affronterons ensemble.

Les yeux toujours fixés sur celui qu’elle aime de toute son âme, Zahra avoue :

- Je suis une moucharde de la police ! En particulier, pour fournir des informations sur toi ! Le travail à l’hôtel est un mensonge, une couverture, rien d’autre.

Karim s’attendait, évidemment, à tout autre chose, sauf à ce qu’il vient d’entendre. Aussi, met-il un certain temps pour encaisser le choc de cette affreuse et totalement surprenante révélation. Ses yeux écarquillés, rivés sur ceux de Zahra qui soutient courageusement le regard, semblent ne pas avoir compris.

- Oui ! confirme Zahra. C’est la vérité ! Je suis une moucharde de la police ! Et payée pour recueillir et donner des informations, notamment sur toi, tes activités.

Lentement, Karim plaque ses mains sur ses yeux en les fermant, baisse la tête et demeure immobile. Zahra l’observe, avec la rigidité d’une morte.

Combien de temps passe ainsi, ni Karim ni Zahra ne s’en rendent compte.

Puis, les mains de Karim s’éloignent lentement de ses yeux ; il les ouvre. Il relève la tête et contemple Zahra avec une commisération infinie. Il reste sans paroles.

Zahra reprend :

- Pour cette horrible chose, te dire : « al maktoub ! », serait hypocrite, car, en réalité, chacun est responsable de ses actes. Te dire : « la misère », est, également, hypocrite ; tellement de personnes la souffrent sans s’abaisser à l’infâme activité de mouchard de la police. La vérité est celle-ci : j’ai été trop faible, trop idiote, trop misérable, succombant à la partie la plus misérable de moi-même.

Elle s’interrompt un moment pour choisir la meilleure manière de s’expliquer. Elle continue :

- Quand, revenue d’Annaba, j’ai rejoins ma famille à Oran, peu de temps après, deux hommes m’ont abordée dans la rue. Ils m’ont intimé l’ordre de monter dans leur voiture. Effrayée, j’ai reculé. « N’aie pas peur ! m’a rassuré l’un des hommes. Nous sommes de la police. On veut seulement te parler. »… J’ai remarqué que la rue où nous nous trouvions était déserte. Impossible toute tentative de fuite. Je n’avais donc pas le choix. Alors, j’ai dû accepter... Ils m’ont emmenée dans une maison du centre-ville. Elle avait l’air normale, puis j’ai compris que c’était un endroit camouflé de la police. Là, un homme en habits civils me révéla tout mon passé, à Annaba. Puis il déclara : « Si tu ne veux pas qu’il soit communiqué à ta famille, tu dois collaborer avec nous. » L’homme me fit noter : « Tu n’a aucun travail et, dans ton cas, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d’en trouver un. » L’homme ajouta : « Si cela te plaît, tu peux pratiquer deux métiers : collaborer avec nous et te prostituer, là où nous te l’indiquerons. Ainsi, tu t’enrichiras en bénéficiant non seulement de ton salaire de collaboratrice, mais également de l’argent de tes clients ! Et, comme tu es d’une beauté, - Allah ibârak1 ! -, ceux que nous te destinons sont très, très, très riches !… Nous avons besoin de les surveiller, et toi, tu seras nos yeux et nos oreilles !… Ces clients et leur argent, tu ne les perdras pas, car nous avons uniquement besoin de constituer des dossiers sur eux. » On me rappela, également, que mon père était chômeur depuis longtemps, alcoolique, et sans espoir de trouver du travail. Et que mon frère Abdelkader consommait et vendait de la drogue... Je me suis, alors, considérée totalement coincée… Bien entendu, je me suis contentée de mon salaire de moucharde. Rien d’autre. Cependant, au début, je donnais des informations absolument insignifiantes. Alors, le chef dont je dépendais m’a fourni des directives, conclues par cette menace : « Ne nous prends pas pour des imbéciles !… Si tu n’améliores pas ton travail, avec des informations utiles, ta famille connaîtra ton passé. »... J’ai commencé, alors, par donner des informations jugées intéressantes par le chef. Sachant le mal que ces riches causaient à l’Algérie et au peuple, et au mal qu’ils projetaient encore de commettre, je n’avais aucun problème de conscience à les dénoncer... Mais quand le chef me demanda de fournir des informations sur toi et tes amis de notre quartier, donc sur mes propres voisins, j’ai considéré cela injuste, honteux. J’ai essayé de ne pas le faire. Le chef, évidemment, a fini par le comprendre. La menace concernant mon passé me fut donc répétée… Dès lors, je me suis résignée à surveiller les habitants de notre tour et des autres immeubles du quartier. Ma mission reçut le nom de code : « Grande-Terre, Tour A ». Mon chef m’ordonna de m’intéresser en particulier à toi et à Si Lhafidh. Puis, je t’ai connu personnellement… J’ai, alors, déclaré au chef que je voulais abandonner mon travail d’informatrice, parce que je voulais…

Elle hésite, puis achève d’un seul trait :

-… me marier avec toi.

Pour soulager un peu Zahra, Karim intervient :

- Je connais le reste. Ton chef, - je suppose que c’est lui -, m’a convoqué au commissariat du quartier, et m’a raconté ton passé à Annaba, en croyant que je l’ignorais ; par chance, tu me l’avais déjà avoué.

Karim se tait. Zahra reste silencieuse. Les deux baissent les yeux vers le sol, un instant. Puis, ils les relèvent et se regardent fixement, longuement. Zahra attend la sentence qui décidera de sa vie.

Karim finit par dire, d’une voix tristement nouée :

- Il vaut mieux commencer mal sa vie pour la finir avec dignité que le contraire. Comme tant d’autres, tu es une victime de ce maudit système social qui nous domine.

Une soudaine rougeur apparaît sur le visage de Karim.

- Zahra ! murmure-t-il, ce que tu viens de me dire me prouve ton amour pour moi. Oui ! Ton amour ! Et moi, aussi, en le comprenant, je te prouve mon amour pour toi.

À leur tour, les joues de Zahra s’empourprent.

 

Brusquement, la porte s’ouvre, laissant apparaître deux policiers en uniforme.

- Il faut sortir immédiatement ! ordonne l’un d’eux, le visage sévère.

Karim se lève d’un bond, très contrarié :

- Pourquoi ?

- On met les scellés.

- Les scellés ?!… Pour quel motif ?

- Ordre supérieur !… Allez, sortez !

Karim et Zahra n’ont pas le choix ; ils obéissent.

 

16.

Des Karim et des Zahra

 

En sortant du local, ils déambulent dans les allées de l’hôpital, troublés et pensifs.

- Puis-je te faire une demande ? s’enquiert Zahra.

- Oui, bien sûr.

- Pourquoi tu t’occupes d’activité syndicale, en sachant qu’elle te causera des problèmes ?

Karim, surpris par la question, s’arrête de marcher et regarde Zahra. Elle fait de même. Lui réfléchit à la réponse. Puis, il déclare, du ton le plus modeste mais le plus convaincu :

- Parce que je ne suis pas un animal que d’autres exploitent selon leur égoïste désir… Et parce que je trouve injuste, de manière générale, que des êtres humains soient exploités de la même manière.

Zahra considère un instant cette motivation. Elle réplique :

- Et les conséquences, je veux dire les réactions de ces gens égoïstes, tu n’en as pas peur ?

- C’est précisément sur cette peur qu’ils comptent, et c’est elle qui permet leurs forfaitures… Dès lors, l’alternative est simple : avoir peur et accepter l’esclavage, ou vouloir vivre libre et affronter la peur et ses conséquences.

- Mais… ta mère, qu’en pense-t-elle ?

- C’est d’elle, rétorque-t-il, que j’ai reçu la leçon, quand j’étais petit. Quand je lui parlais des injustices que je constatais, elle me répondait chaque fois : « Mon enfant chéri ! La société humaine est comme la jungle : si tu ne veux pas être dévoré par les autres, tu dois savoir comment te défendre. Et rappelle-toi ceci : même les bêtes sauvages, pour se défendre, généralement se solidarisent… Alors, elle me racontait cette anecdote. Un père, un paysan, vieilli et se trouvant au seuil de la mort, étendu dans son lit, convoqua tous ses enfants, au nombre de dix. Une fois présents autour de lui, il dit à l’un d’eux. « Prends ce petit morceau de bois. » L’enfant s’exécuta. « Casse-le ! », enjoignit le père. L’autre y parvint aisément. « Maintenant, poursuivit le mourant, prend ces dix morceaux de bois, et casse-les ! » Le garçon les prit, tenta de les briser, sans y réussir. « Eh bien, conclut le vieillard à ses enfants, vous venez de le constater… Si, après ma mort, vous vous divisez et restez isolés l’un de l’autre, il sera facile à vos ennemis de vous casser l’un après l’autre ; si, au contraire, vous restez unis, vous briser sera impossible. »

Karim s’interrompt quelques secondes, ému par l’évocation de ce souvenir. Il continue :

- Cette anecdote, ma mère me l’a racontée dès que j’avais l’âge de comprendre. Elle me la répétait chaque fois qu’elle le jugeait nécessaire… Avec le temps, l’expérience et la réflexion aidant, de cette anecdote j’ai tiré une leçon. Celle-ci : ma liberté et ma dignité dépendent de la solidarité entre toutes les personnes qui chérissent leur liberté et leur dignité, autrement cette liberté et cette dignité sont aisément niées et brisées par ceux qui tirent leurs jouissances du manque de liberté et de dignité collectives.

Après un instant de répit, il ajoute :

- Certains réclament leur liberté individuelle, sans la lier à la liberté de tous, et sans préciser que cette liberté consiste à satisfaire les nécessités vitales de l’existence : une nourriture suffisante, un logis adéquat, une santé convenable, une instruction bénéfique, sans oublier des loisirs sains. Par conséquent, se limiter à vouloir la liberté uniquement individuelle, sans la considérer dans le cadre des libertés de tous, cela signifie, en réalité, ne poursuivre que des intérêts égoïstes personnels au détriment des autres.

- Mais, objecte Zahra, si un esclave ne trouve aucune solidarité, que doit-il faire ?

- Il doit découvrir le moyen de l’établir.

- Et si ce moyen ne se présente pas ?

- Il faut le chercher, jusqu’à le trouver.

- Et si ce temps de recherche dure longtemps, sans rien trouver ?

- C’est que la méthode de recherche est erronée, il faut donc trouver celle adéquate.

Zahra ne semble pas totalement convaincue, mais ne sait pas quoi objecter. Karim s’en rend compte :

- Et si, ajoute-t-il, malgré tous les efforts, on demeure seul, il faut néanmoins ne pas se rendre… Au prix de renoncer à la vie. Car la peur la plus décisive sur laquelle comptent les exploiteurs quant à leurs victimes, c’est précisément la peur de mourir. Elle est la cause première et fondamentale de leur résignation à l’asservissement… Ceci étant dit, il ne s’agit pas de mépriser la vie, mais simplement de ne pas la conditionner par la crainte de la mort, autrement quelle vie ce serait ?

Zahra demeure silencieuse, profondément réflexive. Karim estime devoir préciser :

- Je ne suis pas, mais alors pas du tout un héros, comme l’on dit. Les souffrances physiques me font peur : l’emprisonnement, la torture et mon éventuel assassinat. Mais je crains davantage d’être réduit à une existence d’esclave. Elle est pire que la mort physique. Tout au moins pour celui qui a conscience de ce qu’est la dignité humaine... Mon seul courage est de veiller à trouver les moyens de vaincre les peurs qui me réduisent à un animal exploité par un propriétaire.

Zahra désire savoir davantage :

- Comment expliques-tu que certains se résignent à leurs malheurs, d’autres tentent de les combattre mais finissent par succomber, tandis que d’autres encore affrontent les difficultés et, même s’ils ne triomphent pas, continuent néanmoins à se battre ?

- Peux-tu me donner des exemples ? demande Karim.

- Ma mère est une résignée ; mon père et mes frères sont des combattants vaincus ; toi, tu luttes, et, malgré les obstacles, tu continues à lutter.

Karim hausse d’un coup les deux sourcils en signe de perplexité, considère la question un peu de temps. Il dit :

- Tout ce que je sais, en ce qui me concerne, c’est le rôle fondamental joué par l’éducation que m’a donné ma mère, et l’exemple fourni par mon père, comme travailleur. J’ai le net sentiment que tout ce qu’il y a en moi d’optimisme, de volonté, de détermination et de dignité, ce sont eux deux qui l’ont semé en moi, et cela dès ma prime enfance. Ensuite, à l’école primaire puis secondaire, j’ai eu la chance d’avoir quelques enseignants très attentifs à stimuler l’esprit critique de leurs élèves ; enfin, j’ai connu Si Lhafidh, et, aussi, des camarades de travail qui ont le même caractère que le mien.

Il ajoute :

- Je ne dois pas oublier a zîne fa zîne2: la leçon de courage et de dignité que m’ont donnée ceux et celles qui m’ont libéré, par leur combat et leurs sacrifices, de la situation de colonisé.

- Cependant, objecte Zahra, des gens comme toi sont une infime minorité, et ceux qui nous ont libérés du colonialisme sont ridiculisés et méprisés par certains, notamment des jeunes.

Désolé, Karim soupire longuement.

- Oui ! admet-il. Ces jeunes crachent sur ceux dont les sacrifices les ont libérés du colonialisme. Reconnaître une dette exige de la conscience et de la dignité ; ces jeunes en manquent, hélas ! Mais ce n’est pas leur faute ; en sont responsables les détenteurs de l’État : ils ont travesti le combat patriotique de nos aînés en une histoire ridicule, risible, donc méprisable.

- Pourquoi l’ont-ils fait ?

- Eh bien, en enlevant au peuple ce qui fait sa dignité, précisément cette épopée libératrice, on l’humilie, on lui enlève sa fierté, on le porte à s’auto-mépriser. Ainsi, on rend plus facile sa domination. Et tout intellectuel, tout journaliste, tout écrivain facilite cette domination, en stigmatisant le combat patriotique libérateur ; il sera donc encouragé, payé, médiatisé.

- Alors, commente Zahra, il a raison le proverbe qui dit : « il ne reste dans la rivière que ses cailloux »3.

- Oui.

- Mais pourquoi, relance Zahra, les gens qui ont une conscience et une dignité sont tellement minoritaires ?

La question oblige Karim à réfléchir. Ensuite, il déclare :

- C’est le cas partout dans le monde et à toutes les époques. Pourquoi ?… Je l’ignore et j’aimerai bien le savoir. La seule idée qui me vient est celle-ci : peut-être parce que l’idée de dignité n’est pas assez développée parmi l’espèce humaine.

Zahra demeure silencieuse, les yeux rivés sur Karim. Il lui demande :

- Qu’en penses-tu ?

- Que tu parles bien ! répond-elle, tandis que ses magnifiques yeux brillent d’un éclat plus lumineux... Tu dis ce que j’ai toujours aimé entendre, sans avoir jamais trouvé quelqu’un pour me le dire. J’ai finalement la chance de t’avoir connu. Je voudrais tant voir toutes les personnes victimes d’injustice entendre ce que tu dis, car c’est le médicament qu’il leur faut pour soigner les maux dont elles sont victimes.

Zahra contemple longuement Karim, puis elle ajoute :

- Je suis certaine que, dans tous les pays, existent des Karim comme toi.

- Que veux-tu dire ?

- Qui ont ton sens de la dignité et combattent pour elle.

- Dans le monde entier, ajoute Karim, se trouvent des Zahra, dont la vie, les souffrances et les combats sont identiques aux tiens.

 

1 « Que Dieu y accorde Sa Baraka ! » (bénédiction).

2 « Le beau du beau », autrement dit la cerise sur le gâteau.

3 Proverbe signifiant que, dans l’histoire humaine, les meilleurs restent fermes dans leur position éthique.

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