Publié le 24 Juin 2020

Qui est pour la démocratie ?

Je n’ai pas lu le dernier livre de Ahmed Bensaada (1), cependant son ouvrage précédent « Arabesque américaine » démontrait un auteur qui raisonne correctement en présentant des documents irréfutables. Ce sont là les deux caractéristiques fondamentales d’une personne authentiquement libre de toute institution de pouvoir.

Voir donc sa dernière publication non pas examinée comme elle le mérite, c’est-à-dire avec la même démarche que celle de l’auteur, mais simplement stigmatisée, cette réaction prouve simplement que les prétendues « élites » algériennes, à l’intérieur ou dans la diaspora, sont l’expression de que j’ai appelé le « nouveau harkisme néo-colonial » (2).

Ceci étant éclairci, la présente contribution espère ajouter , sinon éclairer davantage, un argument.

Ahmed Bensaada note, à juste titre, que ses « critiques », plus exactement accusateurs , manifestent, à leur insu, une contradiction significative : ils prétendent défendre la « démocratie », mais se comportent en inquisiteurs, autrement dit totalitaires, donc anti-démocratiques.

À propos de l’un des inquisiteurs, Lahouari Addi, A. Bensaada écrit : « Il y expliqua ses relations avec un organisme américain d’ « exportation » de la démocratie. Très correcte la démarche si ce n’est un petit hic : il traita l’auteur de l’ouvrage, c’est-à-dire moi, de « doubab » (mouche en arabe). » (3)

A. Bensaada note, justement, que ce langage est indigne d’une personne qui se présente comme « professeur » d’université.

 

De la « respectabilité » académique.

Cependant, une remarque. Concernant ce personnage, A. Bensaada écrit : « Respectez votre niveau académique, voyons! Évitez d’utiliser ce genre d’expressions qui peuvent entacher votre respectabilité et nuire à votre rang social. »

Question : depuis quand un « niveau académique » est automatiquement synonyme de « respectabilité » et de « rang social » ?… Ne sait-on pas que depuis toujours et partout dans le monde, ces caractéristiques ont été celles de scribes égyptiens antiques, de mandarins chinois impérieux, de mercenaires de la pensée, bref, pour employer un terme algérien, de harkis idéologiques ?

A. Bensaada, par son langage à l’encontre de Lahouari Addi, favorise sa crédibilité, ce qui est une grave erreur. En effet, consultez les réseaux sociaux. Vous constaterez le nombre de personnes qui évoquent la qualité de « professeur » du personnage en question pour affirmer la valeur de ses « analyses », de ses « opinions ». Eh bien, non ! Être « professeur » d’université, même « émérite », même « invité » par une université des États-Unis, ne signifie au aucun cas automatiquement qu’on a affaire à une personne au raisonnement correct, fournissant des preuves irréfutables, bref à une personne libre de toute dépendance avec une institution de pouvoir dominateur.

 

Des « exportateurs » de démocratie.

Une autre remarque concerne le même Laouahi Addi. À son sujet, A. Bensaada écrit : « Il y expliqua ses relations avec un organisme américain d’ « exportation » de la démocratie. Très correcte la démarche ».

Objection, et voici pourquoi. Où est la « correction » dans le fait de collaborer avec un organisme états-unien qui s’est toujours distingué, dans ses actions d’ « exportation » de la démocratie, par favoriser, à travers des agents locaux rémunérés, le remplacement d’une oligarchie certes dictatoriale, par une autre, dont la pratique démocratique est totalement formelle, et, en substance, une forme nouvelle de dictature, avec cette différence : la nouvelle dictature favorable aux intérêts impérialistes états-uniens.

Dans sa justification de sa participation à l’organisme « exportateur » de démocratie, Lahouari Addi évoque d’autres collaborateurs auxquels il prête des vertus « démocratiques », de « gauche » et même « anti-impérialistes ». Question : depuis quand une institution états-unienne a favorisé l’établissement d’une réelle démocratie dans le monde ?

Certes, les gouvernants états-uniens ont contribué, avec le concours de l’ex-URSS, - ne l’oublions pas ! -, à l’élimination des régimes totalitaires nazi-fascistes, et à l’établissement de régimes de démocratie parlementaire dans certains pays d’Europe et d’Asie.

Mais, par la suite, où donc les gouvernements et institutions états-uniens ont agi de la même manière ? Dans les pays dit du « Tiers-Monde », comme en Europe, et davantage depuis la disparition de l’URSS, en quoi se distinguent les actions des gouvernements et institutions états-uniennes ? N’est-ce pas par une politique systématique de soutien aux dictatures, d’une part, et, d’autre part, d’opposition aux tentatives d’établissement de régimes démocratiques ?

Dès lors, les personnalités citées par Lahouari Addi, pour justifier la collaboration aux « travaux » et « réflexions » dans des institutions états-uniennes, qu’en penser ?… Seules trois hypothèses se présentent :

1) ces participants ignorent la logique permanente et systématique des agissements des institutions états-uniennes auxquelles ils collaborent ; dans ce cas, en quoi ces participants sont des « spécialistes » dans le domaine social et politique, malgré leurs titres « académiques » ?

2) ces participants sont au courant de la logique permanente et systématique des institutions états-unienne auxquelles ils collaborent ; dès lors, ils en sont, quoiqu’ils en disent, dans le meilleur des cas, des « idiots utiles », et, dans le pire, des complices.

3) ces participants, au courant de la pratique impérialiste des institutions états-uniennes, croient néanmoins les « sensibiliser » à la promotion de la démocratie dans le monde ; la réalité des faits démontre qu’il s’agit là d’une totale illusion ; il s’ensuit, alors, que les participants sont de fait des « idiots utiles », propageant l’idée fausse que des institutions états-uniennes soient réellement désireuses de promouvoir la démocratie dans le monde.

 

Qui a intérêt à promouvoir la démocratie ?

Approfondissons. Supposons la bonne foi des « spécialistes » et « experts » qui participent aux « travaux » d’institutions états-uniennes pour promouvoir la démocratie dans le monde.

La réelle démocratie dans un pays consiste à permettre aux citoyens de décider de la gestion de leur nation, donc de celle de ses ressources naturelles. Agir ainsi, dans le cadre des lois du marché, c’est vendre ces matières au prix le plus élevé. Question : un tel prix conviendrait-il aux multinationales états-uniennes ? à maintenir et à améliorer le niveau de vie des citoyens états-uniens ? à alimenter le complexe militaro-industriel qui permet à l’oligarchie états-unienne de dominer impérialement la planète ?… Bien entendu que non. Simple raisonnement logique élémentaire.

Alors, comment expliquer qu’une institution états-unienne dépense de l’argent (avions, hôtels, nourriture, appointements, etc.) pour inviter des « personnalités éminentes », de « gauche », « anti-impérialistes », pour « promouvoir la démocratie » dans les pays dotés de ressources naturelles ?… On revient aux trois hypothèses déjà présentées auparavant.

 

Le signe qui ne trompe pas.

Une semaine après l’apparition du mouvement populaire en Algérie, j’avais clairement affirmé la nécessité de son auto-organisation, au risque d’échec par manipulation (4). Il n’y avait là rien de divinatoire, mais simplement observation de la logique de tout mouvement populaire revendicatif.

Or, Lahouari Addi s’est distingué en affirmant que ce mouvement populaire n’avait pas « vocation à se structurer ». J’avais rejeté cette conception comme erronée, en montrant l’infondé des motifs qui prétendaient la justifier ; par la suite, je signalais les accointances de Lahouari Addi avec des personnages tels Mourad Dhina et Mohamed Larbi Zitout (5).

Question : un authentique démocrate aurait-il dissuadé le mouvement populaire de se structurer, et aurait-il accepté des relations de soutien, - précisons-le -, avec un Mourad Dhina et un Zitout ?

Quant à l’infiltration du mouvement populaire par des organisations occultes voulant le manipuler pour des objectifs contraires à ses intérêts, mes contributions l’induisaient du fait que les initiateurs et organisateurs du mouvement populaire ont soigneusement évité son auto-organisation autonome, non seulement comme manifestations hebdomadaires, mais tout autant comme structures de base durant la semaine (6).

Les publications de Ahmed Bensaada sont attaquées avec virulence principalement parce qu’elles fournissent les preuves irréfutables de cette manipulation.

 

Leçons de fables.

De la même manière qu’il serait insensé de demander au loup de promouvoir le bien-être des moutons, il n’est pas logique d’attendre d’une institution (et de ceux qui y participent), faisant partie d’un système impérialiste, de promouvoir la réelle démocratie dans le monde.

Tout au plus, on le constate, est promue une démocratie formelle, de façade. Ses représentants seront des marionnettes. Elles gèrent leur pays, protégés par les services secrets, si nécessaire le soutien militaire, de leurs patrons impérialistes, lesquels, pour leur survie, doivent veiller à ce que, dans le pays « démocratisé », les ressources matérielles servent l’économie impériale, et son territoire serve sa domination militaire. Les faits sont constatables. Il faut être stupide ou complice pour les réfuter.

Il est donc impératif que les peuples, notamment les jeunes, en désirant légitimement une démocratie véritable, se méfient et se défient de leurs faux amis, ces « professeurs émérites », « académiciens », « experts », « spécialistes », « progressistes », de « gauche », « anti-impérialistes », dotés de « respectabilité » parce que jouissant d’un « statut social ». Leur médiatisation et leur rémunération par les organes de domination impérialiste prouvent, en plus de tout ce qui a été dit auparavant, qu’ils s’agit des pires ennemis des peuples. « Le renard vit aux dépens de celui qui l’écoute », en le flattant de lui offrir la « démocratie », alors qu’il convoite le « fromage » : ses matières premières et son territoire, en recourant aux personnages de « niveau académique », jouissant de « respectabilité » et de « rang social ». En Algérie, le peuple les appellent du terme indiquant les collaborateurs indigènes du système colonial, qui avaient une « respectabilité » et un « statut social », tel le bachagha Boualem : « harkis ».

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(1) « Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien ? »

(2) « Contre l'idéologie harkie, Pour une culture libre et solidaire », http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_ideologie_harkie.html

(3) https://tribune-diplomatique-internationale.com/bensaadahirakalgerie/

(4) http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_sur_intifadha.html

 (5) Idem.

(6) Idem.

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Publié sur

Algérie Patriotique (20 juin 2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (20 juin 2020)

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 2 Juin 2020

Politique, social et éducation

Observation empirique

 

L’examen objectif de l’histoire humaine montre ceci : le changement politique sans le changement social consiste tout au plus à changer de dirigeants politiques, d’oligarchie mais non de société. Le changement politique est mis en avant seulement par les personnes qui veulent conquérir le pouvoir étatique sans changer de système social.

Ce fait explique l’échec de toutes les révolutions ou tentatives de révolutions, y compris les plus fameuses : la Révolution française, la révolution russe et celles qui ont suivi. Cette constatation est surprenante uniquement pour les personnes qui ignorent les écrits de ceux qui, avant et pendant ce genre de révolution, avaient expliqué de manière très claire cette nécessité : le changement social prime et doit primer sur celui politique, et le premier garantit le second ; autrement, la priorité ou, pire, l’exclusivité accordée au changement politique ne fait qu’accoucher d’une forme inédite de domination sociale, éventuellement moins contraignante mais cependant domination.

N’est-ce pas le cas, en Algérie, du mouvement populaire déclenché le 22 février 2019 ?… Dès son apparition, l’auteur de ces lignes remarquait (1) que les marches hebdomadaires, réclamant un changement politique, n’étaient pas accompagnées par des actions montrant le désir d’un changement social. Au moins deux faits le prouvaient. 1) Après le passage des manifestants, le nettoyage des rues, volontaire par des manifestants, n’était pas précédé ou accompagné par un nettoyage dans les quartiers (à l’exception de certains villages en Kabylie). 2) L’organisation des manifestations hebdomadaires n’était pas précédée ni suivie par une organisation de base dans les quartiers pour discuter des problèmes sociaux à résoudre.

 

Temps et énergie

 

Il est vrai que le changement politique nécessite moins d’investissement en terme de temps et d’énergie que le changement social. D’où la facilité pour les personnes, ignorant les nécessités dans le domaine du changement social, de croire qu’en allant vite et avec le moins d’effort, on obtient le résultat escompté. L’histoire démontre qu’il s’agit là d’une erreur d’évaluation.

Il y a des cas où le changement social prépara et permit le changement politique. Par exemple, toute la production du siècle dit des « Lumières » eut ce rôle dans le surgissement de la Révolution française. Elle vit la classe bourgeoise éliminer celle féodale, et conquérir le pouvoir politique. Ainsi, elle a établi le changement social sous forme de société bourgeoise.

Par contre, les révolutions marxistes ont opéré un changement politique, par la conquête de l’État, sans parvenir à opérer le changement social nécessaire. Tout au contraire, les nouveaux dirigeants l’ont réprimé, car il menaçait leurs privilèges de nouvelle oligarchie dominante.

Ces États « socialistes » se sont écroulés, non à cause des agissements des adversaires capitalistes, mais d’abord et principalement suite aux contradictions internes entre le changement politique survenu (une nouvelle oligarchie prétendument au service du peuple) et le changement social non réalisé (une équitable répartition des ressources entre tous les citoyens). En fait, le « socialisme » proclamé était un capitalisme étatique qui finit par succomber suite, comme déjà dit, à ses contradictions internes.

Quant aux révolutions nationalistes, dont celle algérienne, le changement politique (de dirigeants étatiques) suite à l’indépendance, là aussi, ne s’est pas accompagné d’un changement social au bénéfice de la collectivité. D’où les tensions et conflits causés par le surgissement d’une classe parasitaire bureaucratico-compradore. Son intérêt est l’existence d’une dépendance économique par rapport aux puissances ex-coloniales et néo-coloniales, assuré par un sous-développement économique et même une régression sociale et culturelle (par rapport à l’époque de la guerre de libération nationale), régression où seul un esprit idéologiquement aveugle ou intéressé peut trouver quelque chose de « fécond ».

 

Education

 

Les propos ci-dessus ne signifient pas que les tentatives de changement politique ne sont pas à considérer, mais qu’il est indispensable de les placer dans le cadre d’un changement social, si l’on veut que ce dernier produise des résultats positifs (bénéfique à la collectivité dans son ensemble).

Certes, la mentalité dominante (pressée, et apparemment « réaliste ») croit qu’il faut conquérir l’État pour, ensuite, changer la société. L’observation empirique démontre le contraire. C’est le changement social qui garantit le changement politique correspondant.

Considérons l’Algérie actuelle. Comment serait-il possible qu’un changement politique puisse produire un satisfaisant changement social, tant que le nombre de centres culturels reste dérisoire, tant que des universités populaires autogérées sont inexistantes, tant que les productions intellectuelles et artistiques libres et autonomes restent infimes, tant que la connaissance et la culture émancipatrices sont l’exception, tant que les « élites » intellectuelles demeurent généralement intéressées d’abord par l’opportunisme carriériste, tant que les femmes restent victimes du machisme masculin, tant que l’école et l’université sont d’un niveau déplorable, tant que les citoyens attendent tout de l’État et rien d’eux-mêmes (pas même au niveau de la propreté des lieux publics), tant qu’ils croient au « mektoub » (« fatalité ») avant de considérer leur propre responsabilité dans leurs actes ?… Que l’on ne recourt pas à la sempiternelle excuse «L’État nous interdit ceci et cela ! ». Pour y remédier, il y a l’imagination créatrice au service de l’émancipation, à condition d’y mettre la convenable volonté. Pas facile ?… Où donc ce fut facile ?

« Alors, inutile d’exiger un changement politique ? Le mouvement populaire, les manifestations publiques ne serviraient-ils à rien ? »… Pas du tout ! Toute action citoyenne émancipatrice est la bienvenue. À condition de l’insérer dans son cadre social, qui, nous l’avons dit, exige temps et énergie spécifiques, et que cette action soit réellement autogérée par les citoyens, à travers des organisations de base démocratiques, fonctionnant sur mandat impératif.

Voici l’enseignement fourni par l’histoire des peuples. Tout changement, pour l’être réellement, doit opérer non seulement sur le terrain politique mais également social, sur base d’une éthique correspondante. Ce but est réalisable d’abord et principalement par une action dans le domaine de l’éducation. Pour que cette dernière soit émancipatrice, elle doit non pas produire des robots conditionnés à un servilisme quelconque, mais former des citoyens libres, égalitaires et solidaires.

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(1) Voir « Sur l’intifadha populaire en Algérie 2019 », disponible in http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits_sur_intifadha.html

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Publié sur

Algérie Patriotique (02 juin 2020) et La Tribune Diplomatique Internationale (02 juin 2020)

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Rédigé par Kadour Naimi

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