nouvelle-roman

Publié le 23 Août 2026

Mektoub

- Ya Rabbi1 !...

Trop tard ! Le véhicule heurte les corps de la femme et de l’enfant, main dans la main sur le passage pour piétons. Le chauffard ne vit pas le feu rouge d’interdiction de passer.

Deux policiers accourent.

-Maktoub ! s’écrie le conducteur, effaré, devant les deux cadavres ensanglantés. C’est le Maktoub ! La Volonté d’Allah ! Je n’ai rien vu !

Dans une cellule de prison, sombre et humide, face à un quinquagénaire ivre, guilleret, l’assassin répète :

- Le Maktoub ! C’est le Maktoub !

- Comment ça, « le Maktoub » ?… Au volant, c’est le Maktoub ou toi qui conduisait et tua les passants ?

- Rabbî !... C’est Lui qui aveugla mes yeux, alors je n’ai pas vu le feu rouge ni la femme et l’enfant.

L’ivrogne éclate de rire :

- Donc, selon toi, le responsable de la mort, ce n’est pas toi, c’est Rabbî ?

- Et qui d’autre sinon Lui, le Puissant, l’Omnipotent ?!... C’est Lui qui décide de tout.

- Comment le sais-tu ?

- Tu ne vas donc pas à la mosquée ? Tu ne regardes pas la télévision ou les prêcheurs sur ton téléphone portable ?

L’interrogé réfléchit un bref instant, puis :

- Si Rabbî est responsable de tout, en particulier de ton comportement dans cet accident, pourquoi c’est toi qu’on a mis en prison et pas Rabbî ?

L’assassin écarquille les yeux et sursaute, comme piqué par une abeille.

- Tu as compris ma question ?

L’autre, désorienté, reste bouche bée. L’homme en face de lui éclate de nouveau de son rire narquois.

- Je vois, ajoute-t-il, que tes neurones s’agitent.

- Mes quoi ?

- Que tu essaies de comprendre ma question.

- Je n’ai rien à comprendre, affirme le chauffard avec toute sa véhémence. Tout est clair. C’est Rabbî qui décide de tout. Si tu ne le crois pas, tu n’es pas musulman. Tu es un kâffar2 ! Et moi, j’évite les gens comme toi.

Un troisième rire, plus amusé, secoue le compagnon de cellule :

- Mais, alors, insiste-t-il, pourquoi les policiers t’ont emprisonné, toi, et pas le responsable du meurtre de la femme et de l’enfant, à savoir Rabbî ?

Un grave embarras agite les yeux et les sourcils du chauffard.

- Alors, que réponds-tu ?

- Je t’ai déjà dit que tous nos actes, tous ! Sans exception ! Sont décidés par Rabbî  le Tout Puissant, l’Omnipotent ! Il a tout écrit : notre naissance, notre vie sur cette terre, notre comportement, le moment et la manière de notre mort, notre existence dans l’au-delà. Tout est maktoub !

- Donc, la mort de la femme et de l’enfant, c’était déjà écrit par Rabbî dans le parcours de ta vie, dès ta naissance ?

- Certainement !

- C’est donc Rabbî qui avait déjà écrit, sur le cahier de ton existence, que tu ne verrais pas le feu rouge, ni la femme et l’enfant sur le passage pour piétons ?

- Oui !… Il a aussi écrit la date de la mort de la femme et de l’enfant, et comment ils mourraient. Moi, je n’ai été que l’instrument de sa Volonté, que l’instrument !

- Alors, Rabbî a aussi écrit que les policiers s’emparent de toi pour meurtre et t’emprisonnent.

- Tu sais, se défend l’autre, j’ai été immigré en France. Là-bas, aussi, j’ai entendu parler du Destin, c’est-à-dire que tout est écrit à l’avance par Dieu.

- Ah, oui, raconte !

- Dans un chantier de construction où je travaillais, un ouvrier africain est tombé d’un échafaudage haut de dix étages. Mort sur le coup. Alors, le contremaître a commenté, en haussant les épaules : « Beh ! C’est la Fatalité ! Son Destin ! »

- Mais, la police est venue enquêter.

- Oui… Ce compagnon était catholique. Bien que musulman, j’ai assisté, par solidarité, à la cérémonie à l’église et j’ai entendu le curé affirmer « Telle fut la Volonté de Dieu ! »

- Alors, pourquoi en France, comme en Algérie, les actes répréhensibles sont punis par la loi ?… Et, puis, supposons que je vienne te gifler en te disant : « Tu n’as rien à me reprocher car le responsable de cet acte est celui qui a écrit le Maktoub, le Destin ». Quelle serait ta réaction ?

Le pauvre désorienté mord à plusieurs reprises ses fines lèvres au risque d’en extraire du sang. Il crache par terre sans aucune gêne, puis attaque :

- Mais qui es-tu, donc, toi ?

Rire amusé de l’autre :

- Comment ?… Tu ne sais pas qui je suis ?

- Non ! Dis-le moi.

- Devine !

- Je n’ai rien à deviner, dis-le moi !

- Bien !… Je suis Chaïtâne !

Le malheureux chauffeur esquisse un geste de recul, terrorisé.

- Chaïtâne ?!

- Eh, oui… Je suis Chaïtâne !… Tu ne me reconnais pas ?… Dieu m’a mis en prison pour te rencontrer.

Le chauffard en reste bouleversé.

- Et moi, Chaïtâne,  je te demande : puisque Dieu a écrit que tu devais tuer les deux passants, il est donc responsable de ton acte, par conséquent c’est lui qui devrait être en prison, et non pas toi.

Le malheureux détourne la tête, épouvanté, et crie :

- Qu’Allah te maudisse, ô  Chaïtâne ! Qu’Allah te maudisse ! Vas-t’en ! Vas-t’en !

- Pourquoi m’en aller puisque Dieu m’a mis ici ?

- Vas-t’en, te dis-je ! Vas-t’en !

- Ne le demande pas à moi, mais à Dieu.

Le désorienté lève ses yeux vers le haut et murmure d’une voix pathétique :

- Ya Rabbî ! Ya Rabbî !… Éloigne de moi ce Chaïtâne ! Éloigne-le de moi !

- Ce serait, conteste l’autre, désobéir à la Volonté de Dieu. En plus, demander à Dieu de faire quelque chose, est-ce le respecter ? Ne sait-il pas ce qu’il fait ?

Le chauffeur se lève d’un bond, saisit les barres de la cellule et hurle :

- Policier ! Policier !

Ce dernier arrive d’un pas précipité :

- Qu’y a-t-il ?

Le malheureux pointe le bras sur l’autre détenu :

- Chaïtâne ! C’est Chaïtâne !

Le policier considère l’accusé :

- Chaïtâne !

- Oui ! Chaïtâne !

L’agent sourit :

- Mais il n’a ni queue pointue ni oreilles longues.

- Mais c’est Chaïtâne ! Il l’a dit, donc c’est lui !

- Moi, conteste l’agent, je vois simplement un homme ivre.

- Non ! Non ! Je te dis que c’est Chaïtâne ! Lui-même l’a déclaré !

- Qu’est-ce qui te prouve qu’il a dit la vérité ?

- S’il l’a dit, c’est que c’est vrai.

- Allez ! conclut l’agent, calme-toi. Crois-tu à un Chaïtâne ivre ?

Le naïf reste bouche close, désemparé.

Le policier s’en va. Le chauffard reste debout, incertain.

- Assieds-toi, mon ami, l’invite son codétenu. Sois tranquille. Même si je suis Chaïtâne, tu m’es sympathique, puisque tu te crois non responsable de ce qui t’arrive. Moi, aussi, Chaïtâne, je ne suis pas responsable de mes actes, puisque c’est Rabbî qui m’a créé et a tout écrit, tout décidé de mon comportement. Si je me saoule, c’est lui qui le veut. Si je te taquine, c’est lui qui me l’a ordonné. Et toi, tu dois accepter ma présence et mes questions, puisqu’elles sont voulues par Dieu.

Le codétenu recule jusqu’au mur de la cellule et s’assoit, le regard craintif fixé sur son compagnon qui reprend :

- À propos, mon ami, la liberté, tu sais ce que c’est ?

L’autre se raidit :

- La liberté ?!… De quoi parles-tu ?

- Je parle de ta liberté.

La question stupéfie le croyant au Mektoub :

- Alors, frère, qu’en dis-tu : ta liberté, tu en as ou pas ?

- Je ne comprends pas.

- Comment ?!… Tu ne sais pas ce qu’est la liberté ?

- Je sais uniquement ce que Dieu a écrit. À la mosquée et à la télévision, on ne m’a jamais parlé de liberté, mais seulement d’obéissance.

- Et tu ne t’es jamais posé la question : « Pourquoi on ne parle pas de liberté, mais seulement d’obéissance ? » ?

- Je n’aime pas me poser des questions. Ma vie est déjà assez compliquée comme ça. Il me suffit d’obéir.

- Alors, ne demande pas pourquoi tu as tué deux personnes, ne demande pas pourquoi tu es en prison, ne demande jamais rien. Accepte tout ce qui t’arrive.

- Je l’ai toujours fait. J’ai toujours remercié Dieu pour tout ce qu’il me donne : « Al hamdou Lillâh ! Alhamdou Lillâh3 ! »

- Alors, dit « Al hamdou Lillâh ! » pour avoir tué deux personnes et de te retrouver en prison.

- Arrête !… supplie le malheureux, exténué. Ça suffit ! Arrête de me torturer avec tes questions.

- Ce n’est pas ma faute, mon ami, si je te questionne : c’est Rabbî qui a écrit que je dois te les formuler… Donc, tu dois me répondre. Voici une autre question : dans la mort de la femme et de l’enfant, toi, tu es, ou non, responsable ?

- Je te l’ai déjà dit, je répète : comment puis-je être responsable puisque c’est Rabbî qui décide de tout ?

- Mais, toi, tu ne peux rien y changer ?

- Comment ?

- En conduisant moins vite, avec plus d’attention, en regardant correctement la couleur des feux de circulation, en vérifiant si des piétons marchent sur le passage réservé ?

Le conducteur ferme les yeux, penche sa tête lourde vers le sol, pose les mains tremblantes sur son crâne et le serre de toute son énergie.

- Impossible puisque Dieu a décidé autrement.

- Puis-je, maintenant, te dire une autre chose ?

- Non, tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi, mécréant !

- Et bien, je te le dis, car c’est écrit que je dois te le dire : ta véritable prison n’est pas cette cellule. Ta véritable prison, c’est ce qui te prive de ta liberté d’être humain.

Le malheureux ne comprend rien. Son compagnon précise :

- Le Maktoub ! Voilà ta vraie prison. Elle t’a privé même de savoir ce qu’est ta liberté.

Après une minute environ, le prisonnier du Maktoub pleure. Ses larmes coulent avec abondance et tombent en gouttelettes sur le sol mal lavé.

Le codétenu, ému, se lève, s’approche de lui avec délicatesse et s’assoit pour le consoler. L’autre recule brusquement, peureux, se tourne vers le mur et continue à sangloter. Il devient un tout petit enfant égaré, sans mère pour le protéger des mauvaises questions, pour le libérer de sa tragique situation.

Publié en version audio et écrite le 20 août 2026

https://www.audiocite.net/livres-audio-gratuits-nouvelles/kaddour-naimi-mektoub.html 

 

1 « Ô Dieu ! », en arabe, littéralement : « Ô Mon Maître ».

2 Mécréant.

3 Louange à Dieu !

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN, #EDUCATION-CULTURE, #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 20 Août 2026

UN CLUB DE CANCRES JOYEUX

Quatre-vingts ans. Apparence : soixante.
Pas d’hôpital. Très peu de chimie. L’hiver : thym, respiré, bu.
Trois fois par semaine : cinq kilomètres de marche forcée.
Quatre-vingt-unième année.
Pancréas. Cancer. Inopérable.
Stupéfaction. Les neurones bouillonnent.
La mort ? Quand. Comment ?
Une idée nette : finir. Proprement.
Non : attendre. Avec le plus de sérénité.

Ictère. Jaunisse.
La bile s’arrête.
Plus faim.
Eviter les protéines pour ne pas surcharger l’activité du foie.
Bouche amère.
Nuits d’urticaire.
Jours somnolents.
Un mois : dix kilos en moins.

Opération.
Souhait secret : ne pas revenir. Assez. Éviter la lente casse.
Non:pas en parler au chirurgien.

Il ouvre. Il crée la dérivation. Ça recircule.
Jour après jour, le corps remonte.
Les dix kilos reviennent.
Le sommeil et la faim aussi. Peau tranquille.
La vie revient.

Mais la table déborde de médicaments.
Et ce bâton. Pour passer escaliers, trottoirs.
Je marche quand même. Trois jambes au soleil, ma sœur à côté.

Reste ce qu’il y a dans la tête du pancréas.
Que laisser ? Des écrits, des images. Comme d’autres avant moi.

À cinquante ans : j’ai remercié la Nature. Le reste — cadeau. Trente ans de plus.

L’oncologue. Une femme. « On tente d’abord la chimio. Pas d’inquiétude. Pas de douleur. Ton apparence reste identique. »
Soulagement.

Première séance.
La salle. Presque un café. Des rires.
Un liquide entre dans mes veines.
À côté : un homme. Allongé. Jambes croisées. Comme à la plage.
Il me voit.

« C’est ma première fois », dis-je.
Il sourit.
« Ici, c’est un club. On vient. On repart.
Moi : six ans de cancer du foie. Et je vis. Les autres, aussi.
Un conseil : ignore l’intrus. Vis sans lui. L’eau contourne les obstacles.
Un jour. Dix ans.
Mais chaque jour — prends-le. Prends tout et au mieux. »
Il se lève. Part. Léger.

Une voix : « Tu as peur. »
Moi : « Plus vraiment. J’espère retourner à mes cinq kilomètres trois fois par semaine. Sinon, je me contenterai de la distance parcourue. »

Amis —
Pas de tristesse.
Fêtez.

Oran.
04 Mai 2026.

Publié le 2026-05-05 in

https://www.audiocite.net/livres-audio-gratuits-documents/kadour-na%C3%AFmi-un-club-de-cancres-joyeux.html

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN

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Publié le 29 Novembre 2024

Du talent littéraire dans « Houris » de Kamal Daoud

De la plus grande à la moindre maison d’édition, dans le monde entier, la première page d’un texte annonce sa valeur, à moins que le critère de décision soit autre que littéraire.

À propos des critiques sur « Houris » de K. Daoud, je n’ai pas lu d’analyse, citations à l’appui, sur la qualité littéraire du texte, d’où mes observations : je me contente de la première page du roman, pour le motif déjà signalé. Les italiques sont les miennes.

Texte

« La nuit du 16 juin 2018, à Oran.

Le vois-tu ?

« Je montre un grand sourire ininterrompu et je suis muette, ou presque. Pour me comprendre, on se penche vers moi très près comme pour partager un secret ou une nuit complice. Il faut s’habituer à mon souffle qui semble toujours être le dernier, à ma présence gênante au début. S’accrocher à mes yeux à la couleur rare, or et vert, comme le paradis. Tu vas presque croire, dans ton ignorance, qu’un homme invisible m’étouffe avec un foulard, mais tu ne dois pas paniquer. Dans la lumière, j’apparais comme une femme de taille élancée, exténuée, à peine vivante, et mon immense sourire figé ajoute au malaise de ceux qui me croisent. Ce sourire, illimité, large, presque dix-sept centimètres, n’a pas bougé depuis plus de vingt ans. Il est un peu plus bas que le bas de mon visage et étire mes mots, mes phrases. Parfois, je le cache avec un foulard coloré ; le tissu, je le choisis toujours onéreux et rare. Je relève mes cols.

« Parlons, puisque l’occasion est inédite. Car, oui, tu es l’événement que je n’ai jamais imaginé. Il m’arrive du ciel, sur la tête, avec la précision d’une météorite sur le crâne d’un prophète affligé. Bavardons, sans nous arrêter. Si je me retiens, je devrai t’ôter la vie sans cérémonie, crûment, presque dans l’insouciance, comme un boucher qui bâillerait sur la carcasse »…

Examen

La langue française évite au maximum les répétitions, à moins de clarification sémantique ou de musicalité poétique. Dans le texte, ces deux conditions existent-elles ?

« Je montre un grand sourire ininterrompu et je suis muette, ou presque. »

De quel sourire s’agit-il, en fait ?… Une longue cicatrice au cou, résultat d’une tentative d’égorgement. Question : une femme réelle, victime de ce crime, parlerait-elle de sa blessure comme « sourire » ?

L’insistance répétitive sur le « sourire » (trois fois) de la part du personnage (de l’auteur), comment l’interpréter ? Est-ce là une obsession du personnage qui parle, ou de l’auteur qui lui prête ce mot ?

Quand à l’auteur du roman, sa métaphore n’est-elle pas incongrue ? Révèle-t-elle une compréhension emphatique du personnage (et du prototype réel) ou un sadique mépris pour elle ?… Il est vrai qu’un tueur, qui a mal tranché une gorge, aurait l’impudence de la comparer à un « sourire ». Mais si un auteur de roman, - dont le personnage incarné n’est pas ce tueur, mais la victime de son crime -, compare une cicatrice de tueur à un sourire, que penser de la nature de son imagination, de son psychisme ? Notamment, après sa condamnation par un tribunal pour violence contre son ex-épouse1.

*

« Ce sourire, illimité, large, presque dix-sept centimètres, n’a pas bougé depuis plus de vingt ans. »

Considérons la précision « dix-sept centimètres » : qui a vu un sourire de cette dimension ?… À moins de confondre avec un fait réel : une cicatrice d’égorgement. Ce mélange est-il adéquat, surtout quand il se réfère à une personne réelle ?

Veut-on lire dans quel style un vrai auteur emploie « sourire » et « canif » ?… « J’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. » (Les Chants de Maldoror, Chant IV).

*

« Il faut s’habituer à mon souffle qui semble toujours être le dernier,... »

Le verbe « semble » ne dispense-t-il pas de « être », pour éviter la lourdeur ? Les « qui » et « être », ne devrait-on pas les éviter en faveur d’une fluidité ? Par exemple : « Il faut s’habituer à mon souffle, en apparence le dernier ».

*

« S’accrocher à mes yeux à la couleur rare... ».

Les hiatus en « a » perturbent la fluidité et la musicalité de la phrase. Ne convient-il pas mieux : « S’accrocher à l’exceptionnelle couleur de mes yeux » ?

Dans « or et vert, comme le paradis » : où est la créativité ou l’originalité de l’image ? N’est-on pas en présence de banalité ?

Dans « couleur rare, or et vert », les hiatus en « r » sont-ils utiles ? Ne vaut-il pas mieux : « couleur inhabituelle » ou « unique » ? Ou, encore, au lieu de « couleur », « teinte » ?

L’emploi de « comme » ne rend-il pas le texte plat et prévisible ? Ne doit-on pas corriger avec une image plus visuelle, directe ? Par exemple : « Mes yeux, couleur inhabituelle : l’or et le vert du paradis », ou « Dans mes yeux, l’or et le vert du paradis ».

*

Répétition quatre fois de « presque ». Ne vaut-il pas mieux substituer le second par « Tu pourrais croire » ou « Tu croirais », le troisième par « environ », le dernier par « quasi » ?

*

« Parlons, puisque l’occasion est inédite. Car, oui, tu es l’événement que je n’ai jamais imaginé. »

En deux courtes phrases, le texte emploie « puisque », « car », « que » : depuis Flaubert, au moins, l’écrivain n’utilise pas ces conjonctions, considérées lourdes parasitaires, encore moins si elles sont tellement rapprochées. Comparez avec : « Oui, tu es l’événement inimaginable ».

L’assonance en « p » : « Parlons, puisque... » n’est-elle pas lourde, au détriment de la fluidité ? Comparons avec cette version : « Parlons, l’occasion est inédite. Oui, tu es l’événement inimaginable. »

*

« Parlons, puisque l’occasion est inédite. »

Cette répétition, quelques lignes plus loin, est-elle nécessaire ?

*

« Il est un peu plus bas que le bas de mon visage et étire mes mots, mes phrases. »

Un verbe plus réaliste et visuel n’est-il pas « déforme », « distend » ?

Comme style, dans « et » suivi de « étiré », l’assonance n’est-elle pas désagréable à l’oreille, choquante pour la musicalité ?

Dans « plus bas que le bas » : n’est-ce pas une redondance maladroite si l’on recherche l’élégance et le raffinement de l’expression ? Alternative : « un peu au-dessous de mon visage », « à peine plus bas que mon visage ». Ces expressions ne sont-elles pas plus descriptives et évocatrices ?

*

« Si je me retiens, je devrai t’ôter la vie sans cérémonie,... »

Les associations « devrai t’ôter » (« rai » et « t’ôter ») puis « t’ôter » ne manquent-elles pas de fluidité et d’élégance ? «  ôter » n’est-il pas un verbe désuet ?  Alternative : « Si je me retiens, je devrai te priver » ou « je devrai supprimer ta… »

*

« Il m’arrive du ciel, sur la tête, avec la précision d’une météorite sur le crâne d’un prophète affligé ».

Répétition de « sur ». On l’évite et même rend la sonorité de la métaphore plus percutante : « météorite fracassant le crâne d’un prophète », par imitation du fameux « Pour qui siffle ces serpents qui sifflent sur nos têtes ». Mieux encore : on peut accentuer l’effet sonore en remplaçant « affligé » par « terrassé » ou « terrorisé » : dans ce cas, la répétition de l’assonance en « r », devient plus frappante.

Examen de l’examen

Considérons les objections éventuelles. Les remarques ci-dessus :

- semblent négatives. Ne fournissent-elles pas des alternatives positives d’amélioration du texte ?

- critiquent les assonances. Elles peuvent enrichir un texte, en cas de non distraction du lecteur par un abus : un exemple est fourni avec les « r » au sujet d’une météorite.

- présentent une vision trop rigide de ce qu’est une « bonne » littérature. Un auteur est libre de son choix stylistique, s’il « viole » les règles de manière plaisante, originale et convaincante : est-ce le cas du texte examiné ?

- interprètent la métaphore du « sourire » de manière littérale. L’alternative de Lautréamont est citée : comparez les deux procédés et concluez sur le talent littéraire, sans oublier que Les Chants de Maldoror sont une vraie fiction, bien entendu inspirée de faits réels, non pris d’un secret médical2.

- ne considèrent pas l’ensemble du roman. Les intéressés à ce dernier peuvent le lire et vérifier la pertinence ou non de l’analyse de la première page.

- ignorent que l’examen de la forme littéraire peut occulter l’importance du contenu. L’analyse de la première page en tient compte par sa mise en relation avec le drame du personnage, dont le prototype réel vient de se déclarer publiquement.

on a découvert, désormais, le prototype réel. Quant à l’intention de l’auteur, elle se trouve dans ses multiples écrits journalistiques et déclarations télévisées, inutiles à mentionner ici.

- ignorent que l’examen de la forme littéraire peut occulter l’importance des intentions de l’auteur. Je n’ai pas trouvé ses déclarations à propos du style littéraire du roman.

Conclusion. À vous de juger si la première page du roman constitue une vraie littérature, marquée par l’originalité et la maîtrise formelle. Alors, vous trouverez une clarification : le motif qui décida la maison d’édition Gallimard à publier cet ouvrage, et les membres du Goncourt à l’honorer de leur récompense.

1 « la Cour d’Oran rappelle que le 5 février 2016, « S’est présentée la plaignante E. E. H. Nadjet devant les services de la Sûreté urbaine d’Oran pour déposer plainte contre DAOUD Kamel, et déclare qu’elle a subi des coups et blessures de sa part, étant donné qu’elle est divorcée de lui depuis 2016 et qu’elle a reçu un certificat d’incapacité de travail à cause des coups qu’elle a subi par un bâton en bois ». Le 18 juin 2018 en première instance, le mari violent a été condamné à une année de prison avec sursis et 20 000 dinars d’amende. Après deux appels Daoud voit disparaitre sa peine de prison, mais « l’amende pécuniaire » est maintenue, « Les dépens étant à la charge de l’inculpé d’un montant de 1800 DA au profit de l’état et fixe au maximum la durée de la contrainte par corps ». https://www.legrandsoir.info/quand-kamel-daoud-ami-de-macron-battait-son-ex-femme.html

Publié in

https://www.algeriepatriotique.com/2024/11/22/du-talent-litteraire-dans-houris-de-lecrivain-controverse-kamal-daoud/

22 novembre 2024

2 Sur ce point, une justice indépendante devra statuer.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN

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Publié le 19 Juillet 2024

Je te contemplerai souvent Lune

Douce soirée printanière, Parfums de fleurs, La campagne romaine chante-danse le retour de la vie. J’attendais cette résurgence de la nature pour affronter un travail très dur à réaliser.

Je parcours le chemin, entre deux champs dédiés à Bacchus, en m’efforçant de ne pas penser, d’imbiber mon esprit de l’exubérance généreuse de notre maternelle terre : arbres aux feuilles frémissantes d’énergie, herbes heureuses de pousser vers le ciel, gazouillis d’oiseaux même la nuit, concert des cri-cris de grillons. Ah ! La vie ! La vie !

 

Le cœur serré, j’entre dans le bureau de l’Association : elle héberge les malades en phase terminale.

Avec la directrice, je discute des conditions de tournage du documentaire. Thème : comment des êtres humains affrontent leur ultime instant d’existence.

- Je te propose, d’abord, suggère avec douceur la responsable, de venir avec moi rendre visite à un homme : il mourra cette nuit, dans quelques minutes, en tout cas moins d’une heure. L’hôpital nous l’a envoyé un mois auparavant : nous, médecins, et le malade, savions qu’il allait bientôt arriver à sa fin.

J’accepte. Avec la directrice, nous parcourons plusieurs couloirs, éclairés de manière douce, le silence interrompu par nos souliers sur le parterre de carrelage très propre, joli. Les battements de mon cœur augmentent.

J’accepte. Avec la directrice, nous parcourons plusieurs couloirs, éclairés de manière douce, le silence interrompu par nos souliers sur le parterre de carrelage très propre, joli. Les battements de mon cœur augmentent.

Pourtant, depuis une semaine, je me préparais à ce défi. J’ai relu, à plusieurs reprises quand nécessaire, des extraits de livres. Ils devaient me préparer à cette confrontation très éprouvante : Épicure, Antisthène, Épictète, Sénèque, Lao Tseu, Zhuang Tseu, Bouddha. Je parvenais à la réconfortante conviction : la naissance se conclut par la mort, la durée de vie est moins importante que sa qualité, tout se joue sur terre, pas d’illusoire espoir ailleurs. Une anecdote m’offrit la sérénité, tout au moins je le crus. À un philosophe antique grec, qui perdit son enfant en bas âge, un ami s’étonna de le voir sourire en jouant de la musique, au lieu de présenter un visage douloureux. « Eh, bien, quoi ?… expliqua le père. Le jour même où la généreuse nature m’offrit ce précieux enfant, je savais qu’elle le reprendrait un autre jour. Je le souhaitais après mon décès, mais la même nature décida autrement. Mon enfant serait content de me voir jouer une belle musique en mémoire de lui, en souriant à la vie qui continue pendant un certain temps. »

À la lecture d’une autre anecdote, je méditais davantage. Shen Yue1, philosophe, musicien et poète chinois, membre important de l'école de la « libre pensée », ou « école des lettrés libres ». À trente-neuf ans, en 262, son amour de la liberté décida l’Empereur à le condamner à mort. Shen Yue marcha à son exécution en jouant de la musique.

La directrice et moi entrons dans la chambre du condamné par la vie à mourir dans un instant, quelques minutes, moins d’une heure.

Quelques jours auparavant, la directrice lui exposa le motif de ma visite, lui demanda son accord. Il accepta avec une simplicité qui étonna la directrice. Elle s’attendait à un refus sinon à un embarras, une hésitation : qui, à son ultime instant, apprécierait la présence d’un étranger ?

Je l’observe avec une extrême discrétion. Sous la couverture du lit, il est étendu, bien vivant, calme. La soixantaine d’années, belle figure sympathique, grands yeux clairs vifs, cheveux encore noirs, clairsemés de quelques touffes couleur neige, joues bien rasées, cheveux bien coiffés.

Mon cœur bat plus vite, ma gorge se serre. Au secours, sages philosophes antiques !

Le condamné tend la main droite, amaigrie, la peau plissée, avec un sourire. Oui ! Il sourit !

- Bonsoir, murmure-t-il d’une voix qui semble tranquille.

J’hésite à retourner la politesse : lui peut se permettre « Bonsoir » !, pas moi à lui, en ce moment qui ne me semble pas un « bon » « soir ».

L’homme me sourit de nouveau. Par instinct, mon visage esquisse un sourire de réponse, pas mon esprit, pas mon cœur. J’empêche les larmes d’inonder mes yeux, je serre avec délicatesse de mes deux mains celle tendue. Chaude, elle est chaude de vie !… Non, mes larmes : restez au fond, cachées dans votre source !

Dans la chambre, une lampe de faible lumière, mélangée à celle de la lune, éclaire les murs d’un marron clair et le visage du mourant. Étrange beauté ! Impression de rêver.

D’une voix à peine audible, le préposé au voyage final murmure à la directrice :

- Pouvez-vous, s’il vous plaît, déplacer mon lit près de la fenêtre ?

La responsable et moi, nous ne comprenons pas. L’homme précise :

- Je voudrais regarder la lune.

De mes yeux, je consulte la directrice.

- Bien sûr, répond-elle avec douceur au malade.

Elle saisit le bord métallique du lit, mes mains agrippent un autre bord. Avec précaution, nous déplaçons le lit, lentement, l’approchons de la fenêtre : ainsi, le candidat au départ définitif peut contempler la lune.

- Merci ! balbutie-t-il.

Ses yeux fixent la flamme blanche nocturne. Par un généreux hasard, elle se présente dans sa plus belle phase : toute ronde.

- Puis-je vous demander une autre gentillesse ? reprend le malade.

- Certainement, réplique la dame.

- Je vous prie d’éteindre la lumière électrique, si cela n’enfreint pas les règles.

La directrice s’approche de l’interrupteur, éteint la lampe et revient près de l’homme.

Le phare lunaire illumine la chambre d’une blancheur, teintée de nuance bleuâtre : atmosphère fantastique. Les yeux du mourant, plus intenses, observent le blanc caillou céleste. Il brille sur un être humain qui, d’une seconde à l’autre, s’éteindra.

Nous aussi, la directrice et moi, contemplons l’encadrement de la fenêtre : ciel noir (une couleur qui me paraît douce), quelques petites étoiles, d’autres plus petites encore scintillent. Silence.

Silence…

Silence...

Mon regard examine avec discrétion l’homme : visage serein, mieux : heureux. Heureux ?… Telle est mon impression. En réalité, j’ignore ce qu’il ressent, ce qu’il pense. Je voudrais tant connaître ses sentiments, ses pensées… Pense-t-il ?… Que sent-il ?… Pourquoi pas le vide ? Rien ?

Au loin, un aboiement de chien ; il se répète. Un autre lui répond.

Silence...

En moi éclate une tornade d’émotions contradictoires ; mes neurones éperdus zigzaguent. Mes yeux fixent, observent un être humain : d’une seconde à l’autre, il mourra. Ses yeux, à lui, fixent, observent l’astre lumineux dans le ciel obscur. Une dernière fois. Cet homme le sait : son attitude montre une conscience lucide, parfaite. Mes larmes, ne troublez pas la dignité du mourant. Je voudrais tant savoir : s’en fout-il de la dérisoire prétentieuse immortalité, ou croit-il à un paradisiaque au-delà de vie éternelle ?… Je voudrais tant le savoir : alors, je comprendrais la sérénité inattendue de ce visage humain qui tombera bientôt dans un trou noir.

Petites lumières clignotantes dans le ciel. À gauche, très haut, silencieux, un avion de ligne flotte lentement. Je déplace mon regard vers l’agonisant. Je ne parviens pas à distinguer s’il continue à contempler la lune ou s’il s’intéresse à la machine des voyages de plaisir ou d’affaire. Elle disparaît à droite.

Je frissonne : les yeux de l’homme s’immobilisent, ouverts, le visage se fige. Partie, la vie. Sensation bizarre en moi : les murs de la chambre pleurent en silence leur veuvage.

Un cadavre surgit dans ma mémoire. Une salle de musée en Sicile. Je contemplais le squelette, bien conservé, d’un homme décédé environ trois mille années auparavant. Trois mille années… Mon cerveau étourdi m’obligea, vite, à sortir de la salle ; je m’assis dans le corridor… Trois mille années ! Cet homme vivait. Trois mille années après, un autre le regardait : moi, de la même espèce, humain comme lui. Je deviendrai comme lui. Non : poussière, rien que poussière, mélangée à d’autres poussières. Certains scientifiques estiment que nous sommes le produit de poussières célestes atterries sur des flaques d’eau de la planète Terre. Hypothèse acceptable par le Tao, le Yin-Yang, par les atomistes antiques grecs. Hypothèse qui turlupine mon entendement.

 

Retour chez moi. Pas encore prêt à réaliser un documentaire dans cette maison-terminale de la vie, pour disparaître dans le Néant.

Pourtant, celui qui, à son moment ultime, contempla la lune, ne chanta-t-il pas, à l’instant de sa mort, un hymne à la vie ? À propos de documentaire, combien de spectateurs affronteraient des images qui révéleraient l’extinction de l’existence humaine, même idéalisée ? Combien de spectateurs apprécieraient de regarder sur un écran l’Énigme absolue : apparaître, disparaître ; ver de terre, poussière.

Merci, directrice ! Merci, bonhomme ! Pour cette leçon de vie, ce précieux examen préparatoire. Je te contemplerai souvent, Lune.

*

Publication Version Texte

https://www.algeriepatriotique.com/2024/07/15/je-te-contemplerai-souvent-lune/

15 juillet 2024

https://tribune-diplomatique-internationale.com/2024/je-te-contemplerai-souvent-lune-nouvelle-litteraire/

15 juillet 2024

Publication Version Audio

https://www.audiocite.net/livres-audio-gratuits-nouvelles/kadour-na%C3%AFmi-je-te-comtemplerai-souvent-lune.html

 

1 沈约.

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN

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Publié le 16 Mai 2024

Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 13 Mai 2024

Lettre de Rome d'un  E-C

Chers parents, je vous écris de Rome, un jour comme les autres, Rome, la capitale des riches, des Occidentaux, des Chrétiens, avec un Pape E-C, c'est-à-dire Extra-Communautaire : il vient d’Argentine. Les Italiens appellent ainsi les Étrangers provenant des pays pauvres, pauvres parce que, dans le passé, les Européens, militairement plus forts, les avaient agressés et pillés.

À Rome, les immigrés vont et viennent depuis que les Romains, voilà deux mille ans, envahissaient les pays étrangers et amenaient à Rome des esclaves : noirs, blancs, bruns, juifs et tant d'autres. Au point qu'aujourd'hui, à la vue d’un citoyen romain, « de plus de sept générations », comme ils disent ici, on ne peut pas affirmer l’identité de ses ancêtres, avec tout le minestrone constitué entre les peuples pendant l'empire romain, et sa production d'enfants légitimes, enfants naturels, enfants de citoyens libres, enfants d'esclaves et enfants de personne. Pourtant, un général italien affirma dernièrement : l’italianité se prouve par la blancheur de la peau. Connaît-il vraiment l’histoire de l’Italie ? Possède-il une bonne vision oculaire ?… Une fois, un garçon m’amusa jusqu’au rire. Il leva le bras pour le salut fasciste et cria : « Vive la race blanche ! ». Pourtant, ses cheveux noirs et sa peau foncée ressemblaient aux miens. Je sourirai si quelque descendant d'esclaves, pas tout-à-fait blanc de peau, dans l'ignorance de sa généalogie, se travestirait en « skinhead raciste, anti-immigré » ; il n'a pas fréquenté l'université pour connaître l'amusante loi de l'hérédité. Le brassage antique est ignoré ou, plus grave, occulté.

J'ai appris qu'un saint d'ici, un des plus importants, appelé Saint Augustin, est algérien ! Oui ! Oui ! Algérien doc ! un E-C doc ! Amazigh, comme on dit aujourd’hui, en tout cas enfant de la terre algérienne. La plupart des Romains d'aujourd'hui ignorent ou occultent son origine. Pour eux, c’est pas chic de considérer non européen un de leurs saints les plus respectés.

Maintenant, je vous parlerai de la majorité des gens d’ici, à part quelques exceptions.

À Rome, la majorité des habitants croient au Messie ; mais, dans les églises, les prêtres ne leur disent jamais que Jésus était palestinien, pauvre, immigré de Nazareth à Jérusalem. Pourquoi ce silence ?

Les descendants de ce qu’on appelle la Cité Éternelle souffrent d’un certain petit complexe. Comme nous l'avons, nous, Algériens, par rapport à Rome, Paris ou d’autres capitales occidentales, eux, ils manifestent un complexe par rapport à une autre Rome, la Rome d'aujourd'hui : New York. Un exemple : si tu t'appelles Ali Sarrasin, ils le considèrent étrange, difficile à prononcer ; si tu te nommes Wellington Mac O'Hara, ils s’extasient, chacun s’efforce de déclamer Wellington Mac O'Hara avec le meilleur accent américain, sans se rendre compte de cette ridicule singerie. Ces Italiens semblent obsédés par l’émigration à New York, comme les Algériens par les capitales occidentales.

Les Italiens descendent d'Empereurs : pour cela ils se voient grands, tellement grands ! De là, leur mépris de ce qu’ils nomment « Tiers-Monde » ; sauf pour les vacances exotiques pas chères. Comme ces Italiens descendent, également, d'esclaves, ils se voient petits, petits, petits jusqu’à admirer « l'A-mé-ri-que ! ». C’est, peut-être, cette double descendance qui donne aux Romains une qualité rare : l'auto-ironie. Leur lecture du fameux S.P.Q.R. impérial, qui décore leur mairie, ils le déforment : « Sono Porci Questi Romani », c'est-à-dire « Ils sont des Porcs ces Romains ». Rigolo, non ?

Ici, les gens les plus gentils me sourient très exceptionnellement, les moins gentils me lancent un regard méfiant ou hostile. Pourquoi, sinon parce que je suis un immigré ? Pourtant, ah ! Combien ils s’attendrissent à la vue du film « E-T. l'Extra-Terrestre ». Est-ce de là que vient l’expression par laquelle ils m’étiquettent : E-C, Extra-Communautaire ?

Ici, l’argent supprime l’amitié. Pire que chez nous, au bled. Pas d’argent ?… Crève !… On te le dit pas : un sourire de circonstance l’exprime. Pourtant, « par Bachus!", comme ils disent ici, Rome est la capitale du Dieu chrétien. Une banque s’appelle « Banco di Santo Spirito » (Banque du Saint Esprit). Oui ! Je ne plaisante pas. Si vous voulez savoir pourquoi Esprit Saint est accolé à banque, on vous répond : « les Voies du Seigneur sont infinies ».

J'ai visité la Mecque des Chrétiens, la Basilique Saint Pierre. C'est un temple plein d'or, de choses brillantes, choses de riches, choses qui tapent à l’œil ! Même aux deux yeux jusqu’à les étourdir !... Ils disent que tout cela est à la gloire de Jésus !… Moi, je ne comprends pas : cet homme humble, simple, pauvre, ami des pauvres, qui condamna les riches, aimerait-il cette « gloire » constituée d’un tel étalage d’or ?... Peut-être que moi, n’ayant pas été soumis au Catéchisme, je ne comprends rien à la religion du Crucifié. Je me suis demandé : lui, il aurait pensé quoi ? Et qu’auraient pensé les martyrs chrétiens mangés par des lions dans ce temple de la barbarie, encore plus barbare parce qu'exercée pour le seul plaisir : le Colisée ?... Imaginez, dans 2000 ans, des touristes qui, visitant des camps d'extermination d'Auschwitz, s'exclameraient : « Oh ! Ah !... L’admirable monument de la civilisation allemande ! », comme aujourd'hui des touristes s'exclament devant le Colisée : « Oh ! Ah !... L’admirable un monument de la civilisation romaine ! »… Mais, peut-être que je ne comprends rien à la civilisation.

A propos de civilisation et de barbarie, je me promène souvent à Rome, quand je ne travaille pas. La principale rue est Via dei Fori Imperiali (Avenue des Forums Impériaux) : partout, des statues d'empereurs, un peu salis par la digestion des pigeons. J'ai cherché des statues d'esclaves fameux, par exemple, un qui me plaît beaucoup, un E-C lui aussi : Spartacus... Rien !

Comme je suis têtu ou, plutôt, optimiste, j'ai cherché au moins une rue qui porte son nom. Oh joie ! Je l'ai trouvée !... Devinez où. Dans la périphérie-dortoir, une zone laide de la ville. Logique : les patrons d'hier parmi les patrons d'aujourd'hui, les esclaves d'hier avec les esclaves d'aujourd'hui.

Vous m’avez demandé pourquoi je ne me suis pas marié, à Rome. Je ne possède pas de compte bancaire, mon employeur, une sangsue, me concède un salaire infâme, le propriétaire de mon misérable gîte exige un loyer injuste. Employeur et propriétaire se comportent en charognes humaines : « C’est la loi du marché ! » affirment-ils, en se déclarant fiers chrétiens.

Je vis dans une chambre aux dimensions d’une cellule de prison, dans un souterrain humide été comme hiver, dans la banlieue extrême de Rome. Les filles d’ici, belles ou laides, n’apprécient pas un type dans ma condition. En plus, ici, ils ont un proverbe : « Donna e buoi dai paesi tuoi » (Femme et vache, prends-les de ton pays). Eh, oui !… Ils pratiquent une exception : le prétendant au beau patrimoine financier.

Ces propos, je les dis seulement à vous. Si je les disais ici, à haute voix, je risquerais « Eh, toi, con d’Arabe ! T'es ici uniquement pour assurer le boulot qui nous dégoûte ! Si t'es pas content, retourne dans ton gourbi ! » Ils ont raison, d’une certaine manière : si, dans le pays de ma naissance, je possédais de quoi vivre avec dignité, pourquoi venir à Rome sinon comme touriste ?

En tout cas, j'aime cette ville pour certains esprits qui l'habitent : Brutus, Spartacus, Michelangelo, Giordano Bruno. Eh ! Eh ! Le prénom de ce philosophe italien est arabe : Giordano, le fleuve Jourdain.

J'aime aussi des chansons populaires romaines. Celle qui me touche le plus évoque une espèce de E-C, lui aussi : « Barcarolo romano » (un homme romain qui utilise une barque). On y célèbre la barque de la vie, le fleuve du temps, la malchance d'aller à contre-courant. Si vous me promettez de ne pas trop pleurer, je vous enverrai la chanson avec sa traduction.

A propos de cet homme sur une barque, les gens d'ici disent « Pauvre Christ ! » Et à propos de Christ, je dois vous dire que Rome est pleine d'églises. Églises ! Églises ! Partout des églises ! Plus que les mosquées chez nous. Impossible de regarder quelque part sans voir une église ! Peut-être que les autorités d'alors, convaincues que le peuple romain était naturellement païen, ont édifié à chaque coin de rue une belle église : Prie ! Accepte ton destin ! Alléluia !... Mais le peuple est malin, il dit : « A Roma si fa la fede, e fori Roma ci si crede » (A Rome se fait la foi, et hors de Rome on y croit).

Voilà quelques années eut lieu un fait vraiment historique à Rome. Les autorités ont célébré, finalement, après deux mille ans d'oppositions, hésitations, déclarations de bonnes intentions, la première mosquée de Rome. L’Arabie devrait rendre la politesse aux Chrétiens : autoriser la construction d’une église à la Mecque, n’est-ce pas ?

Rome contient des mystères spécifiques. Par exemple, la présence d'un ange dans la Chambre des Députés. Vous pouvez rire, mais un membre du Parlement l'affirma, les journaux l'ont confirmé. C'est antidémocratique, vu que cet ange ne fut élu par personne.

Un autre mystère de Rome : au centre-ville, les plus beaux palais édifiés par le bon génie humain, tandis que dans la périphérie vous serez dégoûtés par les plus horribles constructions. On dit que là est intervenu un autre ange du type « palazzinaro » (fabriquant d’immeubles) : il a permis l'apparition non de la Madone, mais de « Accattone », un enfant de la misère devenu proxénète, et de « Mamma Roma », une femme de la même misère, devenue ce qu’on appelle chez nous « une femme de mauvaise mœurs ».

Cet ange immobilier est spirituel : un des quartiers périphérique fut nommé Centocelle, c'est-à-dire Cent cellules ; là, une des plus dégueulasses rues principales s’appelle Via della Primavera ! (Rue du Printemps !).

Mais, comme vous me l’avez enseigné, papa et maman, il vaut mieux parler des belles choses.

Je marche dans certaines rues avec ivresse, à la pensée des pas d'hommes et de femmes, esclaves ou citoyens libres, qui marchaient sur ces mêmes rues aux siècles précédents, des gens qui venaient aussi de la Numidie, comme s’appelait l’Algérie.

Chers parents, à Rome, les gens instruits qui se proclament de gauche affirment désirer mon bien, mais je constate qu’ils m'utilisent dans leur jeu favori : le fauteuil administratif qui leur assure un confortable revenu. Peut-être que ces gens ne mangent pas assez de poisson pour se souvenir d'un petit habitant d'une île italienne, lui aussi une espèce de E-C. : Antonio Gramsci. Il fut emprisonné à vie par un type qui avait un nom semblable au mot « musulman ». On dit que ce dictateur venait d'une population qui, au Moyen Age, était constituée de Musulmans établis en Italie. Cet homme s’appelait Mussolini parce que, disent certains chercheurs, c'est une déformation de la parole « mussulmani », avec deux « s ». Ici, les gens ne le savent pas ; c’est peut-être un secret d’État.

Les parents de Mussolini nommèrent leur fils Benito. Comme nous le savons, nous, Ben est le préfixe qui signifie « fils de » dans les noms arabes et juifs. L’Italie fut dirigée par un fameux chef : Ben Ito Mussolini. Amusant, non ?... Est-ce pour ce fait que les Romains affirment : « Tutto er mondo è paese » (Le monde entier est un [seul] pays) ?

La déformation des noms étrangers amuse les Européens. Nous, aussi, nous déformons les noms étrangers : on appelle encore aujourd'hui les Occidentaux « Rumi ». En arabe cela veut dire, comme vous le savez, « qui viennent de Rome ». De fait, aux habitants du sud de la Méditerranée, spécialement durant les croisades, les personnes qui arrivaient du nord déclaraient venir au nom de Rome. Aujourd'hui, le vent migratoire a changé de direction : c'est moi, fils de Sarrasins, peut-être descendant de quelque Romain établi pendant un lointain passé sur la terre de ma naissance, c'est moi qui viens à Rome. Avec une différence : je ne suis pas ici comme envahisseur, spadassin, voleur ; je ne convoite pas les épices, les terres à coloniser, l'or ; je cherche seulement un travail, une maison et, si un jour j'ai des enfants, une école pour eux, avec l'espoir que les enseignants soient dignes de leur civilisation passée, celle qui donna au monde Leonardo et Galileo, pas celle qui, sur une très belle place de la ville, poétiquement appelée Campo de' Fiori (Champ de Fleurs), brûla vif, à cause de sa libre pensée, Giordano Bruno.

J'habite tout près d’une place. Elle n'a pas un nom de fleur, mais d'un certain Vittorio Emanuele : un roi du passé. Vous savez que ma liberté ignore toute forme d’autorité imposée. Mais, cette place, je l’aime : elle est devenue une place du monde, avec des gens de tous les continents, de toutes les religions, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel humain, de toutes les musiques, de toutes les langues de la planète. Manque seulement les Extra-Terrestres ; il y a nous, les Extra-Communautaires.

Malheureusement, parmi eux, il y a des gens pauvres en argent et en culture, victimes du maudit système social qui domine la planète. A ces malheureux, personne n'enseigna qu'on n'urine pas dans la rue, qu'on ne doit pas vendre de la drogue, se saouler à mort, voler, contraindre des jeunes filles à se vendre dans la rue.

Ces « pauvres Christs » disposent de trop peu de Christs pour les comprendre, les aider. Ah, capitale du Christianisme ! A l'occasion du Jubilé, tu te déclaras capable d'accueillir trente millions de pèlerins, de telle manière qu'ils « ne se sentent pas étrangers », mais tu restes sans autre réponse que les prières devant trois cents mille « pauvres Christs » extra-communautaires. Crucifié !... Pourquoi ne reviens-tu pas sur la place Saint Pierre, et répètes à la télévision, en mondovision : « Je suis un pauvre parmi les pauvres, un extra-communautaire moi aussi ! Je suis venu et je reviens non seulement pour prier, mais aussi pour agir, d'abord pour les Extra-, tous les Extra-, les exclus de tout, jusqu’au droit de changer de pays. Maudite, la société où la vulgaire marchandise circule librement, parce qu’elle génère le méprisable profit, tandis que l’être humain est refusé parce qu’il ne fournit pas le même vil profit !… Soyez maudits, vous dont la bouche hypocrite évoque Dieu ou le Christ, tandis que le cerveau vicieux adore le démoniaque Argent ! »

Vous me demanderez : qu’en est-il des Algériens qui résident à Rome ?... Chez eux, aussi, le démoniaque Argent domine : chacun pour soi ; en cas de besoin, s’adresser à Dieu. Celles et ceux qui ont « réussi », comme ils disent, s’isolent dans leur grotte ou courent à la recherche d’une « réussite » plus profitable ; les perdants, eux, se perdent davantage dans des activités de perdants. Chez l’« élite intellectuelle », le comportement est de loup solitaire, avec une excuse : « Quand deux Algériens se réunissent, trois idées s’opposent ».

Très chers parents, très chers sœurs et frères, soyez tranquilles pour ma vie, pour ma dignité. Le Colisée n'est plus une arène d'horribles assassinats publics, il n'y a plus de gladiateurs, de martyrs, d'esclaves dont le sang versé provoque les sadiques hurlements de plaisir des prétendus civilisés Romains. Les cerveaux pourris ne construisent pas de fours crématoires pour les Extra-communautaires. Je dois remercier le système démocratique, démocratique jusqu’à une certaine limite qui diminue, diminue : je le constate dans les visages inquiets, fermés, agressifs, dans l’emprisonnement officiel de la liberté d’expression, coupable de protester contre le massacre étatique de citoyens d’autres pays, citoyens dont le tort est de défendre leur droit à la dignité.

Chers parents, chers sœurs et frères, pardonnez-moi ces observations. Vous le savez : je ne veux pas ignorer ce qui ne va pas sur cette terre, d'abord là où je vis.

 

Si l’on ferme les yeux sur les aspects désagréables, Rome est un paradis !… Jolis lacs bleus éclairés par un ciel souvent azur, collines de vigne partout, toits d’un rouge plaisant, couchers de soleil qui stimulent la fantaisie, arbres multiples centenaires, la mer pas loin. Tout est rêve aux yeux émerveillés, peinture de l’artiste des artistes : la nature !

Rome est aussi un plateau de théâtre : parfois, quelqu'un imite le rossignol, chantonne en travaillant « Roma non fa' la stupida... » (Rome ne fais pas la stupide…). Paroles et mélodie viennent de l’âme du peuple, de l’humaine condition, la part la plus tendre. Vous pourriez me dire : où trouves-tu ces jolis mots ?… Mon temps libre, je le consacre à la lecture ; elle m’apprend à m’exprimer au mieux.

Pour moi, Rome n'est pas celle des clous renversés, volés à d'autres contrées, qu'on appelle obélisques, pas celle des handicapés du cœur. Roma !... Pour moi, tu es une femme d’un charme très particulier. Sans jouer au macho, j'admire les seins arrondis de tes coupoles, les lèvres rouges de tes toits (métaphore pas judicieuse, mais ces toits me suggèrent des lèvres), la courbure nonchalante de ton fleuve qui danse du ventre. Roma !… J'aime à Trastevere tes ruelles propices aux baisers, la beauté de tes places anciennes et des sculptures de Bernini, tes fontaines encore ouvertes d’eau potable, tes chats qui errent avec nonchalance.

Roma !... Je t’aime surtout la nuit, en particulier au mois d'août : abandonnée par tes bruyants habitants, tu t'offres, douce et languissante, à mes pieds, à mes yeux, à mes fantaisistes désirs…

Pourtant, Roma Amor mio !... Il y a des moments, ah ! ces moments : je donnerai tout pour retourner, un instant, un seul instant, parmi vous, ma famille, puis déambuler dans le quartier et la ville où je suis né. Je n’ai pas, vous n’avez pas le prix du voyage…

Alors, je pense : stupide, je suis !... Cette planète entière est le quartier où je suis né, même si, dans certaines parties, on m'appelle un Extra !… Tout être humain n’est-il pas un extra-ordinaire : un miracle sur cette boule qui roule dans l’infini univers ?

Question voyage, en vérité, l’argent n’est pas le problème. Le vrai motif ?... La liberté. Hors de ma patrie, je suis moins limité dans l’expression de mes opinions, même en cette période où dénoncer un crime contre l’humanité pourrait causer une condamnation, une amende, la prison.

Peut-être suis-je lâche en comparaison des compatriotes restés au pays pour conquérir la liberté. Souvent, cette pensée murmure dans mon cerveau, m’empêche de regarder le miroir : « Tu aimes la liberté, mais tu laisses les autres la conquérir pour toi… Est-ce digne de ta part ? »

S’il vous plaît, chers maman et papa, chères sœurs et frères, ne dites pas le contraire de ce que j’ai raconté dans cette lettre, pour laisser croire que je suis heureux là où je vis : qu’à Rome, je trouve l’argent par terre, que toutes les jolies femmes se jettent dans mes bras, que j’ai beaucoup d’amis, que je vis dans un Paradis. Si vous dites cela, Rome se remplirait de compatriotes à la recherche de bonheur ; sans moyens de subsistance, comment survivraient-ils ? Si tous ces mécontents quittent le pays, qui le délivrerait de ses injustices ? Qu’est-ce qu’elle belle patrie sinon celle où l’on aime vivre ? Cet amour est une concession des autorités ou une conquête citoyenne ?

Chers maman et papa, chers sœurs et frères, excusez la longueur de ma lettre. Je me suis efforcé à vous raconter le sel et le miel de mon existence. Mon esprit et mon cœur se déchirent entre ici, où se trouve mon corps, et là où j’ai vécu mes premières émotions.

De Rome, je vous envoie mes plus chers baisers, mes plus tendres pensées, avec tellement de nostalgie.

*

Publié in

https://reseauinternational.net/lettre-de-rome-dun-e-c/

09 mai 2024

https://tribune-diplomatique-internationale.com/2024/lettre-de-rome-dun-e-c/

09 mai 2024

https://www.legrandsoir.info/lettre-de-rome-d-un-e-c.html

10 mai 2024

https://www.algeriepatriotique.com/2024/05/12/lettre-de-rome-dun-extra-communautaire/

12 mai 2024

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN

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Publié le 1 Août 2022

 Considérations sur Yasmina Khadra

J’ai visionné avec intérêt la vidéo de Ahmed Bensaada sur Yasmina Khadra1. Comme toujours dans ses productions, Bensaada s’astreint aux faits et laisse aux destinataires les considérations à en tirer. Voici les miennes.

1. Des décorations.

Monsieur Yasmina Khadra a accepté, de la part du gouvernement français, d’être « Chevalier » de l’Ordre National de la Légion d’Honneur.

Pour moi, né à Sidi Belabbès, en 1945, le terme « légion » est totalement sinistre : il évoque ces aventuriers mercenaires, criminels en uniforme qui nous terrorisaient, nous, « indigènes » algériens.

En outre, une décoration de ce genre me rappelle une anecdote. À un ami qui lui déclara : « On m’a proposé une légion d’honneur, mais je l’ai refusé », Eric Satie, compositeur de musique, répondit : « Cela aurait été mieux de ne pas l’avoir méritée ! »

En 1951, Julien Gracq refusa le prix Goncourt pour dénoncer les compromissions commerciales du monde littéraire.

2. Oh ! La « belle » colonisation !

« Les gens veulent la vérité sur l’Histoire ! » affirme Khadra, dans un article où le journaliste écrit : « Paru en 2008, le roman « Ce que le jour doit à la nuit » raconte l’histoire d’un jeune algérien qui savoure « la belle vie » au milieu de colons français dans un village de l’ouest algérien dans les années 1930-1940. Dans ce roman, l’univers colonial est peu visible. »

Et l’écrivain déclare : « Je suis banni par les intellectuels algériens ».

Dommage que d’autres n’ont pas la possibilité de s’exprimer sur le roman de cet auteur : tous les Algériens qui, dans la période 1930-1940, ont souffert de la colonisation. Ces victimes ne sont-elles donc pas « la vérité de l’Histoire » ? Et qui sont donc « les gens » qui la veulent ?… Ceux qui proclament que la colonisation a eu plus d’avantages que d’inconvénients pour l’Algérie ?… Si tel est le cas, alors la majorité du peuple algérien qui a résisté à cette colonisation au prix du sang, et cela depuis le début jusqu’à l’indépendance, était fou de ne pas apprécier les « avantages » de cette colonisation ?… Certes, Khadra pourrait évoquer les déclarations favorables à la France de part de personnalités comme Ibn Badis et Ferhat Abbas ; mais ces propos ne sont-ils pas des exceptions malencontreuses qui n’ont pas fait l’histoire ?

Si Khadra avait écrit un roman où l’univers colonial était ce qu’il fut, dans le réel respect de « la vérité de l’Histoire », le roman aurait-il pu être publié en France et dans le monde occidental, dont l’histoire coloniale fut sanglante et génocidaire ? Que dirait-on si un écrivain d’origine indienne aurait écrit un roman décrivant un jeune Indien qui savoure « la belle vie », à l’époque de la colonisation de l’Amérique par les colons européens ? Ou d’un Français savourant « la belle vie » durant l’occupation nazie en France ?

Certes, un écrivain est libre de raconter ce qui lui plaît, ou, plutôt, plaît au marchand qui engrange un profit en publiant son livre, tout en rassurant l’idéologie dominante. Mais cet écrivain peut-il se permettre d’accuser d’autres de l’avoir « banni », parce qu’ils ont une autre conception de « la vérité de l’Histoire », qui, en plus, correspond à la réalité des faits ?

3. « Mon pays »

« La Croix : Vous n’avez jamais caché, dans vos romans, votre nostalgie de cette Algérie fraternelle où les pieds-noirs avaient leur place. Pourquoi ?

« Yasmina Khadra : J’ai toujours voulu montrer l’Algérie, dans sa générosité, dans sa sincérité, sans parti pris. Cela gêne bien évidemment certains apparatchiks en Algérie. Pour moi, cela ne fait aucun doute : l’Algérie, qui est mon pays, est aussi le pays des pieds-noirs. Chaque pied-noir, pour moi, est un Algérien, et je ne dirai jamais le contraire. Nous reste en mémoire, Français et Algériens,

ces amitiés déchirées, ces voisinages dépeuplés ».

Revenons à « la vérité de l’Histoire ».

« Générosité » au point de sous-estimer les crimes du colonialisme, pour n’en voir que « la belle vie » ?... « Sincérité » au point d’occulter les crimes du colonialisme, en assassinant une deuxième fois les victimes par le déni du devoir de mémoire ?... « Sans parti prix » ?… Ah, oui ? Vraiment ?… Ce ne serait donc pas le cas quand on occulte les crimes de la colonisation pour se focaliser uniquement sur « la belle vie » d’un jeune algérien à l’époque ?

Parler de « gêne » en la limitant à « certains apparatchiks » correspond-il à la vérité de l’histoire ?... Et les millions de victimes du colonialisme, ne seraient-elle pas, elles d’abord, non pas « gênées » mais indignées par le roman et les propos de Khadra ?

Durant la colonisation, où était cette Algérie « fraternelle » entre pieds-noirs et « indigènes » ?… N’était-elle pas uniquement dans les très rares pieds-noirs, - l’exception -, qui avaient choisi d’être algériens en partageant le combat pour l’indépendance nationale ? Combien de pieds-noirs ont participé à l’indépendance de « leur » pays, l’Algérie ?

Et quelle « place » avaient les pieds-noirs, - la très grande majorité -, par rapport aux « indigènes » ? Même une gardienne d’immeuble pied-noire avait-elle le même statut qu’une gardienne d’immeuble « indigène » ?… Combien de pieds-noirs ont été victimes du colonialisme comme l’ont été les « indigènes » ?

Combien furent ces « amitiés déchirées », à moins d’être celles entre un pied-noir et un « indigène » qui jouissaient de la « belle vie » à l’époque coloniale ?

Quant aux « voisinages dépeuplés », en vérité historique, les « indigènes », finalement indépendants, ont occupé les lieux abandonnés par les pieds-noirs qui fuirent « leur » pays parce qu’ils n’avaient pas combattu pour son indépendance, pour ne pas dire parce qqu’ils furent les complices intéressés du colonialisme. Le représentant le plus fameux de ces pieds-noirs n’a-t-il pas déclaré « préférer sa mère à la justice » ? N’a-t-il pas proposé la « trêve civile » au lieu de soutenir la résistance armée libératrice, comme l’ont fait les Henri Alleg, Maurice Audin et d’autres ?... Et Jean Sénac n’eut-il pas la dignité de renoncer à la relation avec ce fameux prix Nobel pied-noir, témoignant ainsi d’être, lui, un vrai algérien, qui n’a pas fui son pays mais est resté pour contribuer à son développement ?

Au lieu de l’histoire d’un Algérien jouissant de la « belle vie » à l’époque coloniale, pourquoi pas un Pied-noir luttant pour « son pays, l’Algérie », tels le jeune Fernand Yveton et d’autres, jouissant d’une belle vie digne et authentique, celle-ci, de combattants contre le colonialisme ?… Mais, en France quel éditeur aurait publié un tel roman ? Ou en Israël, où la caste sioniste dominante réprime les rares citoyens israéliens qui dénoncent l’apartheid colonial sioniste contre le peuple palestinien ?… Évidemment, un jeune qui conçoit la beauté de la vie comme lutte contre l’injustice, c’est, pour les éditeurs des pays impérialistes, de la « propagande », de la « haine » entretenue, du « ressentiment » néfaste, un « manque de fraternité », bref, une carence psychique, etc.

4. Des risques.

Avec « L’attentat », Khadra déclare : « J’ai voulu écrire LE livre du conflit israélo-palestinien ».

Ce « LE » majuscule est une solennelle promesse. Voyons ce qu’il en est.

« J.A.I. : Etes-vous prêt à vous rendre en Israël si on vous y invite.

« Y.K. : On m’a invité trois fois mais, bien que j’aie envie d’y aller, j’ai décliné. »

On pourrait penser : Ah ! Il refuse de donner une légitimité à l’État colonial d’apartheid sioniste, et son envie est de rencontrer ceux qui le combattent, Israéliens et Palestiniens. Mais voici la suite de l’interview :

« Y.K. : C’est un déplacement très dangereux. »

L’auteur ne précise pas : à cause de quoi ?... La répression sioniste ou des « terroristes » palestiniens, bardés de ceinture explosive, comme le personnage de son roman ?… Le lecteur occidental, victime de la propagande dominante, pensera à la seconde hypothèse.

« Y.K. : Lorsqu’on veut diaboliser quelqu’un dans le monde arabe, il suffit de dire qu’il est allé en Israël. »

L’auteur ignore-t-il ou fait-il semblant d’ignorer qu’on n’a pas diabolisé ceux qui sont allé en Israël pour rencontrer, non pas les autorités étatiques coloniales, mais des Palestiniens et des Israéliens qui combattent pour le droit des premiers à un pays ?

« Y.K. : Aujourd’hui, les mentalités sont telles que les écrivains arabes ne doivent pas prendre de risques inconsidérés. »

L’auteur ignore-t-il ou fait-il semblant d’ignorer qu’Ernest Hemingway a pris des « risques inconsidérés » en allant en Espagne pour soutenir les combattants anti-fascistes ? Que les écrivains palestiniens et certains écrivains israéliens prennent des « risques inconsidérés » en défendant le droit des Palestiniens à un pays ?… Alors, de quels « risques » s’agit-il ? De qui viendraient-ils ?... Des autorités sionistes ou de ceux qui luttent contre leur politique coloniale, les « terroristes » ?... Un écrivain qui laisse dans le flou ces « risques », peut-il prétendre dire la vérité historique, et écrire « LE » livre sur le conflit israélo-palestinien ?

5. De la responsabilité.

Dans « The Canadian Jewish News » :

Question : « En Palestine, particulièrement à Gaza, des parents encouragent vivement leurs enfants à s’engager activement dans les milices terroristes islamistes. Ils portent une importante part de responsabilité dans leur dérive suicidaire. »

Réponse de Khadra : « C’est vrai qu’il y a des parents complètement endoctrinés par le djihadisme qui élèvent leurs enfants dans la haine de l’Autre et dans le rejet d’un système. »

« L’Autre », c’est qui ? « Un système », lequel ?… Soit l’auteur, parce que ignorant totalement le problème palestinien, se contente de mots conventionnels et imprécis, soit il connaît le problème, et, alors, il cache sa réelle pensée par le recours manipulateur à deux termes abscons. En effet, ils occultent la vérité historique, non, pis encore, ils la travestissent.

Voici comment. Parler de djihadisme des « enfants dans la haine de l’Autre », c’est :

- sous-entendre que cet « Autre » est soit le Juif soit l’Israélien en général ; or, les « terroristes islamistes » distinguent entre Juifs et Israéliens partisans de l’occupation coloniale et ceux qui s’y opposent ;

- et qu’en est-il du comportement des Juifs et Israéliens partisans de l’occupation coloniale contre cet « Autre » qu’est le Palestinien ? Pas de « haine », dans ce cas ?

Concernent le « rejet d’un système », le même raisonnement s’impose. Quel genre de « système » est rejeté ?… La « démocratie » et la « liberté » de la société israélienne, rejeté par les « terroristes islamistes » ?… Et pourquoi ce « système » rejeté n’est-il pas l’apartheid et l’occupation coloniale dont est victime le peuple palestinien ?

Les propos de Khadra permettent-ils de croire qu’il est en mesure d’écrire « LE » roman sur la tragédie dont la victime est d’abord le peuple palestinien ?

Pour comprendre l’intention du romancier de « L’attentat », lisons cet extrait :

« Le Juif est né libre comme le vent, imprenable comme le désert de Judée. S'il a omis de délimiter sa patrie au point qu'on a failli la lui confisquer, c'est parce qu'il a longtemps cru que la Terre promise était d'abord celle où aucun rempart n'empêche son regard de porter plus loin que ses cris. [...] Tout Juif de Palestine est un peu arabe et aucun Arabe d'Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif." (pp. 252-253). Cherchez sur Google et vous trouverez la citation sur de nombreux sites. Un hasard ?

Et le Palestinien, n’est-il pas né libre ? N’a-t-il pas une « patrie » qui lui a été spoliée ? Hélas, ses cris sont étouffés par l’oligarchie impérialiste mondiale qui ne propage que les « cris » des colonialistes israéliens.

Si « Tout Juif de Palestine est un peu arabe », pourquoi réduit-il l’arabe à l’apartheid, lui vole-t-il ses terres et ses maisons, assassine-t-il ceux qui les défendent ? En quoi « aucun Arabe d'Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif » ?… Qu’est-ce donc que ce « peu » ?… Un écrivain qui déclare écrire « LE » livre sur le problème, peut-il se contenter de ce genre de phrase d’apparence brillante sans expliquer pourquoi ce « peu » est tellement dérisoire qu’il n’empêche pas une tragédie coloniale qui dure depuis 70 ans, et durera encore ?… Il est vrai que la confusion de l’expression sert toujours le dominateur, qu’elle est la marque du mercenaire à son service… Mais, peut-être, que Khadra, de même qu’il s’intéresse à la « belle » vie » d’un jeune algérien à l’époque coloniale, a en vue la « belle vie » d’un jeune Palestinien à l’époque de l’apartheid sioniste. Alors ce « peu » prend toute son importance aux yeux du romancier, car ce « peu » permet de publier des romans, d’engranger l’argent qui en découle, ainsi que la « gloire » médiatique qui fait partie du système capitaliste marchand. Un personnage de Shakespeare s’écrierait : « Ah ! Ce peu qui vaut tant d’écus et de célébrité ! »

Autre question : pourquoi se focaliser uniquement sur les « terroristes » palestiniens (d’accord, l’époux de la « terroriste » est un brave homme) et ne jamais écrire un roman sur un soldat ou une soldate israéliens qui tirent et tuent une journaliste palestinienne, un conducteur de bulldozer qui tue avec son véhicule la jeune activiste états-unienne Rachel Corrie qui résistait à la destruction de la maison d’une famille palestinienne ? Ou encore une jeune israélienne qui préfère aller en prison plutôt que de servir dans une armée qu’elle considère coloniale ? En outre, l’État israélien n’est-il donc pas terroriste contre le peuple palestinien ? Et posons la question fondamentale : qui a commencé à exercer le terrorisme sur la population civile en terre palestinienne : n’est-ce pas les organisations armées Hagana, Stern et autres ? Parmi d’autres, ce sont les historiens honnêtes israéliens qui en ont fourni les preuves.

Pour respecter la vérité historique et prétendre écrire « LE » roman du conflit israélo-palestinien, est-il correct de se focaliser sur le djihadisme islamiste sans aller aux causes de sa création : pour neutraliser ou éliminer la résistance palestinienne qui, à son origine, était laïque et voulait le demeurer, ce furent les services israéliens qui ont favorisé la création de la tendance religieuse islamiste, en espérant bénéficier de mercenaires à leur service, lesquels ont fini par se retourner contre leur Frankenstein.

Oui, évidemment : un roman qui respecterait la vérité historique réelle, évoquerait les thèmes et les personnages qui l’incarnent, montrerait la cause des causes, quel éditeur le publierait, s’il agit et profite dans le système capitaliste-impérialiste ? Et quels médias de même orientation en feraient la promotion ?

6. Uniquement des « terroristes » !

« L’équation africaine », quel thème, quels personnages ?

Partie du résumé : « Kurt Krausmann, médecin accepte la proposition de son meilleur ami, Hans Makkenroth, d'effectuer avec lui un voyage en voilier, à visée humanitaire, jusqu'aux Comores. Le voilier quitte son port d'attache, à Chypre, et traverse sans encombre la Méditerranée orientale, le canal de Suez et la mer Rouge, avant d'arriver dans le golfe d'Aden et l'océan Indien, où il se trouve arraisonné par des pirates somaliens2. »

En somme, n’avons-nous pas affaire à une carte postale pour lecteurs frustrés de tourisme exotique ? De bons, civilisés et « humanitaires » occidentaux victimes de terroristes africains !… Bien entendu, on ne saura pas quelles sont les causes qui produisent des pirates somaliens et des interventions « humanitaires », à savoir la domination impérialiste sur la Somalie et l’usage de l’argument « humanitaire » pour la maintenir, à défaut d’intervention militaire directe (rappelons-nous le sort réservé aux militaires états-uniens lors de leur intervention dans le pays).

Avec ce roman, n’est-on pas dans le cas d’une idéologie impérialiste promue par un « indigène » algérien ? Peut-on trouver mieux, en terme de propagande, que l’intervention d’un romancier (appartenant à la sphère des pays dominés) et le recours à un argument (intervention « humanitaire ») pour justifier la domination hégémonique impérialiste et ses agressions contre les peuples ?

Algérie, Palestine, Afrique : ne constate-t-on pas la même vision ?… « Terroristes » d’un coté (en réalité, des dominés, quelque soit leur forme de résistance, certes discutable) et, de l’autre, de braves personnes (en réalité, des dominateurs ou jouisseurs du système exploiteur) impérialiste ?

7. La grenouille et le bœuf.

Déclaration de l’écrivain qui se cite à la troisième personne : « Yasmina Khadra est le plus grand écrivain ayant aujourd’hui un écho dans le monde, plus que Naguib Mahfouz, le lauréat du prix Nobel ».

Cette déclaration me rappelle une anecdote. Dans l’antiquité, à la fin de son discours au peuple d’Athènes, un personnage respectable (Solon, si ma mémoire est bonne) fut intrigué par les applaudissements de la foule. Il se tourna vers un ami proche et murmura : « Qu’ai-je donc dit de stupide pour me mériter ces acclamations ? »

Khadra connaît-il la différence entre peuple et foule ?… Le premier est conscient de sa dignité, basée sur un certain bagage culturel, et sait apprécier une production littéraire à sa juste valeur. La foule, au contraire, conditionnée par l’idéologie dominante, réagit uniquement aux sollicitations des démagogues, aux médiocres et aux imposteurs. Tel fut le cas lors de la condamnation de Jésus, lors de l’assassinat du dictateur Jules César, ou quand des colonisateurs transformaient des colonisés en bachagha, pour administrer, en « religieux », pour affirmer que le colonialisme est la volonté de Dieu, et en harkis, pour réprimer leur propre peuple.

Naguib Mahfouz est le témoin d’une réalité qu’il évoque avec sincérité vraie, une générosité réelle, un talent et un style dont la simplicité reflète la profondeur du contenu et la valeur de l’écriture. Aucune démagogie, aucune phrase ronflante, aucun tape à l’œil, aucun accommodement avec une quelconque idéologie coloniale ou néo-coloniale. Il ne peut donc pas plaire à la foule, mais seulement au peuple.

Au sujet des écrivains algériens, Khadra déclare : « Je suis probablement plus grand qu’eux et trop en avance sur eux, et au lieu de me suivre, ils ont choisi de me boycotter ».

Même les prophètes n’ont pas osé parler ainsi.

Encore : « Mais vous savez à qui vous parlez ? Je suis l’un des écrivains les plus célèbres au monde. Je suis plus connu que l’Algérie ! Je suis allé en Italie en visite officielle avec le président algérien : je suis passé à la télé, pas lui ! »

Et encore : « Je n’ai aucun complexe. Je ne peux imaginer un écrivain qui me dépasse dans le domaine du roman. »

Même un Victor Hugo, un Tolstoï, un Ernest Hemingway n’ont jamais osé parler ainsi.

Depuis quand la célébrité médiatique ou un passage à la télévision sont-ils un signe de valeur intellectuelle ou littéraire ?

Le dernier roman de Khadra ne figurant sur aucune liste de prix, l’auteur attaque les prix littéraires en dénonçant des « aberrations parisianistes dénuées de sens ».

Là, j’avoue ma perplexité. Comment expliquer cette attitude d’institution littéraire qui ignore, selon l’auteur, « le plus grand écrivain ayant aujourd’hui un écho dans le monde » ?

Des déclarations pareilles, comme contenu et forme, prouvent-elles la production d’une œuvre littéraire qui mérite la lecture ?… On objecterait : Bah ! Peut-être que l’œuvre est de meilleure qualité que la personnalité de l’auteur.

8. Un auteur, c’est son style.

Sur celui de Khadra, renvoyons aux extraits de ses romans cités par des critiques, dans la vidéo déjà mentionnée, lors de l’émission « La plume et le masque ». On y découvre non seulement que le romancier écrit des stupidités mais que son éditeur ne s’en aperçoit pas, les croient convenables ou n’y accorde aucune attention, se contentant de vendre une marchandise qui marche. Misère de l’édition commerciale où commandent le profit et la propagande destinée à la foule !

Eric Chevillard, écrivain et feuilletoniste au Monde des livres, note, à propos du roman de Khadra « Dieu n’habite pas à la Havane » : « Yasmina Khadra écrit faux comme une casserole ». On lit également : « Tissu de lieux communs et d’inventions malencontreuses, il illustre avec exhaustivité toutes les façons d’échouer qui s’offrent à un écrivain. Roman factice, appliqué, besogneux, il n’est jamais mieux qu’une affection de littérature et verse systématiquement dans le ridicule dès que l’auteur croit faire preuve d’audace poétique. » Suivent des exemples.

9. Mentalité harkie néo-coloniale.

Sur ce thème, j’ai déjà publié un essai, librement disponible »3.

Bien entendu, si un roman met en scène un combattant anti-impérialiste, c’est, pour les médias impérialistes, toujours de la « propagande » partisane et mensongère ; mais si le roman évoque un personnage qui fait l’éloge des « valeurs » occidentales (en réalité, impérialistes), c’est, bien entendu, de la vraie littérature, la meilleure, publiée dans tous les pays possibles de la planète.

Reste une question hamlétique, que je pose avec une bienveillance taoïste : quelle différence voit Khadra entre un un authentique romancier et un vulgaire imposteur mercenaire ?… Cette question mérite l’écriture d’un roman, en se rappelant Boileau : « J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon ».

Allons au fond du problème. Il faut en être bien conscient : le conflit entre les oligarchies impérialistes mondiales et les peuples qui veulent s’en émanciper est entré dans une phase aiguë, avec la guerre en Ukraine. La culture, dont le roman est un aspect, fait partie intégrante des armes de combat. Les oligarchies impérialistes disposent des moyens financiers et matériels les plus puissants par rapport à ceux possédés par les peuples. Mais gardons en mémoire les luttes des peuples contre les dominations : la faiblesse matérielle, transformée en force mentale, a permis la victoire sur la bête impérialiste. C’est cette force mentale qui est nécessaire, aujourd’hui, qu’il faut construire, dans tous les domaines de la vie sociale, au nom de l’amour de la vie, de la vérité, de la justice, de la beauté.

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1 « À propos de Yasmina Khadra | Partie 1 »

https://www.youtube.com/watch?v=LdVaFVhbM68&ab_channel=alibaba

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C3%89quation_africaine

3 « Contre l'idéologie harkie: Pour une culture libre et solidaire », https://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_ideologie_harkie.html

Publié in

https://www.algeriepatriotique.com/2022/07/29/considerations-sur-yasmina-khadra/

e

https://tribune-diplomatique-internationale.com/yasmina_khadraconsiderations/#_ftn1

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN

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Publié le 7 Mars 2022

GRAND TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 16 dernier

16.

À suivre

 

Quelques mois après, le nombre d’enfants admis dans la crèche a augmenté. Il a fallu transformer, également, l’appartement de la mère de Zahra en une seconde crèche. L’activité y est gérée par cette mère et Zahia, tandis que dans l’appartement de Karim, sa mère et Zahra s’occupent des enfants. Ce choix fut justifié ainsi : mettre ensemble Zahia et la mère de Zahra, d’un coté, et de l’autre, Zahra et la mère de Karim, cette solution encourage la cohésion entre les quatre membres pour les constituer en une espèce d’unique famille.

Sous la direction affectueuse et attentive de Zahra, les trois autres femmes sont heureuses d’exercer leur activité éducatrice. Les mères de Zahra et de Karim semblent rajeunies d’une dizaine d’années. Oui ! Certains malheurs, intelligemment affrontés, favorisent un épanouissement jusque là bloqué. En particulier, la mère de Karim, désormais, veille à teindre ses cheveux avec du henné, leur donnant un couleur rouge flamboyante. Quant à Zahia, elle prête plus d’attention à ses habits, à sa coiffure et à son maintien. Son visage a repris une certaine gaieté.

Un jour, la mère toute contente de Zahia lui déclara :

- Ces enfants sont une bénédiction que Dieu nous a envoyés !

- Oui ! confirme Zahia. J’aime beaucoup ces enfants ! Ils sont notre joie ! Merci infiniment à la Miséricorde de Dieu Tout Puissant !

Zahra, elle aussi, a changé. La beauté de son visage est rehaussée par de vives couleurs, signes du plaisir de vivre. Un soir, elle avoue à son mari :

- Pour la première fois, je me sens utile !… Et c’est merveilleux ! Merveilleux !

Karim réplique :

- Comme quoi, tout est possible à la personne qui, ne se résignant pas, a le courage de chercher et l’intelligence de trouver la bonne solution.

La collaboration entre les quatre femmes est excellente. De la part de Zahra, la « chef » gestionnaire, pas la moindre manifestation de comportement autoritaire ou « supérieur ». Elle a trop souffert de la domination exercée par d’autres sur elle, d’une manière ou d’une autre, pour éprouver le désir de devenir, à son tour, une dominatrice. Son comportement totalement coopératif et égalitaire est très apprécié par ses trois collaboratrices.

Un soir, alors que Karim dîne avec sa famille élargie, il déclare :

- En réalité, votre crèche est autogérée !

- Qu’est-ce veut dire ? demande la mère de Karim.

- Qu’il n’y a pas un patron et des salariés, mais uniquement vous quatre sur le même pied d’égalité, fournissant le travail selon vos possibilités personnelles, et recevant la même gratification.

- Je voudrais, ajoute Zahra, que cette autogestion soit élargie aux petits enfants. Eux aussi ont le droit à la parole concernant la crèche et ses activités, exprimer librement leurs désirs, formuler leurs propositions, discuter avec nous de manière paritaire. Ils ont besoin d’apprendre de nous comme nous avons besoin d’apprendre d’eux.

- C’est vrai, intervient Zahia. Quand j’étais petite, à l’école primaire, j’ai beaucoup souffert, parce que la maîtresse se contentait de nous donner des ordres, avec sévérité, sans jamais nous permettre de poser des questions, encore moins d’exprimer nos désirs. « Obéissez et c’est tout ! » affirmait-elle. Une fois, au cours de religion islamique, j’ai demandé : « Maîtresse ! Pourquoi Dieu a fait non seulement les bons mais, aussi, les méchants ? » Elle m’a regardée de travers en criant : « Question idiote ! Ne pose jamais de question ! Tu n’es qu’une enfant ! Il te suffit de faire ce que ta maîtresse te dit, sinon à quoi sert la maîtresse ? » Elle nous faisait très peur. Son visage n’exprimait que le mépris et le mécontentement. Je sentais très bien qu’elle était avec nous uniquement pour le salaire qu’elle recevait, qu’elle ne nous aimait pas. Et je pensais qu’elle ne s’aimait pas non plus. Car peut-on s’aimer quand on n’aime pas des enfants ? »

Karim contemple avec une profonde satisfaction tour à tour Zahia, sa mère, celle de Zahra et cette dernière. Ensuite, pensant au peuple au sein duquel il vit, il se dit à lui-même : « Il reste tellement à faire. »

C’est alors que surgit le miracle : le vingt-deux février 2019, le peuple se soulève dans toutes les villes d’Algérie, exigeant la fin du système mafieux de l’oligarchie qui le domine, pour le remplacer par un système social au bénéfice du peuple. Mais c’est là une autre histoire, à raconter en temps opportun. Sans oublier que chacun des personnages évoqués dans la présente narration, et d’autres personnages non cités de la Tour A, méritent individuellement un roman. Malheureusement, l’époque n’est pas celle où, en Chine, se publiaient des romans en une vingtaine et plus de volumes. À présent, un auteur est déjà chanceux quand son texte, bien que se limitant au strict indispensable, est lu jusqu’à son terme.

Fin.

Publié in

https://tribune-diplomatique-internationale.com/romangrande_terretour_akadour_naimipartie_v-9/

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN, #EDUCATION-CULTURE, #PEUPLE-DEMOCRATIE, #AUTOGESTION

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Publié le 6 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 15

15.

Cadeau et mission

 

Par une nuit glaciale de décembre, Karim voit arriver à l’hôpital un vieillard en fin de vie, et apprend sa malheureuse histoire. Il fut recueilli par une jeune femme immigrée, provenant du Niger. Les deux survivaient dans la rue, où ils étaient « voisins » de trottoir. La généreuse africaine, quoique empêtrée dans ses difficultés d’existence, prit pitié du vieil homme, le chargea sur son dos, et le porta jusqu’à l’entrée des urgences de l’établissement hospitalier.

Le malheureux sans-abri venait de la campagne environnante ; il n’avait pas de famille. Depuis quelques années, son épouse était morte. Ses deux filles vivaient avec leurs maris et enfants, l’une au Sahara, l’autre à Relizane. Avec le temps, et suite au décès de leur mère, elles avaient fini par « oublier » l’existence de leur père. Leur silence porta ce dernier à une très amère décision : « Je manquerai de dignité à faire connaître la misère dans laquelle je suis tombé à celles que j’ai nourries jusqu’à leur mariage, et qui, depuis longtemps, ne se daignent pas même de savoir comment je vis. »

En soignant cet infortuné, Karim pense soudain à Si Lhafidh : « Certes, il possède un logis et de quoi vivre, bien que de manière très modeste ; il a, également, un enfant, mais celui-ci est loin… Comment donc vit-il sa solitude ? Et si quelque malaise corporel le saisit ? » Un frisson d’angoisse parcourt Karim en pensant à la mort du vieux combattant de la guerre de libération, Si Lakhdar : après son suicide, son cadavre fut découvert seulement plusieurs jours après… Karim éprouve une affreuse honte : « Il m’est arrivé de penser à la solitude de Si Lhafidh, sans jamais m’y arrêter de manière adéquate… Mon admiration pour lui m’a fait croire qu’il n’avait besoin de rien. »

 

Le soir même, Karim est assis en compagnie de son vieil ami, dans l’appartement de ce dernier. Après l’échange de salutations, il lui avoue franchement :

- J’ai une demande à te faire, mais je suis un peu embarrassé.

- Pourquoi ?

- C’est, répond Karim, une question que j’aurais du t’exprimer voilà bien longtemps.

- Chaque chose vient en son temps, commente Si Lhafidh avec douceur… Je t’écoute !

- Tu vis seul et tu as un certain âge, comme on dit… Est-ce que la solitude ne te pèse pas ?

Le vieillard secoue légèrement la tête, esquisse une plaisante expression de visage, puis déclare d’une voix apparemment sereine :

- Oh ! J’ai mes amis qui habitent avec moi.

- Tes amis ?

Si Lhafidh montre sa bibliothèque :

- Les auteurs de ces livres.

- Ah ! Je comprends !… Mais… objecte Karim, sans oser finir sa phrase.

- Mais ?... le relance le vieillard.

Karim n’ose pas exprimer sa pensée.

- Mais ?… répète l’autre.

- Je sais que tu vas peut-être en sourire, dit Karim, peut-être me considérer indiscret ou stupide ; toutefois, étant donné la franchise qui nous a toujours caractérisés, toi et moi, eh bien j’ose te poser la question… Est-ce que tu n’as pas besoin d’une compagne ?

Si Lhafidh sourit de nouveau, amusé :

- Si le ciel, comme disent les Chinois, me la trouve, j’en serais heureux !

Il précise :

- Bien entendu, dans l’automne de la vie, il n’est pas facile de trouver une fleur. Néanmoins, il est bon de garder le soleil de l’espoir !… Ceci étant dit, sois tranquille : je suis en très bonne compagnie avec moi-même, dans ce que tu appelle mon « Paradis ».

- Puis-je t’exprimer une proposition ?

- Oui.

- Qu’une fois par semaine, quand Zahra et moi sommes libres, de venir chez nous pour déjeuner ou dîner ensemble.

Le solitaire vieillard, surpris par la belle invitation, met un bref instant avant de déclarer avec plaisir :

- Proposition acceptée à l’unanimité des présents !

Karim, tout heureux, est envahi par une subite inquiétude. En regardant droit dans les yeux son ami, il se demande en lui-même : « Et s’il lui arrive quelque chose, tandis qu’il est seul chez lui ? »

Voyant l’inquiétude apparue sur le visage de Karim, le vieil homme déclare :

- Je vois un nuage sur tes yeux. Puis-je en connaître la cause ?

La question prend Karim au dépourvu. Gêné, il réfléchit très vite. Instinctivement, il baisse les yeux. Son ami tente de le remettre à l’aise :

- Allons, cher Karim ! À ton vieil ami tu peux tout dire, comme toujours. C’est la première règle de l’amitié.

Encouragé, Karim relève les yeux d’où émane une tendresse infinie, mélangée de vague à l’âme. Il n’ose pas parler. Son interlocuteur essaie de deviner ce qui l’agite, puis lui dit :

- J’ai peut-être compris !… Quand on se tait devant un vieillard, en ayant le visage couvert d’un nuage, à quoi peut-on penser ?

Devant le silence de Karim, Si Lhafidh précise :

- À la fin du film, n’est-ce pas ?

À cette question contenant sa réponse, les paupières de Karim battent à plusieurs reprises, en signe de tristesse.

Le vieillard ajoute, d’un ton bonhomme :

- Ne t’inquiète pas, cher Karim : tout est déjà prévu et programmé.

Il indique la porte de l’appartement : là, sur le coté droit, une grosse lettre est accrochée, mise dans un sac de plastique.

- Quand je quitterai ce monde, déclare le vieillard, tu trouveras là mes dernières volontés, et l’argent nécessaire pour les accomplir. Car, avec ta permission, je te considère mon fils spirituel.

À ces trois derniers mots, Karim baisse vivement la tête et, avec le pouce et l’index de sa main droite, se pince le nez, pour empêcher les larmes de couler.

Les deux amis sont pris par un soudain désir de s’enlacer avec le plus de force et de chaleur possibles. Une certaine pudeur les en dissuade. Si Lhafidh trouve la juste compensation :

- Donne-moi ta main, dit-il, et célébrons ce pacte solennel !

Il attend un instant, laissant à son jeune ami le temps de se reprendre de sa très forte émotion. Karim finit par relever le visage tout en éloignant sa main droite de son nez.

Alors, le vieillard ouvre la sienne toute grande, et prend avec délicatesse celle de Karim. La main ridée et celle encore fraîche se serrent l’une à l’autre.

Ensuite, en retirant sa main, Si Lhafidh reprend :

- Comme fils spirituel, tu hériteras de tous mes livres, et cet appartement sera le tien !

Le visage de Karim s’empourpre de nouveau, encore plus qu’auparavant. Il parvient néanmoins à murmurer :

- Mais… Et ton fils ?

- Hélas ! Il n’a pas besoin de mes livres. Quant à mon petit appartement, mon fils possède assez d’argent pour ne pas le considérer. Les choses doivent aller à celui qui en a le plus besoin.

Karim, profondément touché, ne sait pas quoi dire. Il est en proie au double sentiment qui l’a envahi : douleur à la pensée de la mort de son vieil ami, et joie de recevoir son legs très précieux.

- Oh ! Ne me remercie pas ! reprend Si Lhafidh. Car je te confie une mission très délicate, et je suis certain que tu trouveras le moyen de l’accomplir… J’attendais le moment propice pour t’en parler.

- Laquelle ? murmure Karim.

- Eh bien, répond Si Lhafidh d’un ton badin, il te faudra trouver la manière de ne pas laisser mon corps pourrir dans la terre. Bien qu’il deviendra totalement insensible, je ne lui veux ni l’obscurité, ni le froid. Quant aux vers de terre, bien que je les aime bien, mais pour se nourrir ils n’ont pas besoin de mon corps.

Devant l’air interrogatif de Karim, l’autre ajoute :

- Oh ! Ne t’inquiète pas ! J’ai déjà la solution, mais, pour la réaliser, ton aide sera nécessaire.

- Comment ?

- Eh bien, dans la lettre accrochée au mur près de la porte, tu trouveras les instructions et le chèque à ton nom pour percevoir l’argent nécessaire. Mon corps devra être envoyé à Rome, en Italie, bien entendu en ta compagnie. Là, un ami à moi, déjà mis au courant, t’aidera à porter mon cadavre dans un four crématoire où il sera brûlé. Ensuite, tu recueilleras les cendres et tu les répandras sur notre chère Méditerranée.

Sur le visage de Karim apparaissent une espèce de sourire accompagné par des larmes brillant dans les yeux.

À suivre…

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 5 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 14

14.

Noire étincelle

 

Une fin d’après-midi, après une journée chaude, le soleil est parti éclairer l’autre face de la planète.

Dans la crèche, Zahra discute avec une jeune mère dont la petite fille fréquente la crèche. C’est la gamine du policier de la circulation. Tandis que celle-ci dessine, avec des craies de diverses couleurs, une fleur au bas du mur, sa mère, toute contente, confie à Zahra :

- Ah ! Comme elle a bien changée, ma petite Houaria !… Elle était timide, renfermée sur elle-même, peureuse de tout, le visage crispé en permanence. Moi et son papa, nous n’avons jamais compris pourquoi. C’est notre premier enfant, nous l’aimons beaucoup, nous l’adorons !… Mais ce caractère de Houaria nous préoccupait tellement, sans savoir quoi faire. Nous avons, alors, pensé que, peut-être, elle s’est sentie abandonnée par nous, parce que tous les deux on travaille, et qu’on la laisse chez une nourrice, une personne très âgée. Et puis, ayant découvert ta crèche, nous y avons mis Houaria. Petit à petit, son comportement a changé, il s’est amélioré. Alors, nous avons compris. Houaria était toute seule, à la maison, avec une femme. Elle manquait de relations avec des petits comme elle, de communication, de jeux, de rires. Et elle les a trouvés ici.

La femme s’adresse à sa fille :

- Allez ! Dis bonsoir à Zahra, et allons à la maison.

- Ah, non ! proteste la petite, je veux finir mon dessin.

La mère, un peu embarrassée, regarde Zahra. Cette dernière la tranquillise :

- Si tu n’es pas trop pressée, laisse-la terminer son dessin, question de quelques minutes. Elle est si contente de ce qu’elle fait.

Les deux femmes se mettent à regarder l’activité de Houaria. Un instant après, celle-ci brandit fièrement son chef-d’œuvre :

- Alors, elle est jolie, ma fleur ?

Zahra et la mère applaudissent chaleureusement. Houaria, toute contente, s’approche de Zahra. Les deux se donnent un baiser sur les deux joues. Puis :

- À demain ! dit Zahra.

- Je peux prendre ma fleur avec moi ? demande Houaria.

- Évidemment !

Quand la mère et la fille sont parties, Zahra commence à mettre de l’ordre dans la crèche. La sœur de Karim est sortie avec sa mère pour la quotidienne promenade dont a besoin cette dernière, afin de maintenir le bon état de son corps.

La porte de l’appartement s’ouvre, laissant apparaître Karim. À sa vue, Zahra tressaille de peur : le visage de son mari a la blancheur d’un cadavre, les yeux terreux.

Elle se précipite vers lui :

- Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ?

Il la fixe du regard, sans parler. Zahra est envahie d’angoisse :

- S’il te plaît, parle ! Parle !

Rapidement, il lui prend les deux mains et les serre très fort. Puis, il murmure :

- Sois courageuse !… Très courageuse !… D’accord ?

- Oui ! Oui ! Je le serai ! Dis-moi vite !

- Ton papa.

- Qu’a-t-il fait ?

- Il est mort !

Zahra, totalement atterrée, parvient à demander :

- Mort ?!… Quand ? Comment ?

- Voilà environ deux heures. Je l’ai reconnu à la morgue de l’hôpital où on ramena le corps… Il traversait l’avenue, celle où se termine l’ensemble des immeubles de notre quartier ; un camion l’a écrasé. Le chauffeur affirma que ton père s’est volontairement jeté sous les roues du camion, et des témoins sur place ont confirmé cette déclaration. L’un d’eux a même dit : « Quand nous avons couru pour le secourir, l’accidenté murmura : « Finalement, Dieu ne me tourmentera plus dans cette vie ! »

Zahra, écrasée par ce qu’elle vient d’entendre, se dirige vers un divan. Elle s’y affale, tête baissée, dos courbé, bras abandonnés.

Soudain, elle se relève vivement et fixe les yeux de son époux :

- Maman le sait-elle ou pas encore ? demande-t-elle.

- Pas encore, répond Karim. J’ai estimé t’en informer d’abord.

 

Quand les époux descendent à l’appartement du rez-de-chaussée, Zahra invite sa mère à s’asseoir. En voyant les expressions de visage de sa fille et de son gendre, la femme comprend : « Encore une mauvaise nouvelle ! » Stoïquement, elle dit :

- Non, je préfère rester debout. De quoi s’agit-il ?

L’hésitation de Zahra alarme fortement sa mère.

- Vite ! Vite ! supplie-t-elle, en commençant à trembler. Parle ! Parle !

En apprenant l’horrible tragédie, la veuve reste tout-à-fait pétrifiée, sans voix, les yeux hagards.

Karim revoit les rares rencontres avec Mouloud, le père de Zahra. Malgré le trop long et accablant chômage et le noir tunnel de l’alcoolisme, Mouloud conservait l’allure d’un bon ouvrier. Il portait toujours des vêtements de travail, un pantalon et une veste appelés « bleu de Shanghaï » : « Peut-être qu’à force de continuer à les porter, Dieu m’offrira un travail ! » avait-il dit, un jour, d’un ton partagé entre la plaisanterie et l’espoir. Cette phrase fut rapportée à Karim par un voisin, avec lequel il bavardait de temps à autre sur la place. Ce dernier ajouta :

- Pour moi, la mort de Miloud, ce n’est pas lui qui en est responsable, ni le chauffeur du camion !

- Qui, alors ? demanda Karim.

- Ceux qui, quelque soit l’endroit où ils se trouvent, dans le ciel ou sur terre, permettent que les Miloud soient réduits à des êtres inutiles, au point de les contraindre à mettre fin à leur damnation. Si Miloud avait pu trouver un travail convenable, si, encore mieux, il avait bénéficié d’une éducation qui lui aurait permis une occupation plus enrichissante, non pas seulement du point de vue financier mais surtout intellectuel et moral, aurait-il été l’auteur en même temps que la victime de l’enfer où il fut jeté et qui l’a tué ?

Quant à Zahra, elle pense à ce qui l’a toujours fortement impressionnée de la part de son père : le double aspect de son comportement. Doux comme un mouton, l’alcool le transformait en fauve féroce. La fille attribuait ce changement total à un fait. La douceur de son père n’était pas une résignation à son insupportable sort, mais uniquement un repli sous lequel bouillonnait une extrême révolte contre l’injustice dont il était victime. « Chez papa, se dit Zahra, derrière l’effroyable dégénérescence persistait un fond hors d’atteinte. Dans l’obscurité de son esprit, existait une étincelle. C’est elle qui l’a convaincu finalement de mettre fin à une existence indigne par la mort. Ce fut sa manière de se révolter, de retrouver sa dignité bafouée. »

Malheureusement, il dirigeait son indignation non pas contre les vrais coupables, mais contre les membres de sa famille. Un soir d’ivresse, il proféra ces terribles paroles à son épouse et à ses trois enfants : « Parfois, une idée surgit dans ma tête : vous égorger tous, puis trancher ensuite ma gorge, pour clore cette infernale existence de souffrance. » Puis, il alla s’affaler dans un coin obscur, et murmura, les yeux injectés de sang : « À quoi sert-il de vivre quand les hommes nous maltraitent et Dieu reste sans réaction ?… Pourquoi attend-il que ces méchants meurent pour les punir ?… J’en suis arrivé à croire que Dieu est une invention de ces odieux méchants, pour nous faire supporter leurs cruautés. »

Bien que Zahra partagea l’opinion de son père, elle eut un frémissement d’angoisse à la pensée que Dieu n’existerait pas. « Que serait, alors, la signification de cette vie ? »

Zahra est interrompue dans ses pensées par sa mère. Elle murmure, d’une voix affligée et compatissante :

- C’est mieux pour lui : il a fini de souffrir.

Elle n’ajoute pas le désir surgi dans son esprit : « Dommage que je ne fus pas à sa place, sous le camion. » Cette idée la met très mal à l’aise. « Ah! Que je suis affreusement égoïste !… J’ai oublié Zahra ! »

Elle baisse les yeux vers le sol, et demeure consternée. L’excès de souffrance empêche le soulagement par les larmes.

Karim contemple cette malheureuse veuve, symbole du martyr de tant de femmes. « Quand donc, s’interroge-t-il, viendra le jour où ces femmes sauront recouvrir leur dignité ? »

à suivre…

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Rédigé par Kadour Naimi

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