Publié le 30 Janvier 2018

L’anarchisme, ce quasi-inconnu en Algérie

Voici un livre dont le thème est très rarement évoqué en Algérie : « Eyes to the South : French Anarchists and Algeria » (Regards vers le Sud : Anarchistes français et Algérie). D’où l’importance de le signaler.

Dès le début, la dédicace du livre par l’auteur, David Porter, fournit son orientation :

« Ce livre est dédié aux Algériens qui ont courageusement combattu pour une société libre et égalitaire, depuis 1954 jusqu’à aujourd’hui, malgré la répression par les militaires et la police français puis algériens, la résistance des bureaucrates intéressés, les nouveaux riches de l’Algérie indépendante, les conceptions mortelles de zélotes religieux, et un patriarcat profondément ancré dans toutes ses diverses formes. Le livre est également dédié aux anarchistes français qui ont contribué aux combats algériens jusqu’au présent. » (1)

Justifions d’abord le titre du présent compte-rendu. David Porter expose les positions des divers courants anarchistes français sur et en Algérie, depuis 1954. Cependant, le texte est précédé par un chapitre intitulé « Arrière-plan historique de l’Algérie moderne : le contexte colonial et le mouvement anti-colonial » (2).

L’auteur donne des informations très peu connues en Algérie, pour ne pas dire ignorées, parce que… occultées. Le motif de cette méconnaissance est simple. Dans le pays, les informations étaient et demeurent contrôlées, filtrées et gérées par deux agents : d’une part, les institutions étatiques, d’autre part, une opposition de matrice l’une cléricale et l’autre marxiste ou marxisante. Pour tous ces agents, les conceptions anarchistes en particulier, et libertaires en général (dont font partie les théories et pratiques autogestionnaires) sont « cachées dans le placard » de toutes les manières possibles. Cette censure est faite au détriment de la vérité historique, mais au profit des visions qui partagent toutes la même caractéristique : hiérarchie sociale et autoritarisme politique. Les cléricaux le justifient par la « Volonté de Dieu », les étatistes par la « démocratie parlementaire », et les marxisants par la « nécessité d’un État centralisateur », présenté comme « démocratie populaire », étant donné le tragique ridicule manifesté par la « dictature du prolétariat ».

Le livre de David Porter comporte une très intéressante introduction. Elle informe sur la présence des théories anarchistes en Algérie depuis l’année du déclenchement de l’insurrection armée de 1954. Dans cette partie est notamment évoquée la figure de Mohamed Saïl (1894–1953) ; originaire de Kabylie, il fut un personnage représentatif de l’anarchisme algérien (3).

Le corps du texte comprend cinq parties : I. La guerre d’Algérie (1954–1962), nationalisme, violence et révolution ; II. Le régime de Ben Bella (1962–1965), idéal et réalité de l’autogestion des travailleurs ; III. Le régime de Boumédienne (1965–1978), socialisme étatique et Islam politique ; IV. Les régimes de Chadli, Boudiaf et Zéroual (1979–1999), Berbères et révoltes urbaines, libéralisation et guerre civile Militaire/Islamiste ; V. Le régime Boutéflika (1999-présent), résistance horizontale et pouvoir autoritaire.

Le texte se conclut par un exposé sur les aspects et personnes montrant les modalités d’existence de l’anarchisme en Algérie, l’ « histoire alternative » de l’Algérie par les anarchistes français, des réflexions sur le mouvement anarchiste français puis mondial.

C’est dire la richesse de contenu du livre de David Porter. L’originalité de son travail est celle-ci : contrairement à la grande majorité des productions sur l’histoire algérienne, l’auteur l’expose et l’analyse du point de vue du peuple exploité-dominé, en se focalisant sur les combats de celui-ci pour se libérer, de manière autonome, libre et solidaire.

David Porter écrit :

« «Je considère également ce livre comme un moyen d’échanger en retour les cadeaux de prise de conscience que m'ont donné ceux qui luttaient courageusement pour la libération algérienne du colonialisme, ceux qui en Algérie se sont battus pour l'autogestion des travailleurs, et ceux du mouvement anarchiste plus généralement. » (4)

L’auteur énumère et analyse les positions des divers courants anarchistes concernant la guerre de libération nationale. En voici le résumé :

« Alors que toutes les branches du mouvement anarchiste s'opposent par définition au colonialisme français comme raciste, répressif et exploiteur, des différences significatives émergent sur les questions cruciales de « libération nationale », de violence révolutionnaire et de collaboration avec les forces hiérarchiques ou étatiques. Ces différences ont, à leur tour, des implications directes sur la nature et le niveau de soutien positif offert à la révolution algérienne. Néanmoins, les anarchistes étaient unis pour s'opposer aux politiques gouvernementales françaises de répression massive et de conscription militaire. » (5)

Certains anarchistes se méfièrent à cause de l’aspect nationaliste de la guerre de libération ; elle tendait à produire une nouvelle oligarchie indigène, forme inédite d’oppression du peuple, utilisé uniquement comme masse de manœuvre, bras armé. L’histoire, hélas !, leur a donné raison.

D’autres exprimaient un « soutien critique » ; il se manifestait par des formes de solidarité concrète, tout en maintenant les distances idéologiques par rapport à l’aspect hiérarchique-totalitaire du parti guidant la lutte armée algérienne, le F.L.N. (Front de Libération Nationale).

Une autre partie choisit de collaborer complètement avec les nationalistes algériens. Dans ce cas, étant donné le caractère hégémonique et totalitaire du F.L.N., ces anarchistes mettaient de coté leurs « identité politique » spécifique. Parmi ces derniers, le plus représentatif fut Serge Michel, dont tout le parcours est relaté.

Les lectrices et lecteurs algérien-ne-s seront intéressé-e-s en particulier par certaines parties.

1. L’autogestion ouvrière et paysanne.

La première partie concerne ce qui semble avoir été presque totalement occulté, considérée comme ante-historique, totalement négligeable, archaïque : c’est l’expérience d’autogestion ouvrière et paysanne. David Porter déclare :

 « À ce moment-là, à la fin des années 60, la dynamique politique et culturelle en Amérique du Nord et ailleurs ne pouvait qu'amplifier mon intérêt et ma compréhension de l'anarchisme, d'abord stimulé par ma découverte de l'autogestion algérienne. » (6)

Et dire qu’il y a une personnalité politique algérienne actuelle qui, interrogée publiquement par moi sur cet aspect, n’a pas considéré important de répondre publiquement.

Pour les personnes qui l’ignorent, l’autogestion par les travailleurs eut lieu juste après l’indépendance. Des usines et des fermes furent abandonnées par leurs propriétaires et cadres techniques, d’une part ; d’autre part, l’État algérien, sa bureaucratie et sa technocratie n’existaient pas encore. Alors, les travailleurs des entreprises industrielles et agricoles ont spontanément, librement et solidairement pris en main les entreprises. Non seulement, ils furent capables d’assurer la production comme par le passé, mais elle fut améliorée. Il ne s’agissait pas de miracle : comme, auparavant, en Russie révolutionnaire (1917-1921), et en Espagne révolutionnaire (1936-1939), quand des travailleurs agissent de manière réellement libres, ils sont solidaires ; cette situation particulière leur permet d’améliorer nettement les performances en matière productive par rapport à l’époque où ils sont de simples salariés exploités. N’est-ce pas d’une logique humaine élémentaire ?

Et, comme en Russie, puis en Espagne, les forces autoritaires (bolchevique dans le premier cas, fasciste-cléricale et stalinienne dans le second), à peine deviennent-elles fortes, éliminent dans le sang l’autogestion des travailleurs, avec des résultats dans la production économique nettement moins positifs. En Algérie, l’élimination de l’autogestion s’est limitée à recourir à des décrets étatiques présentés comme « socialistes », selon le principe : embrasser pour étouffer.

2. L’insurrection autogérée du printemps 2001.

L’autre partie qui intéressera particulièrement les lectrices et lecteurs algérien-ne-s concerne la révolte citoyenne qui eut lieu à cette date. Bien qu’événement plus récent par rapport à l’autogestion post-indépendance, le mouvement de 2001 est occulté, du moins dans sa signification sociale fondamentale.

Comme on le sait, ce mouvement prit naissance en Kabylie, s’efforça de s’étaler à l’ensemble du pays, pour finir par être contraint de se replier dans la région de sa naissance.

Comme l’autogestion après indépendance, ce mouvement social, lui aussi, s’est caractérisé par l’initiative autonome des citoyens libres et solidaires. Les jeunes y jouèrent un rôle fondamental.

La différence avec l’autogestion post-indépendance est à noter. L’insurrection sociale de 2001 s’activa en dehors et même contre tous les partis politiques, sans aucune exception, et contesta un État déjà constitué, dans sa politique autoritaire et anti-populaire.

Et, contrairement à l’autogestion post-indépendance, le mouvement de 2001 était assez fort pour ne pas être éliminé par des décrets étatiques. Il a fallu la répression armée de la gendarmerie : plus de cent morts et des milliers de blessés. Cela est arrivé dans une république officiellement nommée « démocratique et populaire ».

3. Adversaires et motifs des calomnies.

L’expérience autogestionnaire post-indépendance, comme le mouvement social de 2001 furent tous les deux l’objet de tentatives de manipulation par la propagande étatique, de récupération par les partis politiques officiels comme d’opposition.

L’autogestion ouvrière et paysanne fut taxée de « désordre », d’ « anarchie ».

En fait, là où il y eut désordre, David Porter montre, preuves à l’appui, qu’il provenait uniquement des détenteurs de l’État, des bureaucrates étatiques et des propriétaires privés, tous menacés de perdre leurs privilèges, en cas de succès général et définitif de l’autogestion.

Quant au mouvement social de 2001, il fut étiqueté comme « ethnique », « identitaire », « régionaliste », « kabyle », « sécessionniste », etc.

Il est vrai que les aspects identitaires étaient présents. Mais les revendications, publiquement déclarées par les contestataires, intégraient ces aspects spécifiques dans le cadre général et fondamental d’un rejet du système étatique autoritaire. La volonté des révoltés exigeait une société réellement démocratique, seule manière de résoudre positivement les problèmes identitaires, en trouvant des solutions aux problèmes socio-économico-politiques qui en étaient les causes.

David Porter, documents à l’appui, met en évidence le caractère essentiellement autogestionnaire, libre et solidaire de ces deux moments historiques. Ils sont les deux événements les plus significatifs de l’Algérie indépendante, parce que le peuple opprimé en fut l’unique protagoniste, contre toute forme d’autoritarisme, étatique ou de partis politiques. De la part de ces derniers, on comprend aisément, alors, le dénigrement et l’occultation de ces deux moments où le peuple prit en main son propre destin.

4. Peuple victime.

L’autre fait historique significatif de l’histoire de l’Algérie indépendante est la tragédie qui dura plus que les dix années 1990-2000. Au contraire des deux événements historiques, auparavant évoqués, dans cette troisième période, le peuple fut essentiellement manipulé et victime. Là, aussi, l’exposé de David Porter est documenté, objectif, analytique, clair.

5. Horizontale contre verticale.

La dernière partie du livre intéressera, aussi, d’une manière particulière les Algérien-ne-s. Son intitulé donne l’idée de son contenu et de son orientation : « résistance horizontale et pouvoir autoritaire ».

Cette partie est d’autant plus importante à lire que toutes les voix qui se font actuellement connaître, pour un changement « démocratique » en Algérie, ignorent substantiellement l’horizontalité. Ces voix ne considèrent que des personnalités au sein des institutions étatiques, ou des dirigeants de partis politiques. Quant aux appels génériques aux « citoyens », ils ne vont jamais jusqu’à parler d’organisations autonomes, de base, libres et solidaires, pour mettre fin à un système hiérarchique et autoritaire, au bénéfice d’un autre, authentiquement démocratique. En particulier, ces appels n’évoquent jamais l’autogestion citoyenne ; ils ne rappellent jamais les expériences exemplaires que furent l’autogestion ouvrière et paysanne ou le mouvement du printemps 2001. Tout au plus, on constate l’organisation de colloques d’ « experts », en Algérie ou en France. Pourtant, ces deux mouvements ont montré de manière indiscutable la capacité du peuple à auto-gérer l’activité sociale.

Il est, toutefois, compréhensible qu’une mentalité autoritaire ne peut pas concevoir un peuple capable de s’auto-gérer, même quand il a démontré efficacement le contraire. Comme dit le proverbe populaire algérien : « Ma’za, wa laou târat ! » (C’est une chèvre, même si elle vole !)

Comme dans son premier livre, dont il fut rendu compte, ce second ouvrage de David Porter se distingue par l’importance, la richesse et la pertinence de la documentation, la clarté de l’exposé, la finesse de l’analyse objective, les explications et notes clarificatrices, permettant d’approfondir les thèmes abordés. Notons que l’auteur séjourna à Alger en 1965-1966, précisément à l’Institut d’Études de Gestion et de Planification (7).

Il reste, cependant, extrêmement regrettable que cet ouvrage, publié en anglais en 2011, n’ait pas trouvé encore d’éditeur en Algérie (ou en France) pour une traduction. Espérons avoir montré qu’une telle édition serait de la plus grande utilité, et rencontrera l’intérêt de beaucoup de personnes, des deux cotés de la Méditerranée.

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(1) « This book is dedicated to those Algerians who courageously fought for an egalitarian and free society from 1954 to the present despite repression by French and Algerian militaries and police, the resistance of self-serving bureaucrats and nouveaux-riches of independent Algeria, the deadly designs of religious zealots and a deeply entrenched patriarchy in all its various forms. The book is dedicated as well to French anarchists who supported those Algerian struggles to the present. »

(2) « Historical Background of Modern Algeria : The Colonial Context and theAnti-colonial Movement »

(3) Une contribution prochaine le concernera en détail.

(4) « I also consider this book a means for reciprocating those gifts of consciousness given to me by those who courageously struggled for Algerian liberation from colonialism, those in Algeria who fought for genuine workers’ self-management, and those in the anarchist movement more generally. »

(5) « While all branches of the anarchist movement by definition opposed French colonialism as racist, repressive, and exploitative, significant differences emerged concerning the critical issues of “national liberation,” revolutionary violence, and collaboration with hierarchical or statist forces. These differences, in turn, had direct implications for the nature and level of positive support offered to the Algerian revolution. Nevertheless, anarchists were united in opposing French government policies of massive repression and military conscription. »

(6) « At that moment, in the late ’60s, the political and cultural dynamics at play in North America and elsewhere could not help but vastly increase my interest in and understanding of anarchism, first stimulated by my exposure to Algerian autogestion. From that point to the present, my learnings from anarchists and anarchism have greatly expanded. »

(7) Une prochaine interview avec l’auteur fournira davantage d’information sur son activité en Algérie, et les leçons qu’il en a tirées.

Eyes to the South : French Anarchists and Algeria

written and translated by David Porter, AK Press 2011 (Oakland, Edinburgh, Baltimore).

Présentation ici : https://www.akpress.org/eyestothesouth.html

Publié sur Le Matin d'Algérie, le 30 janvier 2018.

L’anarchisme, ce quasi-inconnu en Algérie

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 28 Janvier 2018

Le premier exemple de comment une révolution devrait être faite

« The first example of how revolution should be made ». Cette phrase d’Emma Goldman résume parfaitement le livre que David Porter a consacré à la révolution sociale espagnole de 1936-1939 : « VISION ON FIRE : Emma Goldman on the Spanish Revolution » (VISION SUR LE FEU : Emma Goldman à propos de la révolution espagnole). Bien que l’ouvrage soit écrit en anglais, il est utile d’en rendre compte. Les lecteurs familiers de cette langue en seront informés ; ceux qui s’intéressent à l’argument peuvent en profiter pour améliorer leur connaissance de l’anglais ; enfin, les autres recevront des informations utiles, en attendant la publication du livre, espérons-le, par une maison d’édition algérienne ou française.

Le style d’écriture est simple, direct et clair. L’excellent exposé de l’auteur se base entièrement sur les écrits d’Emma Goldman. Bien qu’elle n’aie pas besoin de présentation, donnons quelques informations succinctes. Anarchiste d’origine russe, exilée aux États-Unis, où elle continua sa militance, elle retourna en Russie lors de la révolution russe de 1917. Elle s’activa parmi les partisans des soviets libres, contre leur main-mise sur eux par les bolcheviques. Elle tenta en vain d’empêcher cette dictature d’un parti totalitaire ; mais elle fut contrainte de constater sur place combien la politique de Lénine-Trotski fut funeste à cette révolution authentiquement populaire.

Ensuite, durant la révolution sociale espagnole, elle se rendit également sur le terrain. On notera que l’adjectif employé ici est « sociale » et non pas « politique ». Là réside l'originalité de cette révolution. Elle ne visait pas, selon le schéma marxiste et bolchevique, à prendre le pouvoir de l’État, en instaurant une soit disant dictature du « prolétariat », en réalité une nouvelle domination sur le peuple. Au contraire, suivant la conception anarchiste proudhonnienne-bakouninienne, la révolution espagnole se voulait « sociale ». Autrement dit, un changement visant la base de la société toute entière, dans ses diverses structures et domaines d’activités. Cela s’est réalisé en créant des associations ouvrières et paysannes libres et autonomes, fédérées entre elles, autogérées. De cette manière nul besoin d’État dictatorial, ni de sa bureaucratie de privilégiés, ni d’un parti « guide » auquel obéir aveuglément, ni de chefs « géniaux » émettant des décrets indiscutables, ni de « commissaires du peuple » imposant des ordres, ni d’armée « rouge » formée de galonnés et de simples exécutants (1), ni de police politique genre tcheka, ni de prisons, ni de collectivisations forcées. Voilà ce que Staline et sa bureaucratie totalitaire ne pouvaient pas admettre, de peur que cette révolution sociale authentique dévoile l’imposture bolchevique et contribue à sa fin.

Goldman écrit :

« [Les travailleurs espagnols] ont montré que la dictature n’est pas essentielle dans une période révolutionnaire. Il est vrai que ceux qui ont bénéficié de liberté politique en Espagne en ont joui jusqu’à une limite alarmante, mais je suis d’accord avec les camarades qu’il y a moins de danger dans les abus de liberté que dans la dictature. » (2)

C’est donc à travers les écrits de cette partisane d’une révolution authentiquement sociale, ses observations et ses critiques que David Porter rend compte de cette rupture sociale, la plus originale et la plus riche que le monde a connu. Malheureusement, elle fut la victime de calomnie, puis de répression armée, enfin d’occultation par les « communistes » staliniens, sans parler des « libéraux ». Ces méfaits ont été (et l’occultation demeure) aussi implacables que ce soulèvement fut la première authentique révolution dans le monde. Voici en quoi : ses protagonistes furent les seuls paysans, ouvriers, petits employés et intellectuels éclairés. Ils étaient animés non pas par un classique « parti d’avant-garde », guidé par son « génial » chef, mais leurs propres organisations autogérées, où la conception libertaire autogérée était pleinement assumée. Là fut la grandeur de ces protagonistes du peuple, et là fut le motif pour lequel tous les autoritaires, « communistes », « libéraux » et fascistes leur ont été hostiles. Ils se sont unis pour écraser ce qui était un exemple idéal de la manière d’entreprendre un authentique changement social en faveur des opprimé-e-s, exploité-e-s et dominé-e-s. Qu’on en juge. Voici les ennemis que les révolutionnaires sociaux espagnols ont affrontés. D’une part, l’armée fasciste du général Franco, complétée par des supplétifs marocains ; l’action de cette armée fut renforcée par l’aviation nazie, qui expérimenta ses premiers bombardements systématiques de population civile ; enfin, le fasciste Mussolini envoya en renfort des troupes italiennes. D’autre part, les autogestionnaires espagnols durent combattre contre les agents « communistes » russes envoyés par Staline, ainsi que contre leurs subordonnés du parti « communiste » espagnol, dont leurs colonnes militaires.

Ce fut une guerre de plusieurs armées coordonnées contre un peuple de paysans, d’ouvriers, d’employés et d’intellectuels éclairés. Et cette guerre ne fut pas dirigée uniquement contre les milices populaires, qui manquaient gravement d’armes et de munitions, mais également contre leurs réalisations économiques, sociales et culturelles.

Car il faut savoir, et cela fut constaté par Goldman comme par d’autres témoins sur place, ces réalisation furent consistantes, impressionnantes, inattendues, exemplaires, significatives. Tout le contraire de la régression et du chaos qu’en Russie la domination du parti bolchevique avait causés, le contraignant à un retour au capitalisme avec la N.E.P.

« Si jamais, écrit Goldman, il y eut un peuple aimant suffisamment la liberté pour combattre pour elle, vivre ses quotidiennes relations et même mourir pour elle, les ouvriers et paysans espagnols ont démontré qu’ils se placent au plus haut sommet. » (3)

L’ouvrage de David Porter ne se limite pas à citer des écrits essentiels de Emma Goldman sur la révolution espagnole. Il a la précieuse précaution de fournir des explications et des notes. Elles placent les extraits de la militante et théoricienne dans leur contexte historico-social concret, tout en proposant des pistes de réflexion et d’action concernant la situation actuelle. Enfin, David Porter fournit des titres d’ouvrages et leurs auteurs. Ainsi, les arguments examinés sont élargis et approfondis, permettant d’accéder à des informations complémentaires.

L’ouvrage rend compte non seulement des problèmes généraux affrontés par la révolution sociale espagnole, mais, aussi, de ses aspects incarnés par des individualités. Leurs qualités et défauts sont exposés, ainsi que l’influence de ceux-ci sur le déroulement de la révolution (4). En outre, l’auteur souligne :

« On devrait analyser le sort de l'anarchisme espagnol au niveau social le plus large au lieu de considérer seulement les personnalités. En fait, le mouvement avait contre lui la conspiration internationale, et le manque de soutien du prolétariat mondial à la révolution espagnole. Ces deux facteurs ont causé les erreurs essentielles commises en Espagne. Bien que les individus dans le mouvement aient effectivement fait d’importantes erreurs, leur contribution positive ne doit pas être oubliée. » (5)

Ceci dit, il est précisé :

« Mais en termes généraux, les anarchistes, plus que d'autres personnes concernés par le changement social, ont traditionnellement considéré l'émancipation individuelle et le maintien de l'intégrité personnelle comme des mesures importantes du succès du mouvement. » (6)

Un chapitre particulier est consacré au rôle des femmes dans la révolution espagnole :

« Dans l’histoire générale du mouvement anarchiste, l’émancipation des femmes était vue comme une part cruciale de la transformation sociale globale. » (7)

L’auteur ajoute :

«  De son [Emma Goldman] point de vue, l’organisation du mouvement en général, même parmi les anarchistes, encourageait le carriérisme, des jalousies mesquines et de nouvelles hiérarchies. Il ne fait pas de doute que ces tendances étaient, à un certain degré, le résultat d’une prépondérance masculine dans le mouvement, comme dues à l’organisation du mouvement lui-même. » (8)

Dans une très intéressante introduction au chapitre trois « The New Society », David Porter fournit des explications sur l’anarchisme comme vision sociale et humaine ; il complète l’exposé en considérant les réactions des adversaires :

« Comme par le passé, les anarchistes souffrent le plus souvent d'une mauvaise image parmi
les « Progressistes » de deux points de vue : en tant que destructeurs négativistes ou rêveurs irresponsables. (..) Pour de telles personnes, l'expérience constructive de la révolution espagnole, assumée avec enthousiasme par Emma Goldman dans ces pages, devrait être un soulagement bienvenu. C'est aussi une invitation pour eux à élargir leurs propre politiques. » (9)

La lecture du livre de David Porter reflète fidèlement son affirmation :

« Les évaluations de Goldman sont écrites directement pour nous dans le présent. Elles aident à nous livrer cet incroyablement précieux cadeau de la part du peuple espagnol. » (10)

Souhaitons que cet ouvrage soit finalement traduit en français, en arabe, en tamazight et en dziriya, tellement il est instructif sur le meilleur exemple de révolution sociale survenue dans le monde.

 

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Notes

(1) Voici des déclarations de Buenaventura Durruti, l’une des personnes les plus représentatives de l’anarchisme espagnol pendant la guerre civile en Espagne :

- « Nous vous montrerons, à vous les bolcheviques russes et espagnols, comment on fait la révolution et comment on la mène à son terme. Chez vous, il y a une dictature, dans votre Armée rouge, il y a des colonels et des généraux, alors que dans ma colonne, il n'y a ni supérieur ni inférieur, nous avons tous les mêmes droits, nous sommes tous des soldats, moi aussi je suis un soldat. (…) Ce ne serait vraiment pas la peine de se déguiser en soldat si l'on devait se laisser à nouveau gouverner par les pseudo-républicains de 1931 ; nous consentons à faire de grandes concessions, mais n'oublions jamais qu'il nous faut mener de front la guerre et la révolution. (…) J'ai été un anarchiste toute ma vie, et j'espère le rester. Je regretterais en effet de devenir un général et commander les hommes avec un bâton militaire. Ils me sont venus volontairement, ils sont prêts à mettre leur vie en jeu pour notre combat antifasciste. J'estime que la discipline est indispensable, mais elle doit venir de l'intérieur, motivée par une résolution commune et un fort sentiment de camaraderie. » in https://fr.wikipedia.org/wiki/Buenaventura_Durruti#cite_ref-Durruti_is_Dead.2C_Yet_Living_-_Emma_Goldman_.7C_libcom.org_10-1

(2) « [The Spanish workers] have shown that dictatorship is not essential in a revolutionary period. It is true that those who are enjoying political freedom in Spain are taking advantage of it to an alarming extent, but I agree with the comrades that there is less danger in the abuses of freedom than in dictatorship. »

(3) « If ever there were a people who love liberty sufficiently to struggle for it , live it in their daily relationships and even die for it , the Spanish workers and peasants have demonstrated that they stand at the highest peak. »

(4) Voir notamment chapter Two “Particular Individuals” (Individus particuliers).

(5) « One should analyze the plight of Spanish anarchism at the broader social level instead of solely through looking at personalities. It was in fact the international conspiracy against and lack of world proletarian support for the Spanish revolution which caused the essential mistakes made within Spain. Though individuals in the movement indeed made important errors, their positive service should not be forgotten. »

(6) « But in general terms, anarchists, more than others concerned with social change, traditionally have seen individual emancipation and maintenance of personal integrity as important measures of the movement’s success. »

(7) « In the historical anarchist movement generally, emancipation of women was seen as a crucial part of overall social transformation. »

(8) « In her view, movement organization generally, even among anarchists, encouraged careerism, petty jealousies and new hierarchies. No doubt these tendencies were to some degree the result of male preponderance in the movement, as well as due to movement organization in itself. »

(9) « As in the past, anarchists currently most often suffer a bad image among “progressives” on both counts—as either destructive negativists or irresponsible dreamers. (…) For such individuals, the constructive experience of the Spanish revolution so enthusiastically endorsed by Emma Goldman in these pages should come as a welcome relief. It is also an invitation for them to expand their own politics. »

(10) « Goldman’s assessments are written directly to us in the present. They help to deliver to us this incredibly valuable gift from the Spanish people. »

David Porter, VISION ON FIRE : Emma Goldman on the Spanish Revolution.

AK Press, 2006, Second Edition.

Présentation ici : https://www.akpress.org/visiononfireakpress.html

Publie sur Le Matin d'Algérie, 27 janvier 2018

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 27 Janvier 2018

Alger, 1963 : meeting de soutien à l'autogestion

Alger, 1963 : meeting de soutien à l'autogestion

Inédit publié sur le site de Ballast. À l’occasion de sa parution sur Le Matin d’Algérie, le texte a été partiellement revu par l’auteur.

« J’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente », raconte ici le dramaturge, cinéaste et écrivain Kadour Naïmi. C’est fort de cette brève expérience, née dans le sillage de l’indépendance, qu’il aspire aujourd’hui à réhabiliter l’idéal autogestionnaire en Algérie… pour mieux, qui sait, l’instaurer collectivement.

 

Problème général

Concernant les partis politiques, l’essentiel a été dit voilà longtemps — depuis le sociologue Robert Michels (1), en19141, sur leur tendance à former une oligarchie. Et cela quelle que soit leur couleur idéologique. De l’ancien parti bolchevik à l’actuel parti « démocrate » états-unien, nul n’échappe à cette « loi d’airain » — disons à cette logique. L’analyse de Michels suit, d’une certaine manière, celles élaborées au siècle précédent par des militants et théoriciens anarchistes : Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Errico Malatesta, pour ne citer que ces trois noms. Seule l’ignorance (ou la naïveté, sœur de la première), peuvent porter à douter de ce phénomène. Et seul.e.s les dirigeant.e.s des partis occultent ce processus. Il atteint même les partis dont les fondateurs agissent avec la meilleure des intentions, la plus démocratique, la plus révolutionnaire : songeons au parti fondé par Nelson Mandela… Pour employer une métaphore, un parti politique obéit à la même loi qu’un microbe : il lui est impossible de ne pas dégénérer. Concernant le microbe, il s’agit de loi biologique ; le parti politique est quant à lui affaire de loi sociale humaine : la cause de la dégénérescence, dans le dernier cas, réside dans trois aspects.

D’abord, dans l’existence inévitable d’un individu torturé par son ego, à tel point qu’il consacre toute son énergie et son intelligence (dont le machiavélisme est l’aspect inavoué) à jouer au chef. Ensuite, dans la complaisance d’un groupe qui l’entoure et lui permet de parvenir à ce rôle de chef en assumant les rôles de sous-chefs. Enfin, dans l’aliénation de la grande majorité des militants qui croient « naturel », au regard de leur « ignorance », d’obéir à celles et ceux qui « savent ». Cette structuration est, et ne peut être, que hiérarchique — donc autoritaire. Avec le temps, elle produit inévitablement des privilèges au bénéfice du groupe « dirigeant » : le chef et son groupe. Des privilèges justifiés par mille excuses : les plus évidentes sont la nécessité d’un certain confort matériel (pour, soi-disant, « bien » réfléchir et concevoir les actions à entreprendre) et l’exigence de voir exécutés les ordres impartis par la « base », selon la fameuse « discipline » de parti. La preuve du contraire est donnée, par exemple, par le dirigeant Buonaventura Durruti : pendant la guerre civile espagnole, il partageait les mêmes conditions de vie que ses compagnons miliciens et les actions à entreprendre étaient décidées de manière égalitaire et démocratique — à l’opposé d’un Trotsky, alors chef de l’Armée « rouge ».

En Algérie

Venons-en aux partis politiques algériens actuels. Leur caractéristique commune est la suivante, par-delà l’idéologie proclamée : tous veulent le bien-être du peuple. Qu’en est-il dans les faits ? Leur contact avec ledit peuple est très limité. La caste étatique use de tous les obstacles possibles et imaginables pour empêcher ces partis d’établir des relations avec lui — le moyen le plus utilisé reste l’exigence d’une autorisation administrative afin de tenir une réunion, laquelle autorisation n’est pas accordée. Si le parti passe outre et entend bel et bien la tenir, l’administration le considère comme agissant dans l’« illégalité » et les services répressifs interviennent pour l’en empêcher. L’autre moyen employé est le traditionnel traficotage des résultats des élections. Jusqu’à présent, et à notre connaissance, les dirigeants des partis se contentent de se plaindre de ces atteintes aux règles démocratiques, pourtant proclamées dans la Constitution ; ils déclarent du reste que le pouvoir étatique, les empêchant d’accomplir leur mission socio-politique, provoquera lui-même les révoltes populaires puisque les citoyen.ne.s ne disposent pas de moyens légaux — un parti — pour présenter leurs revendications légitimes.

Ces deux obstacles ne suffisent pas à expliquer la faiblesse électorale des partis d’opposition. La cause réside principalement dans la carence de leur implantation en milieu populaire — une carence qui s’explique par la conception même de ces partis : la priorité (quoiqu’ils en disent) accordée au « sommet » et aux jeux de pouvoir (qu’ils croient décisifs), au détriment de l’action populaire. C’est dire que le changement réellement voulu par ces organisations partidaires est moins une démocratisation de la société qu’une conquête du pouvoir étatique pour, ensuite, établir la politique qui leur convient, d’abord comme oligarchie de parti. Pourquoi l’intelligence des dirigeants de parti ne trouve-t-elle pas de solution à leur faiblesse électorale ? Leurs connaissances devraient pourtant servir précisément à régler ce genre de problèmes. S’ils en sont incapables, pourquoi demeurent-ils à la tête de leur parti ? Dans toute organisation sociale, on laisse pourtant la place à d’autres quand on est incapable de trouver la solution…

 

Solutions démagogiques

Comment les partis algériens ont-ils affronté les interdictions étatiques ? La première voie est l’action clandestine. Les partis la rejettent à présent clairement (quoiqu’il ne soit pas sûr que certains d’entre eux n’y aient jamais recours, d’une manière ou d’une autre) et les services de sécurité sont, quoi qu’il en soit, là pour les découvrir et les neutraliser. La seconde, sans relever de la clandestinité, en est assez proche : elle consiste à « travailler au corps à corps » les citoyens à travers leur famille, leur travail, leur voisinage, leurs amitiés, etc. En voici quelques exemples.

Saint Internet.

L’un des leviers de la victoire d’Obama aux élections présidentielles fut l’immense campagne orchestrée à travers Internet en recourant à une masse de sympathisants, acquis par le démagogique (et malheureusement efficace) « Yes, we can ! » (« Oui, nous pouvons ! »). En tant que sympathisant d’un mouvement états-unien opposé à la guerre, je fus moi-même systématiquement bombardé de messages de soutien à Obama et d’action en sa faveur. Comment ses partisans ont trouvé mon courriel, je l’ignore. Je n’ai toutefois pas bloqué l’arrivée des messages : ils m’instruisaient sur cette méthode de « travail » sur « les gens ». Ainsi, en Algérie, où l’expression libre est gravement limitée par l’autorité étatique, d’aucuns croient à la toute-puissance des réseaux sociaux sur Internet. En la matière, les partis algériens ont visiblement encore tout à apprendre. S’il est vrai, depuis quelques années, que ces réseaux ont explosé, cela n’en est pas moins le fait, essentiellement, d’intellectuels et de jeunes instruits : les travailleurs manuels des villes et des campagnes, ainsi que les chômeurs, en sont exclus. En outre, à supposer que ces derniers sachent lire et se servir efficacement d’Internet, il n’empêche qu’ils ne possèdent pas d’ordinateurs par manque de moyens financiers. Quant à l’influence du Web sur la vie sociale, le journaliste Salim Chait écrit, dans Le Matin d’Algérie : « Les dernières élections locales ont signé l’échec de l’opposition virtuelle. Malgré les millions de suiveurs des pages de ces blogueurs précités, une grande partie de la population est allée voter, nonobstant les soupçons de fraude et les appels incessants de la blogosphère à boycotter ces échéances électorales. » Ces constatations relativisent l’influence du virtuel sur le réel, sans toutefois lui enlever de son importance. Les partis sont-ils capables de descendre dans l’arène ? Jusqu’ici, leur absence est désolante. On les trouve dans les allées du pouvoir en place, à la télévision, sur leur page Facebook, dans des publications journalistiques et dans quelques rares locaux de partis, plus rares encore dans les quartiers populaires, pour ne pas parler des villages.

Saint peuple.

Avant l’arrivée de Mohammed Morsi à la tête de l’État, en Égypte, et avant le « printemps » qui l’y a porté, les Frères musulmans travaillaient à leur manière les citoyen.ne.s les plus démuni.e.s du pays. Ils allaient les trouver pour s’informer sur leurs conditions de vie très pénibles. « Au moins, déclaraient les gens, ces Frères viennent nous voir et enquêter sur nous ! » Un moyen plus convainquant consistait, pour les militants Frères musulmans, à fournir, dans la mesure du possible, des aides matérielles destinées à améliorer leur niveau de vie, le Qatar et autres monarchies pétrolières fournissaient l’argent nécessaire. Les gens du peuple appréciaient naturellement cette aide concrète, même si ce n’étaient que des miettes : en situation de pauvreté, tout est bienvenu. L’idéologie des Frères musulmans s’introduisait, se développait, se consolidait : on connaît le résultat. En Algérie, les partisans de l’ex-FIS (Front islamique du Salut) ont employé des procédés similaires, permettant ainsi de favoriser leur victoire aux élections législatives de décembre 1991 : elle ne fut surprenante que pour les personnes qui ignoraient les conditions réelles du peuple et la mobilisation de ces militants le travaillant « au corps-à-corps ». En découle que les partis politiques algériens sont contraints, afin de bénéficier d’une légitimité citoyenne réelle, de trouver les moyens d’entrer en contact direct avec le peuple et de l’aider concrètement.

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(1) Robert Michels, Les partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties. Télécharger librement sur le site archive.org.

 

L’autonomie manquée

Mais le veulent-ils ? Leurs dirigeants, cadres et militants devraient aller sur le terrain — ce qui implique de dépasser les interdictions des autorités d’État et de dépenser une énergie physique consistante, certainement éprouvante. Aller dans les quartiers les plus démunis, dans les bidonvilles, dans les villages et les douars n’est pas une entreprise touristique. Ce genre d’action peut entraîner l’adhésion au parti d’éléments nouveaux, de la « base » réelle du peuple. Or, a priori, ceux-là sont moins manipulables par les dirigeants que les cadres et militants « nantis » : ils se montrent plus exigeants, plus critiques ; ils veulent des résultats concrets qui améliorent leur vie.

Les dirigeants des partis sont-ils capables de consentir à cette réelle démocratisation de leur organisation, laquelle risque de mettre en question le leadership du chef et de remplacer ses « cadres » par d’autres, plus sensibles et plus représentatifs du peuple ? Ces interrogations mettent en évidence un fait : le plus grand danger que court un parti « démocratique » est précisément sa réelle démocratisation ! Cela nous amène tout près de l’organisation autogérée, autrement dit le contraire d’un parti ! Si la « loi » de ce dernier est la production d’une oligarchie qui le gère (hétéro-gestion), l’autogestion, à l’opposé, a comme « loi » l’élimination de toute forme d’oligarchie au bénéfice d’un fonctionnement non pas vertical — hiérarchique, autoritaire — mais horizontal — égalitaire, avec délibération collective pour la prise des décisions : se trouve ici l’impossibilité pratique pour un parti « démocratique » de l’être réellement. Et pour qu’une organisation soit réellement au service du peuple, elle doit l’être, démocratique.

Le modèle autogestionnaire est le seul qui, jusqu’à présent, a répondu à cette condition. On comprend que cette forme d’organisation a malheureusement toujours été dénigrée, calomniée, combattue, occultée par tous les partis, sans aucune exception, dans tous les pays et à toutes les époques. Qu’ils soient « libéraux » ou « révolutionnaires », leur argument est identique : l’autogestion, c’est l’« anarchie », c’est-à-dire le désordre social et l’inefficacité économique. Absolument faux ! Là où l’autogestion a existé, y compris en Algérie, elle fut l’expression du meilleur ordre social possible et d’un progrès économique consistant. L’examen des expériences réelles le démontre indéniablement, notamment en Russie (1917-1921) et en Espagne (1936-1939). Paraphrasant Galilée, il faut convenir : et, pourtant, elle tourne (l’autogestion), bien que toutes les autorités du monde le nient ! Qui se souvient du surgissement des comités d’autogestion agricoles et industriels en Algérie ? Sitôt l’indépendance nationale déclarée, les fermes et les usines furent abandonnées par leurs propriétaires et cadres techniques coloniaux — le nouvel État autochtone n’existait pas encore de manière significative, ni son corps de bureaucrates et de technocrates. Les travailleurs ont réagi de manière totalement autonome, libre et solidaire. Ils sont parvenus non seulement à assurer la production industrielle et agricole, ils l’ont même améliorée. Le cas ne fut pas spécifique, mais il n’y a pas à s’en étonner : quand des travailleurs n’exercent plus sous le joug du salariat exploiteur mais comme producteurs librement autogérés, il est normal qu’ils s’efforcent et parviennent à faire mieux, parce qu’ils travaillent pour eux-mêmes. On objectera : « Et les cadres administratifs, ainsi que les cadres techniques ? »... Les travailleurs ont prouvé qu’ils savaient produire sans ces « cadres », démontrant ainsi leur aspect parasitaire. Au point que le poète Jean Sénac écrivit cette expression inoubliable : « Tu es belle comme un comité d’autogestion ! »

J’eus le bonheur, adolescent, de vivre directement cette autogestion dans l’entreprise de chaussures où travaillait mon père, à Oran, quartier Saint Eugène. Alors, moi, enfant de pauvre, de « zoufri » (déformation algérienne de « ouvrier »), comme on disait avec mépris, j’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente. Et tout cela dans une atmosphère de coopération égalitaire et solidaire. Les travailleurs manuels montraient leur capacité intellectuelle de gestion de leur entreprise, sans patron, ni contremaître, ni techniciens. Ce qui, sous le salariat, était plus-value et profitait au propriétaire était désormais investi afin d’améliorer les conditions de production ou la répartition entre travailleurs. Hélas !… Cette autogestion ouvrière et paysanne réussie ne fut pas de l’agrément de ceux qui voyaient leurs intérêts menacés : les détenteurs de l’État « socialiste », leurs fonctionnaires, leurs techniciens, les propriétaires privés et ceux qui projetaient de s’emparer des soi-disant « biens vacants » abandonnés par leurs propriétaires coloniaux.

En Russie puis en Espagne, l’autogestion fut éliminée par l’armée. Dans le premier pays, Lénine ordonna et Trotsky commanda l’Armée « rouge » : elle massacra les partisans des Soviets libres de Kronstadt et d’Ukraine. Dans le second pays, le massacre fut commis par l’armée fasciste de Franco, l’aviation nazie, les supplétifs fascistes de l’armée italienne et les « communistes » (les agents envoyés par Staline et le Parti « communiste » d’Espagne). À ces autoritaires, version « communiste » et fasciste, il était intolérable que des travailleurs démontrent qu’une révolution sociale authentique puisse se réaliser sans « Guide suprême infaillible », sans « Parti d’avant-garde professionnel », sans « commissaires politiques » tout-puissants, sans collectivisation forcée, sans privilégier une couche bureaucratique, sans armée de galonnés et d’exécutants. En Algérie, l’élimination de l’autogestion se fit par des décrets « socialistes » : elle fut accusée de « désordre », d’« inefficacité » et d’« anarchie », comme en Russie et en Espagne. Pour résoudre ces problèmes, l’État algérien « organisa » l’autogestion. Technique employée : embrasser pour étouffer. À la tête des entreprises autogérées, l’État installa un « directeur » : il représentait l’État, lequel était censé incarner le « peuple » et les « travailleurs » — ce fonctionnaire aurait donc été le défenseur des travailleurs des comités d’autogestion. En réalité, ce « directeur » commandait, donnait des ordres, selon le « plan » étatique. Son salaire élevé, ses conditions de travail très confortables et les privilèges qui lui étaient accordés par l’État constituaient, du reste, une injustice scandaleuse au regard du salaire et des conditions de travail des gens sous ses ordres.

Les travailleurs comprirent immédiatement que les décisions de ce commis de l’État contredisaient les intérêts réels des travailleurs. Ils se sont trouvés devant une forme inédite de patron : il n’était plus un individu privé, mais l’incarnation en chair et en os de l’État. Et celui-ci se comportait exactement en patron. Seule différence, très grave : le système n’était plus capitaliste-colonial, mais capitaliste-étatique-indigène. Les travailleurs n’avaient plus comme ennemis des patrons, sous forme d’individus différents, mais un seul et unique patron omnipotent, qui disposait de son « syndicat » de contrôle et de gestion sur les travailleurs, et de ses services de répression en cas de contestation. Surgit alors la fameuse phrase populaire algérienne : « Lichtirâkiyâ ? L’auto lîk wal hmâr liyâ. » (« Le socialisme ? l’automobile pour toi et l’âne pour moi. ») Si, au temps du capitalisme-colonial en Algérie, le syndicat était permis comme instrument de défense des travailleurs, avec l’État « socialiste », « démocratique et populaire », le syndicat était devenu simple courroie de transmission des impératifs de l’État : l’officielle Union générale des travailleurs algériens était devenue Union générale de l’État contre les travailleurs algériens…

Comme en Russie, en Algérie, les détenteurs de l’État avancèrent ce sophisme : l’État étant celui des travailleurs, il n’y a pas lieu d’avoir des syndicats pour les défendre, comme cela existe dans les pays capitalistes : vouloir un syndicat autonome dans un pays « socialiste », c’est être « contre-révolutionnaire ». En Russie, naquit la Nouvelle politique économique (NEP) de Lénine, ouvrant l’économie à une forme de capitalisme ; en Algérie apparut l’« autogestion étatique ». Toute résistance des travailleurs ou de leurs authentiques représentants pour défendre et maintenir les acquis de l’autogestion réelle fut réprimée, d’une manière ou d’une autre : licenciement, arrestation, torture, assassinat. Bien entendu, au nom du « socialisme » et du « peuple ». Depuis lors, en Russie, en Espagne comme en Algérie, les expériences autogestionnaires réussies furent totalement occultées, calomniées, par tous ceux qui conçoivent l’organisation sociale uniquement de manière autoritaire et hiérarchique : militaires, « libéraux » capitalistes, cléricaux, fascistes, marxistes.

Quelques années après le « redressement révolutionnaire », en fait le coup d’État militaire du 19 juin 1965, vinrent les « réformes », dites aussi, évidemment, « révolutions » : la « révolution agraire » et celle de la « gestion socialiste des entreprises ». On parla même d’une « révolution culturelle » pour singer celle qui se déroulait en Chine. Le peu qu’il restait de l’autogestion fut définitivement supprimé ; le capitalisme étatique consolidé, permit la formation d’une bourgeoisie étatique : les travailleurs se sont trouvés devant le pire des patrons et le pire des asservissements. J’en ai connu les méfaits, ayant été secrétaire d’une section syndicale de travailleurs, en 1972-73, à Alger. Je le fus juste assez longtemps pour que la hiérarchie syndicale comprenne que je ne me prêtais pas au rôle de larbin mais défendais réellement l’intérêt des travailleurs : je fus arbitrairement suspendu, accusé d’« agitation subversive ». Suite à la révolte populaire de 1989, à Alger, apparut une démocratisation très relative ; elle a permis la naissance de syndicats autonomes. Leurs activités ne sont pas semées de roses, d’autant plus que l’État favorise l’émergence d’un capitalisme privé, lié de manière clientéliste à celui de l’État. État, syndicat officiel (UGTA) et organisation patronale privée se sont unis pour dominer le pays de manière à servir leurs intérêts de castes.

 

 

Pour un Mouvement d'autogestion sociale

Le projet autogestionnaire semble, à première vue, relever de quelque utopie irréalisable. Il est pourtant des utopies qui ne le sont que parce qu’elles n’ont pas encore trouvé les moyens de se concrétiser ou de durer. Combien de temps a-t-il fallu pour détruire le système esclavagiste et le remplacer par le système féodal ? Combien de temps fut nécessaire pour anéantir ce dernier au bénéfice du système capitaliste, privé puis étatique ? Il en faudra pour l’instauration de l’autogestion. L’essentiel est d’y contribuer chacun selon ses possibilités : que rien ne nous garantisse de vivre immédiatement en société autogérée n’est pas un problème, ni une raison de nous décourager. Considérer l’autogestion comme une expérience à mener, contribuer à sa concrétisation, par les mots et les actes, même les plus apparemment insignifiants, faire connaître les expériences menées auparavant, les motifs de leurs succès et de leurs échecs, instaurer le débat sur le thème « Pourquoi pas l’autogestion ? », c’est déjà semer des graines pour permettre à la belle et généreuse plante de germer.

Reste à poser une question : dans l’Algérie actuelle, pourquoi n’existe-t-il pas de mouvement favorable à l’autogestion sociale ? Je parle de mouvement et non de parti. Il nous est indispensable de nous libérer de cette mentalité traditionnelle, largement diffuse : « Ilâ anta mîr wanâ mîr, achkoun issoug alhmîr ? » (« Si tu es maire et je suis maire, qui conduira les ânes ? ») D’abord, les citoyens ne sont pas des ânes. Ensuite, s’ils se révèlent tels, c’est parce que quelqu’un les y a réduits pour en tirer avantage. Œuvrons plutôt pour une société sans ânes, où tous pourraient être maires, à tour de rôle et pour réaliser le mandat pour lequel ils sont élus : satisfaire les intérêts de toute la communauté ! Mais s’il est, en français, souhaitable de parler de « mouvement », le mot, en arabe algérien, s’avère par trop fâcheux : « haraka » — on songe à « harka », « harki », ces supplétifs indigènes de l’armée coloniale durant la guerre de libération nationale algérienne. Le mot « nidhâm » (ordre, organisation) convient mieux et offre l’avantage d’affirmer l’autogestion sociale comme ordre, ou organisation, au sens le plus noble du terme : l’organisation démocratique et pacifique. Appelons donc à la naissance d’un « Nidhâm Attassyîr Adhâtî Alijtimâ’î », un Mouvement pour l’autogestion sociale.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 23 Janvier 2018

Nombre d'exploitations autogérées en 1964.

Nombre d'exploitations autogérées en 1964.

Parmi les Algérien-ne-s parvenu-e-s au vénérable âge de soixante-dix ans et plus, qui s’en souvient ? Et, parmi les citoyen-ne-s qui ont vingt à trente ans, qui en a entendu parler ?

Beaucoup des « chibani » (« vieux ») et « chibaniyâte » (« vieilles »), qui furent, pourtant, des militant-e-s à l’époque d’existence de cette expérience, avouent avec mélancolie : « Ah ! Oui !… L’autogestion !… Mais, hélas !, c’est mort et enterré ! Désormais, c’est le capitalisme sauvage triomphant ! »

Quant aux plus jeunes, ils écarquillent grands les yeux en s’exclamant : « L’autogestion ?!… C’est quoi, ça ? Jamais entendu parler. »

Même les intellectuel-le-s algérien-ne-s qui, à juste titre, dénoncent le traficotage et l’occultation de l’histoire du peuple algérien, évoquent tout, de la préhistoire à aujourd’hui. Mais, très curieusement, sauf erreur, personne ne rappelle la phase de l’autogestion. Et, pourtant, juste après l’indépendance, elle a permis d’assurer et même d’améliorer la production industrielle et agricole, suite à l’abandon des entreprises par les patrons coloniaux, et du fait de l’inexistence, encore, d’une structure étatique nationale.

Dès lors, comment expliquer l’occultation totale de cette expérience et de ses bons résultats ?

La réponse semble n’être que dans ce motif : ce furent les travailleurs, pour la plupart analphabètes, ouvriers et paysans, qui furent les « héros » de cette entreprise. Et non pas des « Zaïms » (Chefs), des « partis d’avant-garde ». Rien que les travailleurs manuels ! Ce que certains appellent la « racaille », « populace », « ghâchi » (foule).

Beaucoup de personnes, ignorant le peuple et la psychologie humaine, furent surpris de cette performance des travailleurs. « Comment ?… Sans encadrement technique, ni administratif, ni patron, vous affirmez que ces analphabètes furent capables de poursuivre la production, et même de l’améliorer ?!!! »

Oui ! Cela fut !... Pour un motif élémentaire, simple à comprendre. Quand des êtres humains ne sont pas contraints de « suer » pour un salaire insuffisant, qui enrichit un patron, mais, au contraire, travaillent pour eux/elles-mêmes, en destinant les bénéfices à améliorer l’équipement de production et les conditions de travail, ainsi que les rétributions pour le travail effectué, eh bien, dans ce dernier cas, est-il surprenant que ces travailleurs manifestent des performances meilleures que celles réalisées dans le cadre du salariat exploiteur ? Quant au savoir technique, l’observation continue permet au travailleur analphabète intelligent de savoir opérer, en cas de besoin. J’en ai comme preuve mon propre père. Ouvrier cordonnier sachant uniquement signer son nom, en plus sourd-muet, non seulement il fabriquait des chaussures, mais il savait réparer toutes les machines de l’usine, simplement parce qu’il avait un sens de l’observation et un intérêt qui lui permettaient d’apprendre.

Malgré les réussites des travailleurs en autogestion, dès que les détenteurs de l’État algérien furent capables de contrôler l’appareil de production, ils ont émis les fameux « décrets » de mars 1963 sur l’autogestion. Accusée de n’être que du « désordre » » et de l’ « anarchie », l’État installa des « directeurs », qui le représentaient, pour gérer « convenablement » la production.

Les travailleurs découvrirent rapidement l’imposture et l’injustice. Ces « directeurs », d’une part, appliquaient les ordres étatiques ; ceux-ci, bureaucratiques et loin des réalités de la logique productive, étaient erronés ; d’autre part, ces mêmes « directeurs » bénéficiaient de salaire et de privilèges, qui en faisaient des patrons, avec cette grave différence qu’ils étaient des patrons étatiques. Ajoutons à cela l’interdiction de syndicats autonomes des travailleurs, et la transformation du syndicat U.G.T.A. (Union Générale des Travailleurs Algériens) en organisme strictement soumis aux ordres étatiques. Ainsi, les travailleurs, se voyant soumis à un capitalisme étatique, pire que le précédent privé, résistèrent à leur manière : en travaillant moins et mal. Les autorités les accusèrent … d’ « incapacité » et de « fainéantise ».

Pourquoi ce rappel de l’autogestion ?… Parce que, actuellement, en Algérie, le premier ministre a parlé des entreprises publiques qui ont des problèmes de productivité, et qui, par conséquent, survivent uniquement grâce aux subsides étatiques. Solution envisagée ?… Livrer ces entreprises à des patrons privées. Pas seulement en ce qui concerne de grandes entreprises, mais également des petites, telles des briqueteries et des minoteries

À ma connaissance, journalistes et experts expliquent ces carences productives uniquement par la pratique de la subvention étatique ; elle porte les dirigeants de ces entreprises défaillantes à négliger la satisfaction des exigences requises. Cette constatation est indéniable, et le motif évoqué réel.

Mais doit-on s’étonner que des entreprises, dirigées par des bureaucrates étatiques, puissent être performantes ?… Aux « dirigeants » il suffit de recevoir régulièrement leur salaire, confortable, et les privilèges qui vont avec ; du reste, ils n’ont cure. Ce phénomène n’est pas spécifique à l’Algérie. Déjà, en Russie, au lendemain de la révolution de 1917, les travailleurs des usines, notamment de Saint-Pétersbourg, avaient réussi à remettre en fonction de manière satisfaisante la production. Et c’est uniquement quand Lénine et son parti leur imposèrent des « directeurs » étatiques que la production tomba en crise. Les travailleurs dénoncèrent, en vain, l’incapacité des bureaucrates dictateurs. La situation fut telle que Lénine fut obligé non pas de confier, de nouveau, les usines aux travailleurs, mais de faire appel, avec sa N.E.P. (Nouvelle Politique Économique), à des éléments... bourgeois et technocrates pour diriger la production. Je ne dispose pas de la citation exacte, mais j’ai lu un texte de lui : il affirma que les travailleurs étaient « incapables » de gérer les usines, et qu’il « fallait » recourir aux « techniciens » et « experts » « bourgeois » !

Revenons à l’Algérie. De la même manière que l’on rappelle les exploits des anciens combattants de la guerre de libération, pour encourager des efforts aujourd’hui, pourquoi ne rappelle-t-on pas, de la même manière, les exploits des travailleurs de l’autogestion, pour trouver des solutions aux problèmes productifs actuels ?

Nous arrivons, alors, à la question fondamentale. Des briqueteries et autres petites et moyennes entreprises, pourquoi envisager de les concéder uniquement à des patrons privés, et non pas les confier à leurs travailleurs, en autogestion ?… Ces travailleurs seraient-ils moins capables que ceux de la post-indépendance pour gérer correctement leur unité de production ?… Pourquoi ne pas les mettre à l’épreuve ?… Ainsi, ces entreprises ne seront pas livrées aux prédateurs privés, mais conserveraient un aspect public, puisque autogérées par les travailleurs eux-mêmes.

Il est vrai que cette solution priverait les patrons privés de s’emparer de ces unités de production. Mais cette perspective a l’inconvénient d’éliminer leur soutien aux détenteurs de l’État. Ce qui est inacceptable pour ces derniers.

À juger du projet de confier les petites et moyennes entreprises non pas aux travailleurs mais à des privés, ne doit-on pas en conclure que les détenteurs de l’État, devant les difficultés productives constatées, préfèrent privilégier leurs propres intérêts ? Et que signifie cela sinon se comporter en caste, au détriment du peuple ?… Pourtant, de par le monde, notamment en Argentine, existent des entreprises, dont la gestion privée patronale s’étant révélée une faillite, ont été reprises par leurs travailleurs avec succès, même en s’activant dans un environnement capitaliste.

Alors, existe-t-il d’autres motifs de refuser aux travailleurs la capacité d’autogérer les entreprises que la gestion étatique s’est révélée incapable de satisfaire ? Pourquoi pas un retour au passé pour affronter le futur ? Se trouvera-t-il un-e journaliste pour poser la question à ceux qui prennent les décisions en Algérie ?

 

Publié sur Le Matin d'Algérie, 22 janvier 2018

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 22 Janvier 2018

Langues : démocratie et libre compétence

À l’actuel débat sur la transcription de la langue tamazight, voici des éléments de réflexion, en espérant contribuer à l’indispensable clarification des idées.

Comment transcrire le tamazight ?

La raison, la logique et le respect du peuple suggèrent des conditions.

 

La compétence technico-scientifique indépendante.

 

La solution nécessite la réunion de personnes spécifiques. Leur caractéristique est d’avoir fourni une production estimable dans cette langue, comme spécialistes. Cette activité leur donne le droit de se réunir pour débattre et prendre les décisions qui leur semblent les plus conformes aux exigences technico-scientifiques de cet idiome.

Toutefois, ces personnes compétentes devraient être absolument indépendantes du pouvoir étatique. Cette exigence évitera que les décisions soient conditionnées par le rapport de forces politiques qui caractérise l’État. Cet impératif ne concerne pas uniquement l’État algérien. Par principe, tout État dans le monde ne devrait pas intervenir là où est examiné, discuté et élaboré un aspect technico-scientifique dans le domaine linguistique.

Ce que l’État devrait faire est ceci. S’il est réellement l’émanation de la volonté majoritaire populaire, son rôle consisterait uniquement à favoriser et répondre aux recommandations du groupe d’experts. Il le ferait en fournissant les structures matérielles et le financement nécessaires. Agissant ainsi, l’État ne fait que redonner aux citoyens ce qu’ils lui ont consenti : en lui versant des impôts et en lui déléguant la gestion des ressources naturelles du pays.

Concernant une Académie dont l’objet serait le tamazight, le processus devrait être identique. Les mêmes personnes compétentes s’en occuperaient, et, là aussi, de manière indépendante des enjeux qui caractérisent les détenteurs de l’État.

Bien entendu, les décisions et les actions devraient être le résultat du débat uniquement technico-scientifique.

Il est clair qu’en Algérie les questions de transcription de la langue, d’une part, et, d’autre part, de la constitution de l’Académie qui doit veiller à la promotion de cette langue, ces deux problèmes sont actuellement l’enjeu de controverses et conflits idéologico-politiques.

Les uns réclament la transcription du tamazight en arabe. Le but est de l’amarrer à l’aire culturelle arabo-islamique. Les partisans de cette tendance ont l’inconvénient d’incarner une idéologie hiérarchique autoritaire, en outre culturellement régressive. Ajoutons qu’évoquer la transcription du tamazight en lettres arabes, sous prétexte de respect du Coran, est un argument inacceptable, pour un simple motif : la majorité des Musulmans dans le monde emploient leurs propres langues et les transcrivent en caractères autres qu’arabes. Ce choix ne les empêchent nullement d’être des musulmans.

D’autres souhaiteraient, au contraire, détacher le tamazight de ce cadre arabo-islamique. Pour les motifs évoqués plus haut, ils craignent que l’emploi des caractères arabes soit une manœuvre afin d’ « embrasser pour mieux étouffer » la langue tamazight. Ce qui, en fait, est un risque incontestable.

Dès lors, est privilégiée la transcription en caractères latins, en espérant accéder, ainsi, à une aire culturelle démocratique. Ce dernier choix bénéficie d’un argument très important : la majorité des productions en langue tamazight est rédigée en lettres latines. C’est un héritage dont il faut tenir compte.

Il reste, cependant, que le tamazight est, actuellement, transcris, aussi, respectivement en lettres arabes et tifinagh. Les partisans de la transcription latine font noter que la production dans ces deux dernières transcriptions est mineure. Toutefois, est-ce un motif pour les écarter ?… Aux experts d’en décider.

 

Légitimation démocratique.

 

Cependant, laisser les débats et les décisions uniquement aux experts, même indépendants de tout conditionnement étatique, risque de créer une caste élitaire qui agirait pour servir ses intérêts exclusifs, au détriment du peuple locuteur du tamazight.

À ce sujet, rappelons une méthode des Grecs antiques. Le chef militaire supréme, le stratège, n’était pas nommé ou élu par ses pairs, mais par le peuple. Ainsi, ce dernier évitait la formation d’une caste d’ « experts », détachée des citoyens, avec le risque de s’octroyer des privilèges au détriment du peuple. Malheureusement, l’époque « moderne » opte pour le choix des « spécialistes » uniquement par leurs pairs, produisant ainsi une caste technocratique aux intérets différents de ceux des citoyens.

Revenons à l’Algérie. Pour conjurer le risque élitaire technocratique, il faudrait que les diverses composantes du peuple qui utilisent le tamazight (Kabyles, Chaouias, Touaregs, etc.) élisent, de manière démocratique, leurs représentants spécifiques. Ceux-ci seront mandatés pour discuter et émettre leurs avis, comme citoyens. Ce groupe de représentants et celui d’experts travailleraient ensemble, discuteraient et prendraient les décisions. Elles devraient satisfaire, d’une part, les exigences technico-scientifiques et, d’autre part, les nécessités populaires. Pas facile. Mais existe-t-il une méthode meilleure pour aboutir à des solutions aussi bien rationnelles que démocratiques ?

Ces solutions concerneront les questions suivantes : quels critères privilégier pour le choix du modèle de transcription ? L’importance de la production déjà existante, qui est en lettres latines ? La décision de la composante linguistique la plus nombreuse, qui est, sauf erreur, kabyle ? Que décider en ce qui concerne une éventuelle minorité qui souhaiterait un choix différent ?

À ce propos, surgit un autre problème.

 

Standardisation.

 

Rappelons des faits historiques.

En Europe, vers la fin du Moyen-Age, lors de la promotion des dialectes populaires en langue à part entière, les intellectuels éclairés se sont trouvés devant le même problème. Dans chaque pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal, Russie, etc.) existaient des dialectes distincts. Afin de constituer une nation unie, il fallait disposer d’un instrument de communication identique. Le choix s’est porté sur la standardisation de la transcription. Elle se fit dans la langue alors dominante : caractères latins, à l’exception de la Russie, qui choisit le cirylique.

Par conséquent, en Algérie, les experts et les représentants populaires auront à choisir soit une forme de standardisation du tamazight dans une transcription unique, soit de conserver les trois formes actuelles : latine, arabe et tifinegh.

Chacune de ces solutions présente des avantages et des inconvénients.

La standardisation, en tenant compte des diversités (à trouver comment) forme une composante unique. Cette facilité de communication aide, certainement, les relations sociales dans tous les domaines.

Par contre, la standardisation élimine la diversité des transcriptions, donc une certaine richesse linguistique ; en outre, elle risque de ne pas être acceptée par la composante populaire qui en ferait les frais.

Il semble raisonnable de ne pas tenir compte de l’argument utilitaire matériel. Il consiste à déplorer la production de manuels scolaires en tamazigh sous forme de trois transcriptions ; cela représente, en effet, des dépenses. Toutefois, il convient, néanmoins, de s’en tenir uniquement à l’avis commun des experts et des représentants populaires.

Enfin, rappelons un autre exemple en matière de choix de transcription. Juste à l’indépendance du Viet Nam, en 1945, après la victoire contre le colonialisme français, il a fallu affronter le problème linguistique. À l’époque, la langue vietnamienne était transcrite dans les caractères de la langue dominante dans cette aire géographique : le chinois.

Cependant, le peuple avait d’énormes difficultés à déchiffrer ces caractères. Déjà, durant l’administration coloniale, ses autorités avaient commencé à transcrire le vietnamien en caractères latins. Non pas par amour de la langue des colonisés, mais uniquement pour mieux communiquer avec eux, autrement dit les dominer et les conditionner. À l’opposé, les patriotes nationalistes vietnamiens ont eu, également, recours à la transcription du vietnamien en caractères latins, mais, évidemment, avec un but différent : faciliter leur communication avec le peuple en vue de la libération du colonialisme.

Une fois l’indépendance acquise, les dirigeants de l’État officialisèrent immédiatement l’abandon de la transcription du vietnamien en lettres chinoises, pour adopter celles latines (1).

Se posa, alors, le problème de toute la production vietnamienne passée, très consistante, transcrite en caractères chinois. La solution adoptée fut de publier la majorité utile de cette production en caractères latins. Depuis lors, la langue vietnamienne est d’un accès facile au peuple, constitue un bon moyen de communication, de science et de culture, bref une langue à part entière.

À quand l’autre langue maternelle ?

 

Ceci étant dit, outre au tamazight, n’oublions pas l’autre langue maternelle du peuple algérien : la dziriya (« darija » devrait être abandonné pour la nuance péjorative qu’il contient, laissant croire à un dialecte « vulgaire », comparé à la « fosha »).

La dziriya, également, a besoin d’être considérée pour sa promotion en langue à part entière. Quand donc les intellectuel-le-s démocrates et progressistes, dont c’est la langue maternelle, se daigneront à s’en occuper ?… Les compatriotes amazighes, notamment kabyles, sont en train de leur fournir l’exemple à suivre. Qui aura l’honneur d’être le Mouloud Mammeri de la dziriya ?

_____

(1) La promotion de la langue populaire vietnamienne fut évoqué dans une pièce théâtrale, que j’avais présentée à la salle El Mouggar, en… 1971 : « La Fourmi et l’Éléphant ». Voir « ÉTHIQUE ET ESTHÉTIQUE AU THÉÂTRE ET ALENTOURS », livre 1 : En zone de tempêtes. En libre accès ici : http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.html

Publié sur Le Matin d'Algérie, 19 janvier 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 18 Janvier 2018

Lignes de fracture principale et secondaire

Dans cette Algérie actuelle de confusion, insérée, aussi, dans la confusion mondiale, il faut quand même bien essayer d’éclaircir les obscurités et distinguer entre le principal et le secondaire.

Nous constatons ce qui domine, selon les écrits dans la presse et dans les réseaux sociaux, reflets plus ou moins fidèles de ce que pense le peuple.

Les lignes de fracture principales apparaissent comme étant les deux suivantes : 1) « islamistes » contre laïcs ; 2) « arabo-islamistes » contre « amazighes-laïques » ; 3) « démocrates » contre « conservateurs » ; 4) peuple opprimé contre caste étatique oppressive.

Est-on certain que là se trouvent les fractures sociales principales en Algérie ? Autrement dit, est-on certain que ce sont là les « courants de fond », qui déterminent tout le reste ?

Et pourquoi la ligne de fracture sociale réelle principale ne serait pas, plutôt, dans l’existence, d’une part, d’une caste numériquement minoritaire d’exploiteurs (économiques)-dominateurs (politiques et idéologiques), et, d’autre part, une majorité d’exploités-dominés ? Autrement dit, entre ceux qui commandent et s’enrichissent, et ceux qui exécutent et ne parviennent pas à gagner de quoi vivre dignement ?

En effet, supposons que les membres, appartenant au peuple, disposent des ressources matérielles suffisantes pour vivre : salaire suffisant, habitat confortable, système de santé satisfaisant, scolarité conforme aux besoins et aux spécificités culturelles et linguistiques, sécurité personnelle assurée. Et supposons qu’à ces conditions matérielles s’ajoutent la liberté d’expression, de manière à ce que les citoyen-ne-s puissent exprimer leurs doléances aux gouvernants, qui y répondent de manière positive et dans les délais acceptables. Supposons, également, l’existence de la liberté d’association entre citoyen-ne-s pour délibérer et choisir démocratiquement des actions au bénéfice à la communauté.

Dans ces conditions, aurions-nous, en Algérie, des gens du peuple qui auraient besoin de s’identifier et de suivre des dirigeants qui leur déclareraient : « Seuls, l’Islam et la Charia... », « Seule, l’indépendance de la région et l’identité ethnique... » peuvent vous sauver ?

« Mais nous sauver de quoi, répliqueraient, alors, les citoyens, puisque notre vie matérielle est convenable, notre existence paisible, notre liberté d’expression et d’association totale, nos relations entre individus et entre cultures diverses réciproquement enrichissantes et solidaires ? »

Bien entendu, pour que les citoyen-ne-s puissent tenir ce langage, n’est-il pas nécessaire qu’ils et elles ne soient pas soumi-se-s : 1) à une minorité d’enrichis qui les exploitent en concédant uniquement des salaires insuffisants, 2) ces patrons (privés ou étatiques) étant en alliance avec une minorité de gouvernants qui dominent les citoyen-ne-s, en interdisant la libre existence de syndicats autonomes et d’associations de défense des intérêts citoyens ?

Si tous les citoyens-ne-s prennent une part égale au « banquet de la vie », s’opposeraient-ils à cause de leurs croyances religieuses, de leur identité ethnique ou sexuelle ?

De tout ce qui précède, où est, alors, la fracture sociale principale réelle en Algérie ? Et quelle sont les fractures qui en sont les conséquences ? Pour les citoyen-ne-s, quelle est la manière la plus correcte et la plus efficace d’agir principalement : sur la fracture principale ou sur ses conséquentes fractures secondaires ? Dès lors, les citoyens-ne-s ont l’intérêt à s’unir d’abord sur quelles bases, à partir de quels critères ? La religion (pour être un « bon » musulman, selon certains chefs) ou l’ethnie (pour être un « bon » « arabe » ou « amazighe », selon d’autres chefs) ? Ou, au contraire, (ce que aucun « chef » ne dit), la base et les critères sont l’exploitation dominatrice, dont il faut se libérer ? Comment y parvenir sinon en créant une communauté humaine libre et solidaire dans ses diverses composantes, quelles soient religieuses ou « ethniques », ou, encore, biologiques (homme - femme) ?

Soeurs et frères !

Nous sommes de la même famille,

par les obsédés d’argent exploité-e-s

et par les obsédés de pouvoir dominé-e-s.

Qu’importe, sœurs et frères,

que certain-ne-s d’entre nous

croient en un Dieu et d’autres en une morale laïque,

soient d’une telle ou telle autre identité « ethnique »,

parlent telle langue ou telle autre,

descendent de « nobles » ou de « roturiers »,

soient de peau blanche, basanée ou noire,

soient de sexe masculin ou féminin.

D’abord et avant tout, nous sommes sœurs et frères !

Notre sang est pollué par l’humiliation,

mais notre cerveau bouillonne de libération.

Chaque gifle qui frappe une joue d’être humain

fait rougir la mienne également ;

chaque sourire qui illumine un visage d’être humain

embellit le mien également.

Notre mère s’appelle Liberté, notre père Solidarité.

Et notre famille algérienne

fait partie de la grande famille qu’est l’humanité.

Et n’oublions pas cette vérité :

La liberté solidaire est comme les fleurs :

elle demande à être cultivée à chaque heure.

 

Publié in Le Matin d'Algérie, 18 janvier 2018.

 

Lignes de fracture principale et secondaire

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 17 Janvier 2018

Qui est le président Emmanuel Macron ?

On nous dit qu’il est jeune et fut élu démocratiquement. Pour opposer ces deux aspects au chef de l’État algérien actuel. Puis on nous informe de sa tournée au Moyen-Orient, ensuite en Afrique, avec ses succès (comme chef d’une puissance néo-coloniale) et ses déboires, notamment face au président du Ghana, qui ne se comporta pas en béni-oui-oui néo-colonisé.

Le « jeune ».

Mais personne n’informe sur le parcours qui a mené ce jeune homme à la présidence de la France, personne ne nous a dit qui est cet homme, du point de vue économique et social.

Il faut aller chercher sur internet pour le savoir, et pas dans des organes d’information algériens, mais étrangers, et, parmi ces derniers, pas n’importe lesquels.

J’en résume un premier article.

Emmanuel Macron est un produit de l’ENA, traditionnelle fournisseuse des élites françaises. Capitalistes, bien entendu. Après un passage dans un cabinet ministériel, engagement à la banque Rothschild & Cie. Puis, emploi à l’Élysée. 2006 : il est au parti socialiste. Puis, l’article mentionné énumère les diverses étapes où Macron passe de patrons de haut vol à des organisations liées à la finance internationale et à l’établissement de la politique mondiale au service de cette oligarchie planétaire.

Et voilà Macron créer son propre parti, « En marche ! ». L’article auquel fait référence cette contribution note :

« L’originalité de ce parti est que, durant ses huit premiers mois, il n’aura pas ni programme, ni proposition, juste un candidat à la présidentielle. Cela ne l’empêchera pas d’être rejoint par toutes sortes de personnalités politiques qui n’eurent pas besoin qu’on leur précise ce qu’elles savaient déjà : le programme de Macron, c’est celui de Delors et de Strauss-Kahn.

Si la candidature de Jacques Delors visait à faire de la France le pilier de l’Union européenne, celle d’Emmanuel Macron comme celle de Dominique Strauss-Kahn entend faire entrer les électeurs (on n’ose plus dire les « Français ») dans la globalisation. Le soutien apporté par les médias est beaucoup plus facile que deux décennies auparavant car ils se sont concentrés et que les six principaux patrons de presse sont favorables à la globalisation. »

Le « démocrate ».

Venons à l’élection « démocratique » de ce président. On ne dit pas par quel mécanisme il l’a été. Cela n’est pas correct, pour ne pas dire tendancieux, puisque cette information incomplète laisse croire à une élection réellement démocratique.

À ce sujet, un autre article, de la même source, nous fournit des informations. J’en cite uniquement le « chapeau », laissant à la personne intéressée la lecture du texte dans sa totalité.

« Prononçant un discours fondateur devant les plus hauts diplomates français, le président Macron a révélé sa conception du monde et la manière dont il entend utiliser les outils dont il dispose. Selon lui, il n’y a plus de souveraineté populaire, ni en France, ni en Europe, donc pas de démocraties nationales ou supra-nationale. Il n’y a plus non plus d’intérêt collectif, de République, mais un catalogue hétéroclite de choses et d’idées composant des biens communs. Décrivant leur nouveau travail aux ambassadeurs, il les a informés qu’ils ne devraient plus défendre les valeurs de leur pays, mais trouver des opportunités d’agir au nom du Léviathan européen. Entrant dans le détail de certains conflits, il a décrit un programme de colonisation économique du Levant et de l’Afrique. »

Bien entendu, la presse française et internationale n’a pas donné cette version des faits. On la trouve uniquement dans des organes d’information ne dépendant pas de l’oligarchie française ou internationale. C’est dire qu’il faut prendre du temps et chercher sur internet. C’est fait. Bonne lecture des deux articles référencés, ayant permis la rédaction de cette brève contribution.

Dès lors, est-il nécessaire de se demander le motif principal qui amène ce président français en Algérie ?… Ne sait-on pas que les chefs d’État des pays capitalistes ne sont rien d’autres que les commis-voyageurs de ceux qui leur ont permis, par l’argent qu’ils possèdent et les moyens de conditionnement dont ils sont également propriétaires, d’être élus là où se trouvent ?

Après cela, on saura comment considérer, à leur juste valeur, les deux expressions présentées : « jeune » et « élu démocratiquement ». Alors, il deviendra facile de comprendre à leur juste proportion et intention les déclarations passées de ce président sur la colonisation de l’Algérie, le repas auquel il invitera des « intellectuels » algériens. Il deviendra également aisé, sans assister aux discussions de ce chef d’État avec ses partenaires, de savoir ce qu’il est venu vendre en Algérie, au profit de qui.

Publié sur Le Matin d'Algérie, 6 décembre 2017.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 15 Janvier 2018

Questions aux dirigeants du MAK (Mouvement pour l'Autonomie Kabyle)

De toutes les guerres, qu’elles soient armée ou sous forme de confrontations politiques, la première victime est la… vérité. Par conséquent, tout mouvement, s’il veut être crédible, doit déclarer la vérité. S’il ne s’y conforme pas, il n’est pas nécessaire d’être expert ni de connaître les choses cachées de ce mouvement pour savoir qu’il y a anguille sous roche, ou, si l’on veut, des cadavres dans le placard, autrement dit des buts inavoués et inavouables. Et quel est le motif sinon de tromper les citoyen-ne-s, et d’abord ceux et celles qu’on déclare représenter ?

À propos de vérité, rappelons cependant la fameuse phrase de Lénine : « Seule la vérité est révolutionnaire . » Il respecta ce principe tant qu’il lutta contre un pouvoir dictatorial tsariste ; mais une fois que lui et son parti politique eurent conquis ce pouvoir puis installé leur dictature soit disant du « prolétariat », en réalité de la bureaucratie bolchevique, il calomnia les partisans des soviets autogérés de paysans et ouvriers, au point d’envoyer le chef de son armée « rouge » , Trotski, les massacrer comme « contre-révolutionnaires », au « service de l’impérialisme » et de la « réaction intérieure ». Machiavélisme version bolchevique. Ou, pour paraphraser un peu Pascal : vérité je suis, erreur tu es.

Ces prémisses sont nécessaires pour écarter tout malentendu à propos des questions adressées au MAK (Mouvement pour l'Autonomie Kabyle). Elles servent à enlever toute ambiguïté quant à ses positions réelles. En effet, certains l’accusent de collusion avec le sionisme israélien ; d’autres se contentent de déclarer que derrière le MAK s’activent des forces obscures dangereuses, sans préciser lesquelles.

Tout mouvement qui se respecte est contraint de répondre à ces allégations. Il est inacceptable de se trancher derrière le silence, car, en de pareilles conditions, il équivaut à consentement. Il est, aussi, inadmissible de se cacher derrière la position : « Ce n’est là que de la propagande tendancieuse sans fondement ! » Un parti ou mouvement politique se doit d’y répondre par des faits qui prouvent la fausseté de cette propagande ; sinon, comment expliquer son refus d’éclaircissements, autrement que par son incapacité de démontrer la fausseté de cette propagande, donc qu’elle corresponde à vérité ?

Une précision : mes actes et écrits prouvent que je ne suis l’agent de rien d’autre que de ma conscience de servir le peuple algérien dans son ensemble, sans aucune discrimination en matière d’oppression.

Voici, alors, les demandes que j’adresse aux dirigeants du MAK. Ils savent que je ne suis pas le seul à me poser ces questions, aussi bien parmi les Kabyles que parmi le reste des Algériens. Ainsi, les dirigeants du MAK ont l’opportunité, pour ne pas dire l’obligation, de répondre de manière claire, précise, concrète, sans langue de bois, et en fournissant des preuves concrètes, si, réellement, ils veulent lever toute ambiguïté à leur sujet.

1) Votre soutien à l’indépendance de la Catalogne implique-t-il le même soutien au droit du peuple palestinien à disposer d’un territoire indépendant, conformément aux résolutions des Nations Unis ?

2) Pouvez-vous accuser l’État algérien d’être oppresseur contre les Amazighes, sans accuser l’État israélien de l’être davantage contre les Palestiniens, puisque dans le premier cas, il s’agit d’un déni culturel (langue, histoire, identité, sans oublier les victimes amazighes dont sont responsables les autorités algériennes), tandis que, dans le second cas, il s’agit du déni d’exister comme peuple sur le territoire de ses propres ancêtres ?

3) Pouvez-vous dénoncer, en Algérie, le manque de démocratie et l’emploi de la religion islamique par l’État, pour opprimer le peuple, sans dénoncer une autre carence de démocratie et l’emploi de la religion hébraïque par l’État israélien, pour cléricaliser la société israélienne, et justifier l’élimination physique du peuple palestinien ? Ce que reconnaissent les Israéliens réellement démocrates et les « refuzniks » (militaires israéliens refusant de cautionner la domination sur le peuple palestinien).

4) Concernant la Kabylie, dont vous réclamez l’indépendance, quelles garanties concrètes donnez-vous afin que son peuple ne devienne pas asservi à une caste oligarchique nouvelle dont vous serez les représentants et bénéficiaires, sous forme d’État ?

À ce sujet :

- quelle est votre position sur la dimension autogestionnaire qui s’est manifestée lors du mouvement social de 2001 en Kabylie ? Cette conception fait-elle partie de votre programme politique ?

- pour vous, l’insurrection du printemps 2001 fut-elle un mouvement d’abord social de revendication démocratique pour l’ensemble de l’Algérie (comme ses documents publics le prouvent), comprenant les problèmes identitaires (culturels, linguistiques, historiques), ou, au contraire, cette insurrection aurait été uniquement une revendication identitaire kabyle, contre l’État « arabo-islamique » et excluant le reste de la population algérienne ?

5) Comment justifiez-vous vos revendications concernant uniquement la Kabylie, au lieu de lutter pour l’union entre tous les opprimés :

- amazighophones : chaouias, mozabites, touaregs, etc.,

- de l’Algérie toute entière, dont les citoyen-ne-s sont opprimé-e-s de manière semblable dans les domaines économique, social et politique, indépendamment de leur langue vernaculaire ?

 6) Plutôt qu'une République kabyle indépendante, pourquoi pas une fédération algérienne où les diverses régions se constituent d'une manière en même temps autonome et solidaire, à l'exemple d'autres nations, comme la Suisse ou le Brésil ?... Rappelons-nous que durant la guerre de libération nationale, les willayas agissaient de manière autonome et solidaire, comme le témoigne Si Lhafidh dans ses mémoires. Ne serait-ce pas, ainsi, une manière de mettre fin au régionalisme négatif, parce que manipulé par des castes, dont a souffert et continue de souffrir l’Algérie ?

7) Concernant les révoltes citoyennes amazighes au Maroc, pourquoi avoir attendu plus de temps pour exprimer votre soutien, alors que, pour la Catalogne, votre soutien fut immédiat ?

8) Dans les domaines de l’exploitation économique et de la domination politique, quelle différence faites-vous entre un Kabyle opprimé et un Kabyle oppresseur, de même qu’entre un Algérien, linguistiquement arabophone, opprimé et son oppresseur ?

 9) Êtes-vous pour l’union entre les Amazighes, oppresseurs et opprimés confondus, à opposer à leurs compatriotes (linguistiquement) arabophones, oppresseurs et opprimés confondus ? Ou, au contraire, êtes-vous pour l’union entre opprimés quels qu’ils soient (sans discrimination d’ « ethnie », de région, de religion ou autre), face à leurs oppresseurs (là, aussi, sans discrimination d’ « ethnie », de région, de religion ou autre) ?

En attente de vos éclaircissements sur ce même journal, ainsi que partout où vous le jugerez utile.

P.S. Auparavant, sur ce même journal, j’avais posé des questions clarificatrices à Messieurs Saïd Sadi, puis à Noureddine Boukrouh, sans obtenir de réponse publique.

 

Publié sur Le Matin d'Algérie, 14 janvier 2018.

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 15 Janvier 2018

Bienvenue au Forum Social Algérien !

Par une déclaration rendue publique le vendredi 13 janvier à Oran, on apprend la naissance officielle du Forum Social Algérien (FSA).

Le contenu de la Déclaration et celui de la Charte de Principes donnent l’espoir de voir, finalement, la constitution d’une fédération autonome d’associations, d’organismes et de personnes agissant de manière libre et solidaire.

Les problèmes sont clairement énoncés, les buts précisés et les modalités d’action suggérées.

Cependant, le point :

« 5- Les représentants du Forum lors des manifestations internationales sont choisis par le FSA »,

ne précise pas deux points fondamentaux : la modalité de choix des représentants et l’alternance de la représentation.

Mandat impératif.

Au vu de l’orientation du contenu de la Déclaration et de la Charte, il semble que ce choix devrait être établi sur la base du mandat impératif. Précisons de quoi il s’agit de manière brève et simplifiée.

Il existe deux formes de mandat.

L’un est dit « représentatif ». Il a deux caractéristiques.

1) Les électeurs et électrices délèguent leur pouvoir pour une période déterminée de temps, généralement longue (de un à cinq ans, environ) ; elle ne peut être réduite à moins de grave manquement au respect du mandat.

2) Le mandat a un contenu large, et souvent manquant de précision ; il est susceptible d’être manipulé par le représentant.

Au contraire, le mandat dit « impératif » possède deux caractéristiques inverses.

1) Les électeurs et électrices délèguent leur pouvoir pour un temps qui peut être, à tout moment, suspendu.

2) Le mandat se limite à des objectifs concrets précis ; cela évite l’ambiguïté et la manipulation dans la gestion et la défense de ces derniers.

Partout et toujours, le mandat représentatif fut et demeure choisi par tous les systèmes autoritaires-hiérarchiques. Au contraire, le mandat impératif fut et demeure le choix des partisans d’un changement social réellement en faveur des exploité-e-s/dominé-e-s.

Alternance.

L’autre modalité de fonctionnement de la représentation est l’alternance. Le choix des représentants devrait porter systématiquement sur des personnes différentes. Ainsi, chacun-e aura la possibilité de s’exercer à la fonction représentative.

L’argument consistant à dire que certaines personnes n’y sont pas « préparées » parce que manquant de « savoir », de « bagage » intellectuel, d’ « expérience pratique », cet argument n’est pas recevable. L’histoire montre que cet argument mène toujours à la formation d’une caste parasitaire néfaste, proliférant au détriment de ses mandants. Que, par conséquent, les personnes dotées de « savoir » aident leurs camarades à en avoir, jusqu’à assumer correctement la fonction de représentation. Le but et le moyen doivent coïncider : on vise à ce que tou-te-s soient capables de représenter ? Eh bien, il faut y parvenir en commençant par le faire.

L’alternance et le mandat impératif évitent ce que produit généralement le mandat représentatif et l’absence d’alternance, à savoir la formation d’une caste bureaucratique de soit disant « spécialistes », « experts », « chefs ». Cette caste finit toujours par se constituer des privilèges matériels ; ils éliminent le fonctionnement authentiquement démocratique et égalitaire d’une organisation.

Enfin ! L’autogestion revient !

Dans la Charte, saluons vivement et chaleureusement la référence à l’autogestion. En passant, elle n’a nul besoin d’un « A » majuscule. Et notons que cette conception contient tout ce qui est dit au point « K » :

« La promotion des valeurs de justice, de paix, de tolérance, d’inclusion et d’ouverture, de transparence, d’Horizontalité, d’Autogestion, et d’indépendance. »

Que l’on permette une dernière remarque. L’expérience des Forums Sociaux, dont l’utilité est évidente, montre, cependant, une carence grave : le manque d’insertion (et donc de représentation) parmi les personnes que ces Forums déclarent représenter : le peuple des opprimés-exploités, en particulier sa partie féminine. Certes, cette insertion est difficile, mais elle est indispensable. Tant que ce problème n’est pas résolu, les Forums restent des rencontres élitaires, d’un impact tout-à-fait négligeable sur le système social dominant, que ces Forums combattent. Parce que le peuple concerné en est absent. Par conséquent, il appartient à l’intelligence des élites des Forums de faire en sorte que, le plus tôt possible, les opprimé-e-s exercent le pouvoir social libérateur.

Ceci dit, bonne vie au Forum Social Algérien !

 

Publié sur Le Matin d'Algérie, 14 janvier 2018.

 

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 10 Janvier 2018

Ahed Tamimi  ou l’immense solitude d’un peuple digne

Maintenant que les manœuvres politiciennes des uns et des autres sont passées, à propos de Jérusalem, parlons d’un simple geste d’une jeune fille. Comme à la funeste époque de la guerre coloniale contre le peuple algérien, des soldats envahirent une maison, tout armés, sans autorisation et se comportèrent en arrogants envahisseurs, humiliant les habitants de la demeure. Auparavant, ils avaient tué des jeunes enfants, d’une balle de la tête. En fut témoin l’une des habitantes de la maison violée.

Mais cette jeune personne ne lança pas de bombe contre les spadassins colonialistes, ni tira sur eux une rafale de mitraillette, ni employa un couteau. Elle se contenta de… gifler le plus arrogant d’entre eux. Cette personne est une jeune fille, elle a seize ans, elle est palestinienne, elle s’appelle Ahed Tamimi.

L’effet psychologique de ce geste sur une partie de l’opinion israélienne (et mondiale) fut immense. Il démystifia le machisme : une femme gifle un homme. Il montra un aspect inconnu de la dignité : une adolescente colonisée gifle un adulte colonisateur. Il manifesta une forme originale de courage : une civile emploie uniquement sa main nue contre la joue d’un militaire armé.

Réaction de l’autorité israélienne ?… Comme celle colonialiste française. La jeune résistante à l’occupation coloniale fut jetée en prison, où elle y est encore.

Cependant, comme dans la France de l’époque coloniale, dans l’Israël colonial existe des citoyens justes et honnêtes. Ainsi, le journal israélien Haaretz a publié la lettre du père de Ahed Tamimi. On y lit :

« Ma fille a juste 16 ans. Dans un autre monde, dans votre monde, sa vie serait complètement différente. Dans notre monde, Ahed est une représentante d’une nouvelle génération de notre peuple, de jeunes combattants pour la liberté. Cette génération doit mener sa lutte sur deux fronts. D’un côté, ils ont le devoir, bien sûr, de poursuivre le défi et le combat contre le colonialisme israélien dans lequel ils sont nés, jusqu’au jour de son effondrement. D’un autre côté, ils doivent faire face, vent debout, à la dégradation d’une politique stagnante, et à cette dégénérescence qui s’est propagée parmi nous.

Ils doivent devenir l’artère vivante qui fera revivre notre révolution, et qui la sortira de la mort entraînée par une culture croissante d’une passivité inhérente à des décennies d’inactivité politique.

Ahed est l’une de ces nombreuses jeunes femmes qui, dans les années qui viennent, conduiront la résistance à la domination israélienne. Elle n’est pas intéressée par les projecteurs actuellement braqués sur elle à cause de son arrestation, mais par un véritable changement. Elle n’est pas le produit de l’un des vieux partis ou mouvements, et dans ses actions, elle envoie un message : pour survivre, nous devons faire face franchement à notre faiblesse et vaincre nos peurs.

Dans cette situation, notre plus grand devoir, à moi et à ma génération, est de la soutenir et de laisser la place ; de nous maîtriser et ne pas essayer d’altérer et emprisonner cette génération nouvelle dans la vieille culture et les vieilles idéologies dans lesquelles nous avons grandi. » (1)

 

Dans toute l’histoire récente des peuples colonisés, a-t-il existé, existe-t-il un peuple dont la lutte est tellement manipulée par les intérêts mesquins des uns et des autres ? Ils sont non seulement étrangers mais, comme le déclare le père de la jeune résistante, tout autant par les représentants autochtones. A-t-il existé, existe-t-il un peuple tellement isolé, ne bénéficiant que de quelques rares actions de solidarité ? Un peuple dont les résolutions même des Nations Unies ne sont pas respectées, concernant son droit à un territoire indépendant ? Un peuple réduit à survivre dans un bantoustan, sans provoquer les protestations que les bantoustans du régime de l’apartheid en Afrique du Sud avaient suscité ?

En Algérie, certains ont reproché aux Palestiniens leur manque de solidarité avec les victimes de la répression étatique lors des diverses légitimes révoltes citoyennes, aussi bien à Alger qu’en Kabylie.

Question : dans la situation qui était et demeure la sienne, ce peuple palestinien pouvait-il et peut-il exprimer publiquement sa solidarité avec les victimes algériennes de l’arbitraire autochtone ?… J’ai écris « le peuple » et non pas ses « dirigeants » ?… Dès lors, est-il juste et raisonnable de nier à ce peuple colonisé la solidarité internationale qui lui manque si cruellement ?

Faut-il préciser que cette solidarité n’a nul besoin d’être exprimée au nom d’une religion, d’une « race », d’une « ethnie », mais simplement au nom du droit des peuples à disposer librement de l’autodétermination, de vivre libres et indépendants sur leur propre territoire, selon les résolutions des Nation Unies ?

 

Étant donné qu’en Algérie et alleurs, certaines personnes vantent la démocratie en Israël et, parmi ces personnes, d’autres nient même le droit du peuple palestinien à son territoire, sur la base des résolutions des Nations Unies, voici des informations.

À propos de démocratie, laissons parler une organisation israélienne extra-parlementaire indépendante, Gush Shalom :

« Démocratie made in Israël.

La seule démocratie au Moyen-Orient

Pas de séparation entre religion et État.

Les non Juifs sont discriminés dans diverses régions.

Des lois religieuses dictent le style de vie des citoyens israéliens non religieux.

Encore aujourd'hui, 50 années après l'indépendance, Israël n'a pas de constitution.

30 % de la population civile sous contrôle israélien n'a pas de droits civils, pas même de droits humains.

Des parties du système éducatif sont contrôlées par les services secrets.

80 % des ressources d'Israël appartiennent à 10% de ses citoyens.

Plus de 1.000 personnes sont détenues en détention administrative sans motif déclaré, et sans limite de temps.

Israël est le seul pays qui a une loi qui permet aux interrogateurs d'utiliser la torture.

Tous les canaux des mass-médias sont aux mains d'une poignée de familles.

En Israël le gouvernement a le droit de fermer un journal.

Au non Juifs il est interdit d'acheter des terrains qui appartiennent à l’État.

Arrêtons cette situation !

Une situation différente est possible !

C'est à nous de créer un libre, laïc, démocratique État d'Israël, un État qui offrira des droits égaux à tous ses citoyens et des relations pacifiques avec tous ses voisins, un État où nous serons fiers de vivre. » (2)

 

Venons à la nature de l’action de l’armée israélienne contre les Palestiniens.

Comme une minorité de militaires français de l’époque du colonialisme en Algérie, en Israël, également, existe une organisation d’officiers et de soldats israéliens dissidents. Ils ont déclaré :

« Nous, officiers et soldats de combat en réserve des Forces de défense israéliennes, qui ont été élevés sur les principes du sionisme, du sacrifice de soi et du don au peuple d'Israël et à l’État d'Israël, qui ont toujours servi en première ligne et qui ont été les premiers à accomplir une mission afin de protéger l’État d'Israël et de le renforcer.

  • Nous, officiers et soldats de combat qui avons servi l'État d'Israël pendant de longues semaines chaque année, en dépit du coût élevé de nos vies personnelles, avons été en service dans les territoires occupés et avons reçu des ordres et des directives qui n'avaient rien à voir avec la sécurité de notre pays, et qui avait pour seul but de perpétuer notre contrôle sur le peuple palestinien.

  • Nous, dont les yeux ont vu le bilan sanglant de cette occupation des deux côtés,

  • Nous, qui avons senti comment les ordres qui nous ont été donnés dans les territoires occupés détruisent toutes les valeurs sur lesquelles nous avons été élevés,

  • Nous, qui comprenons maintenant que le prix de l'Occupation est la perte du caractère humain de la FID [Forces Israéliennes de Défense] et de la corruption de toute la société israélienne,

  • Nous, qui savons que les Territoires ne font pas partie d'Israël, et que toutes les colonies sont vouées à l'évacuation,

  • Nous déclarons par la présente que nous ne continuerons pas à combattre cette guerre des colonies.

  • Nous ne continuerons pas à nous battre au-delà des frontières de 1967 pour dominer, expulser, affamer et humilier tout un peuple.

  • Nous déclarons par la présente que nous continuerons à servir les Forces de défense israéliennes dans toute mission servant la défense d'Israël.

  • Les missions d'occupation et d'oppression ne servent pas ce but - et nous n'y prendrons aucune part. » (3)

 

Les officiers et soldats qui se sont conformés à cette décision ont affronté et affrontent la prison et autres rétorsions qu’on imagine.

Alors, en Algérie et ailleurs, peut-on ne pas manifester, selon la possibilité de chacun-e, l’indispensable solidarité au peuple palestinien ? Et cela sans aucun infâme opportunisme, quelle ques soient son motif et sa forme ?

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(1) In http://mcpalestine.canalblog.com/archives/2017/12/31/36001342.html

(2) Du site internet israélien www.gush­shalom.org, visité en 2007. Voir mon essai « LA GUERRE, POURQUOI ? LA PAIX, COMMENT ? Eléments de discussion pour gens de bonne volonté », librement accessible ici : http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits.html

(2) « Lettre de combattants », traduction personnelle de l’original anglais in http://www.seruv.org.il/english/combatants_letter.asp, vu le 10 janvier 2018. Les mots en gras sont des auteurs.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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