Publié le 31 Juillet 2022

FREEDOM IN SOLIDARITY - May '68

AK Press  · Hot off the press! FREEDOM IN SOLIDARITY—Kadour Naïmi's unforgettable account of May '68, translated into English by David Porter—

is available now: https://www.akpress.org/freedom-in-solidarity.html

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #AUTOGESTION

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Publié le 1 Mai 2022

DÉFENSE DES LANGUES POPULAIRES : Le cas algérien - 1. Présentation

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La Tribune Diplomatique Internationale

publiera quelques « bonnes feuilles »

de l’essai

 

DÉFENSE DES LANGUES POPULAIRES :

Le cas algérien

de

Kadour Naimi

 

En Algérie, les problèmes linguistiques sont l’un des graves aspects des conflits sociaux. L’instrument langagier est une question d’identité psycho-culturelle et un moyen d’aliénation dominatrice ou d’émancipation libératrice. Si l’une des langues maternelles, le tamazight, a finalement été relativement reconnue, la seconde, la dziriya (arabe parlé algérien), est totalement ignorée et déniée.

Ces thèmes sont examinés à la lumière de l’histoire linguistique mondiale, en Occident comme en Extrême et Moyen-Orient : pourquoi et comment ce qu’on appelait les « dialectes » du « vulgum » sont devenus des langues à part entière, de connaissance et de culture, puis officielles.
L’exposé, évitant le langage de « spécialiste », s’adresse aux personnes ordinaires, tout en permettant aux linguistes de trouver de quoi nourrir leurs travaux.

Enfin, cet essai est un pavé dans la mare linguistique, une « défense et illustration » des langues populaires en Algérie. Les thèses présentées remettent en question les deux conceptions dominantes : le « retour aux sources » et le « butin de guerre », au bénéfice des idiomes maternels, authentiques bases d’une société qui retrouve son identité, de manière libre et solidaire.

ISBN 979-10-97177-02-7, Juillet 2018.

L’ouvrage est librement disponible ici.

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Publié 01 mai 2022

https://tribune-diplomatique-internationale.com/defense_des_langues_populairesalgerie/

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #EDUCATION-CULTURE

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Publié le 7 Mars 2022

GRAND TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 16 dernier

16.

À suivre

 

Quelques mois après, le nombre d’enfants admis dans la crèche a augmenté. Il a fallu transformer, également, l’appartement de la mère de Zahra en une seconde crèche. L’activité y est gérée par cette mère et Zahia, tandis que dans l’appartement de Karim, sa mère et Zahra s’occupent des enfants. Ce choix fut justifié ainsi : mettre ensemble Zahia et la mère de Zahra, d’un coté, et de l’autre, Zahra et la mère de Karim, cette solution encourage la cohésion entre les quatre membres pour les constituer en une espèce d’unique famille.

Sous la direction affectueuse et attentive de Zahra, les trois autres femmes sont heureuses d’exercer leur activité éducatrice. Les mères de Zahra et de Karim semblent rajeunies d’une dizaine d’années. Oui ! Certains malheurs, intelligemment affrontés, favorisent un épanouissement jusque là bloqué. En particulier, la mère de Karim, désormais, veille à teindre ses cheveux avec du henné, leur donnant un couleur rouge flamboyante. Quant à Zahia, elle prête plus d’attention à ses habits, à sa coiffure et à son maintien. Son visage a repris une certaine gaieté.

Un jour, la mère toute contente de Zahia lui déclara :

- Ces enfants sont une bénédiction que Dieu nous a envoyés !

- Oui ! confirme Zahia. J’aime beaucoup ces enfants ! Ils sont notre joie ! Merci infiniment à la Miséricorde de Dieu Tout Puissant !

Zahra, elle aussi, a changé. La beauté de son visage est rehaussée par de vives couleurs, signes du plaisir de vivre. Un soir, elle avoue à son mari :

- Pour la première fois, je me sens utile !… Et c’est merveilleux ! Merveilleux !

Karim réplique :

- Comme quoi, tout est possible à la personne qui, ne se résignant pas, a le courage de chercher et l’intelligence de trouver la bonne solution.

La collaboration entre les quatre femmes est excellente. De la part de Zahra, la « chef » gestionnaire, pas la moindre manifestation de comportement autoritaire ou « supérieur ». Elle a trop souffert de la domination exercée par d’autres sur elle, d’une manière ou d’une autre, pour éprouver le désir de devenir, à son tour, une dominatrice. Son comportement totalement coopératif et égalitaire est très apprécié par ses trois collaboratrices.

Un soir, alors que Karim dîne avec sa famille élargie, il déclare :

- En réalité, votre crèche est autogérée !

- Qu’est-ce veut dire ? demande la mère de Karim.

- Qu’il n’y a pas un patron et des salariés, mais uniquement vous quatre sur le même pied d’égalité, fournissant le travail selon vos possibilités personnelles, et recevant la même gratification.

- Je voudrais, ajoute Zahra, que cette autogestion soit élargie aux petits enfants. Eux aussi ont le droit à la parole concernant la crèche et ses activités, exprimer librement leurs désirs, formuler leurs propositions, discuter avec nous de manière paritaire. Ils ont besoin d’apprendre de nous comme nous avons besoin d’apprendre d’eux.

- C’est vrai, intervient Zahia. Quand j’étais petite, à l’école primaire, j’ai beaucoup souffert, parce que la maîtresse se contentait de nous donner des ordres, avec sévérité, sans jamais nous permettre de poser des questions, encore moins d’exprimer nos désirs. « Obéissez et c’est tout ! » affirmait-elle. Une fois, au cours de religion islamique, j’ai demandé : « Maîtresse ! Pourquoi Dieu a fait non seulement les bons mais, aussi, les méchants ? » Elle m’a regardée de travers en criant : « Question idiote ! Ne pose jamais de question ! Tu n’es qu’une enfant ! Il te suffit de faire ce que ta maîtresse te dit, sinon à quoi sert la maîtresse ? » Elle nous faisait très peur. Son visage n’exprimait que le mépris et le mécontentement. Je sentais très bien qu’elle était avec nous uniquement pour le salaire qu’elle recevait, qu’elle ne nous aimait pas. Et je pensais qu’elle ne s’aimait pas non plus. Car peut-on s’aimer quand on n’aime pas des enfants ? »

Karim contemple avec une profonde satisfaction tour à tour Zahia, sa mère, celle de Zahra et cette dernière. Ensuite, pensant au peuple au sein duquel il vit, il se dit à lui-même : « Il reste tellement à faire. »

C’est alors que surgit le miracle : le vingt-deux février 2019, le peuple se soulève dans toutes les villes d’Algérie, exigeant la fin du système mafieux de l’oligarchie qui le domine, pour le remplacer par un système social au bénéfice du peuple. Mais c’est là une autre histoire, à raconter en temps opportun. Sans oublier que chacun des personnages évoqués dans la présente narration, et d’autres personnages non cités de la Tour A, méritent individuellement un roman. Malheureusement, l’époque n’est pas celle où, en Chine, se publiaient des romans en une vingtaine et plus de volumes. À présent, un auteur est déjà chanceux quand son texte, bien que se limitant au strict indispensable, est lu jusqu’à son terme.

Fin.

Publié in

https://tribune-diplomatique-internationale.com/romangrande_terretour_akadour_naimipartie_v-9/

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN, #EDUCATION-CULTURE, #PEUPLE-DEMOCRATIE, #AUTOGESTION

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Publié le 6 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 15

15.

Cadeau et mission

 

Par une nuit glaciale de décembre, Karim voit arriver à l’hôpital un vieillard en fin de vie, et apprend sa malheureuse histoire. Il fut recueilli par une jeune femme immigrée, provenant du Niger. Les deux survivaient dans la rue, où ils étaient « voisins » de trottoir. La généreuse africaine, quoique empêtrée dans ses difficultés d’existence, prit pitié du vieil homme, le chargea sur son dos, et le porta jusqu’à l’entrée des urgences de l’établissement hospitalier.

Le malheureux sans-abri venait de la campagne environnante ; il n’avait pas de famille. Depuis quelques années, son épouse était morte. Ses deux filles vivaient avec leurs maris et enfants, l’une au Sahara, l’autre à Relizane. Avec le temps, et suite au décès de leur mère, elles avaient fini par « oublier » l’existence de leur père. Leur silence porta ce dernier à une très amère décision : « Je manquerai de dignité à faire connaître la misère dans laquelle je suis tombé à celles que j’ai nourries jusqu’à leur mariage, et qui, depuis longtemps, ne se daignent pas même de savoir comment je vis. »

En soignant cet infortuné, Karim pense soudain à Si Lhafidh : « Certes, il possède un logis et de quoi vivre, bien que de manière très modeste ; il a, également, un enfant, mais celui-ci est loin… Comment donc vit-il sa solitude ? Et si quelque malaise corporel le saisit ? » Un frisson d’angoisse parcourt Karim en pensant à la mort du vieux combattant de la guerre de libération, Si Lakhdar : après son suicide, son cadavre fut découvert seulement plusieurs jours après… Karim éprouve une affreuse honte : « Il m’est arrivé de penser à la solitude de Si Lhafidh, sans jamais m’y arrêter de manière adéquate… Mon admiration pour lui m’a fait croire qu’il n’avait besoin de rien. »

 

Le soir même, Karim est assis en compagnie de son vieil ami, dans l’appartement de ce dernier. Après l’échange de salutations, il lui avoue franchement :

- J’ai une demande à te faire, mais je suis un peu embarrassé.

- Pourquoi ?

- C’est, répond Karim, une question que j’aurais du t’exprimer voilà bien longtemps.

- Chaque chose vient en son temps, commente Si Lhafidh avec douceur… Je t’écoute !

- Tu vis seul et tu as un certain âge, comme on dit… Est-ce que la solitude ne te pèse pas ?

Le vieillard secoue légèrement la tête, esquisse une plaisante expression de visage, puis déclare d’une voix apparemment sereine :

- Oh ! J’ai mes amis qui habitent avec moi.

- Tes amis ?

Si Lhafidh montre sa bibliothèque :

- Les auteurs de ces livres.

- Ah ! Je comprends !… Mais… objecte Karim, sans oser finir sa phrase.

- Mais ?... le relance le vieillard.

Karim n’ose pas exprimer sa pensée.

- Mais ?… répète l’autre.

- Je sais que tu vas peut-être en sourire, dit Karim, peut-être me considérer indiscret ou stupide ; toutefois, étant donné la franchise qui nous a toujours caractérisés, toi et moi, eh bien j’ose te poser la question… Est-ce que tu n’as pas besoin d’une compagne ?

Si Lhafidh sourit de nouveau, amusé :

- Si le ciel, comme disent les Chinois, me la trouve, j’en serais heureux !

Il précise :

- Bien entendu, dans l’automne de la vie, il n’est pas facile de trouver une fleur. Néanmoins, il est bon de garder le soleil de l’espoir !… Ceci étant dit, sois tranquille : je suis en très bonne compagnie avec moi-même, dans ce que tu appelle mon « Paradis ».

- Puis-je t’exprimer une proposition ?

- Oui.

- Qu’une fois par semaine, quand Zahra et moi sommes libres, de venir chez nous pour déjeuner ou dîner ensemble.

Le solitaire vieillard, surpris par la belle invitation, met un bref instant avant de déclarer avec plaisir :

- Proposition acceptée à l’unanimité des présents !

Karim, tout heureux, est envahi par une subite inquiétude. En regardant droit dans les yeux son ami, il se demande en lui-même : « Et s’il lui arrive quelque chose, tandis qu’il est seul chez lui ? »

Voyant l’inquiétude apparue sur le visage de Karim, le vieil homme déclare :

- Je vois un nuage sur tes yeux. Puis-je en connaître la cause ?

La question prend Karim au dépourvu. Gêné, il réfléchit très vite. Instinctivement, il baisse les yeux. Son ami tente de le remettre à l’aise :

- Allons, cher Karim ! À ton vieil ami tu peux tout dire, comme toujours. C’est la première règle de l’amitié.

Encouragé, Karim relève les yeux d’où émane une tendresse infinie, mélangée de vague à l’âme. Il n’ose pas parler. Son interlocuteur essaie de deviner ce qui l’agite, puis lui dit :

- J’ai peut-être compris !… Quand on se tait devant un vieillard, en ayant le visage couvert d’un nuage, à quoi peut-on penser ?

Devant le silence de Karim, Si Lhafidh précise :

- À la fin du film, n’est-ce pas ?

À cette question contenant sa réponse, les paupières de Karim battent à plusieurs reprises, en signe de tristesse.

Le vieillard ajoute, d’un ton bonhomme :

- Ne t’inquiète pas, cher Karim : tout est déjà prévu et programmé.

Il indique la porte de l’appartement : là, sur le coté droit, une grosse lettre est accrochée, mise dans un sac de plastique.

- Quand je quitterai ce monde, déclare le vieillard, tu trouveras là mes dernières volontés, et l’argent nécessaire pour les accomplir. Car, avec ta permission, je te considère mon fils spirituel.

À ces trois derniers mots, Karim baisse vivement la tête et, avec le pouce et l’index de sa main droite, se pince le nez, pour empêcher les larmes de couler.

Les deux amis sont pris par un soudain désir de s’enlacer avec le plus de force et de chaleur possibles. Une certaine pudeur les en dissuade. Si Lhafidh trouve la juste compensation :

- Donne-moi ta main, dit-il, et célébrons ce pacte solennel !

Il attend un instant, laissant à son jeune ami le temps de se reprendre de sa très forte émotion. Karim finit par relever le visage tout en éloignant sa main droite de son nez.

Alors, le vieillard ouvre la sienne toute grande, et prend avec délicatesse celle de Karim. La main ridée et celle encore fraîche se serrent l’une à l’autre.

Ensuite, en retirant sa main, Si Lhafidh reprend :

- Comme fils spirituel, tu hériteras de tous mes livres, et cet appartement sera le tien !

Le visage de Karim s’empourpre de nouveau, encore plus qu’auparavant. Il parvient néanmoins à murmurer :

- Mais… Et ton fils ?

- Hélas ! Il n’a pas besoin de mes livres. Quant à mon petit appartement, mon fils possède assez d’argent pour ne pas le considérer. Les choses doivent aller à celui qui en a le plus besoin.

Karim, profondément touché, ne sait pas quoi dire. Il est en proie au double sentiment qui l’a envahi : douleur à la pensée de la mort de son vieil ami, et joie de recevoir son legs très précieux.

- Oh ! Ne me remercie pas ! reprend Si Lhafidh. Car je te confie une mission très délicate, et je suis certain que tu trouveras le moyen de l’accomplir… J’attendais le moment propice pour t’en parler.

- Laquelle ? murmure Karim.

- Eh bien, répond Si Lhafidh d’un ton badin, il te faudra trouver la manière de ne pas laisser mon corps pourrir dans la terre. Bien qu’il deviendra totalement insensible, je ne lui veux ni l’obscurité, ni le froid. Quant aux vers de terre, bien que je les aime bien, mais pour se nourrir ils n’ont pas besoin de mon corps.

Devant l’air interrogatif de Karim, l’autre ajoute :

- Oh ! Ne t’inquiète pas ! J’ai déjà la solution, mais, pour la réaliser, ton aide sera nécessaire.

- Comment ?

- Eh bien, dans la lettre accrochée au mur près de la porte, tu trouveras les instructions et le chèque à ton nom pour percevoir l’argent nécessaire. Mon corps devra être envoyé à Rome, en Italie, bien entendu en ta compagnie. Là, un ami à moi, déjà mis au courant, t’aidera à porter mon cadavre dans un four crématoire où il sera brûlé. Ensuite, tu recueilleras les cendres et tu les répandras sur notre chère Méditerranée.

Sur le visage de Karim apparaissent une espèce de sourire accompagné par des larmes brillant dans les yeux.

À suivre…

Publié in

https://tribune-diplomatique-internationale.com/romangrande_terretour_akadour_naimipartie_v-8/

 

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 5 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 14

14.

Noire étincelle

 

Une fin d’après-midi, après une journée chaude, le soleil est parti éclairer l’autre face de la planète.

Dans la crèche, Zahra discute avec une jeune mère dont la petite fille fréquente la crèche. C’est la gamine du policier de la circulation. Tandis que celle-ci dessine, avec des craies de diverses couleurs, une fleur au bas du mur, sa mère, toute contente, confie à Zahra :

- Ah ! Comme elle a bien changée, ma petite Houaria !… Elle était timide, renfermée sur elle-même, peureuse de tout, le visage crispé en permanence. Moi et son papa, nous n’avons jamais compris pourquoi. C’est notre premier enfant, nous l’aimons beaucoup, nous l’adorons !… Mais ce caractère de Houaria nous préoccupait tellement, sans savoir quoi faire. Nous avons, alors, pensé que, peut-être, elle s’est sentie abandonnée par nous, parce que tous les deux on travaille, et qu’on la laisse chez une nourrice, une personne très âgée. Et puis, ayant découvert ta crèche, nous y avons mis Houaria. Petit à petit, son comportement a changé, il s’est amélioré. Alors, nous avons compris. Houaria était toute seule, à la maison, avec une femme. Elle manquait de relations avec des petits comme elle, de communication, de jeux, de rires. Et elle les a trouvés ici.

La femme s’adresse à sa fille :

- Allez ! Dis bonsoir à Zahra, et allons à la maison.

- Ah, non ! proteste la petite, je veux finir mon dessin.

La mère, un peu embarrassée, regarde Zahra. Cette dernière la tranquillise :

- Si tu n’es pas trop pressée, laisse-la terminer son dessin, question de quelques minutes. Elle est si contente de ce qu’elle fait.

Les deux femmes se mettent à regarder l’activité de Houaria. Un instant après, celle-ci brandit fièrement son chef-d’œuvre :

- Alors, elle est jolie, ma fleur ?

Zahra et la mère applaudissent chaleureusement. Houaria, toute contente, s’approche de Zahra. Les deux se donnent un baiser sur les deux joues. Puis :

- À demain ! dit Zahra.

- Je peux prendre ma fleur avec moi ? demande Houaria.

- Évidemment !

Quand la mère et la fille sont parties, Zahra commence à mettre de l’ordre dans la crèche. La sœur de Karim est sortie avec sa mère pour la quotidienne promenade dont a besoin cette dernière, afin de maintenir le bon état de son corps.

La porte de l’appartement s’ouvre, laissant apparaître Karim. À sa vue, Zahra tressaille de peur : le visage de son mari a la blancheur d’un cadavre, les yeux terreux.

Elle se précipite vers lui :

- Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ?

Il la fixe du regard, sans parler. Zahra est envahie d’angoisse :

- S’il te plaît, parle ! Parle !

Rapidement, il lui prend les deux mains et les serre très fort. Puis, il murmure :

- Sois courageuse !… Très courageuse !… D’accord ?

- Oui ! Oui ! Je le serai ! Dis-moi vite !

- Ton papa.

- Qu’a-t-il fait ?

- Il est mort !

Zahra, totalement atterrée, parvient à demander :

- Mort ?!… Quand ? Comment ?

- Voilà environ deux heures. Je l’ai reconnu à la morgue de l’hôpital où on ramena le corps… Il traversait l’avenue, celle où se termine l’ensemble des immeubles de notre quartier ; un camion l’a écrasé. Le chauffeur affirma que ton père s’est volontairement jeté sous les roues du camion, et des témoins sur place ont confirmé cette déclaration. L’un d’eux a même dit : « Quand nous avons couru pour le secourir, l’accidenté murmura : « Finalement, Dieu ne me tourmentera plus dans cette vie ! »

Zahra, écrasée par ce qu’elle vient d’entendre, se dirige vers un divan. Elle s’y affale, tête baissée, dos courbé, bras abandonnés.

Soudain, elle se relève vivement et fixe les yeux de son époux :

- Maman le sait-elle ou pas encore ? demande-t-elle.

- Pas encore, répond Karim. J’ai estimé t’en informer d’abord.

 

Quand les époux descendent à l’appartement du rez-de-chaussée, Zahra invite sa mère à s’asseoir. En voyant les expressions de visage de sa fille et de son gendre, la femme comprend : « Encore une mauvaise nouvelle ! » Stoïquement, elle dit :

- Non, je préfère rester debout. De quoi s’agit-il ?

L’hésitation de Zahra alarme fortement sa mère.

- Vite ! Vite ! supplie-t-elle, en commençant à trembler. Parle ! Parle !

En apprenant l’horrible tragédie, la veuve reste tout-à-fait pétrifiée, sans voix, les yeux hagards.

Karim revoit les rares rencontres avec Mouloud, le père de Zahra. Malgré le trop long et accablant chômage et le noir tunnel de l’alcoolisme, Mouloud conservait l’allure d’un bon ouvrier. Il portait toujours des vêtements de travail, un pantalon et une veste appelés « bleu de Shanghaï » : « Peut-être qu’à force de continuer à les porter, Dieu m’offrira un travail ! » avait-il dit, un jour, d’un ton partagé entre la plaisanterie et l’espoir. Cette phrase fut rapportée à Karim par un voisin, avec lequel il bavardait de temps à autre sur la place. Ce dernier ajouta :

- Pour moi, la mort de Miloud, ce n’est pas lui qui en est responsable, ni le chauffeur du camion !

- Qui, alors ? demanda Karim.

- Ceux qui, quelque soit l’endroit où ils se trouvent, dans le ciel ou sur terre, permettent que les Miloud soient réduits à des êtres inutiles, au point de les contraindre à mettre fin à leur damnation. Si Miloud avait pu trouver un travail convenable, si, encore mieux, il avait bénéficié d’une éducation qui lui aurait permis une occupation plus enrichissante, non pas seulement du point de vue financier mais surtout intellectuel et moral, aurait-il été l’auteur en même temps que la victime de l’enfer où il fut jeté et qui l’a tué ?

Quant à Zahra, elle pense à ce qui l’a toujours fortement impressionnée de la part de son père : le double aspect de son comportement. Doux comme un mouton, l’alcool le transformait en fauve féroce. La fille attribuait ce changement total à un fait. La douceur de son père n’était pas une résignation à son insupportable sort, mais uniquement un repli sous lequel bouillonnait une extrême révolte contre l’injustice dont il était victime. « Chez papa, se dit Zahra, derrière l’effroyable dégénérescence persistait un fond hors d’atteinte. Dans l’obscurité de son esprit, existait une étincelle. C’est elle qui l’a convaincu finalement de mettre fin à une existence indigne par la mort. Ce fut sa manière de se révolter, de retrouver sa dignité bafouée. »

Malheureusement, il dirigeait son indignation non pas contre les vrais coupables, mais contre les membres de sa famille. Un soir d’ivresse, il proféra ces terribles paroles à son épouse et à ses trois enfants : « Parfois, une idée surgit dans ma tête : vous égorger tous, puis trancher ensuite ma gorge, pour clore cette infernale existence de souffrance. » Puis, il alla s’affaler dans un coin obscur, et murmura, les yeux injectés de sang : « À quoi sert-il de vivre quand les hommes nous maltraitent et Dieu reste sans réaction ?… Pourquoi attend-il que ces méchants meurent pour les punir ?… J’en suis arrivé à croire que Dieu est une invention de ces odieux méchants, pour nous faire supporter leurs cruautés. »

Bien que Zahra partagea l’opinion de son père, elle eut un frémissement d’angoisse à la pensée que Dieu n’existerait pas. « Que serait, alors, la signification de cette vie ? »

Zahra est interrompue dans ses pensées par sa mère. Elle murmure, d’une voix affligée et compatissante :

- C’est mieux pour lui : il a fini de souffrir.

Elle n’ajoute pas le désir surgi dans son esprit : « Dommage que je ne fus pas à sa place, sous le camion. » Cette idée la met très mal à l’aise. « Ah! Que je suis affreusement égoïste !… J’ai oublié Zahra ! »

Elle baisse les yeux vers le sol, et demeure consternée. L’excès de souffrance empêche le soulagement par les larmes.

Karim contemple cette malheureuse veuve, symbole du martyr de tant de femmes. « Quand donc, s’interroge-t-il, viendra le jour où ces femmes sauront recouvrir leur dignité ? »

à suivre…

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Publié le 4 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 13

13.

Paradis et paradis

 

« Paradis des enfants » : tel est le nom donné à la crèche. Il est accroché successivement au-dessus de la porte d’entrée de la tour, sur la porte de l’appartement de Karim, et sur le mur principal du salon. L’expression est écrite en lettres vertes sur fond jaune. « La première couleur se réfère à l’herbe printanière, et la seconde, à la lumière solaire », expliqua l’auteur du graphisme, un ami de Karim.

Le terme « paradis » fut proposé par Karim. À première vue, ce mot est simplement beau. Cependant, en le suggérant, Karim avait un autre motif. Il ne le révéla pas à sa sœur et à sa mère, par crainte de choquer leur croyance religieuse. Par contre, il donna une explication à Zahra.

- J’espère, déclara-t-il, que le mot « paradis » puisse porter les enfants à considérer cette idée : que le paradis n’est pas à attendre dans un hypothétique et indémontrable au-delà, mais doit être recherché et trouvé durant la vie sur cette terre.

Zahra fut très satisfaite du commentaire de son époux.

- Plus je te connais, confia-telle, plus je t’aime !

- Moi, aussi ! répondit Karim.

La jeune épouse ajouta :

- J’ai l’impression de vivre dans une merveilleuse fable des Mille et Une nuits !

- Moi, aussi ! répéta l’époux. Le monde est tellement mauvais que n’importe quoi de beau et de bon semble invraisemblable.

Après environ une semaine de travail commun de Zahra, Karim, sa mère et sa sœur, l’appartement est transformé en un très agréable lieu d’accueil pour une quinzaine de petits enfants. Afin de leur offrir le maximum d’espace, les chambres respectives de la mère, de la sœur et de Karim ont été réduites au minimum indispensable. Le reste est doté de convenables petites tables de lecture, de plusieurs jeux. Les murs sont agrémentés de jolis dessins multicolores, joyeux et didactiques. Au centre de chaque mur trône des mots en majuscules et en gras ; comme pour le nom de la crèche, les lettres sont de couleur verte sur fond jaune. On lit respectivement : APPRENDRE EN S’AMUSANT, JOIE, ÉGALITÉ, LIBERTÉ, SOLIDARITÉ. Ces mots sont écrits en plusieurs langues : dziriya, tamazight1, arabe classique, français, anglais, espagnol, italien, allemand, portugais, chinois, russe, swahili, quechua, espéranto. L’idée de cette multiplicité linguistique fut suggérée par Si Lhafidh. « Que les enfants, avait-il expliqué, apprennent à vivre dans leur pays tout en ayant comme horizon la planète entière ; qu’ils pratiquent et aiment, donc, en premier lieu leurs langues maternelles afin d’aimer de manière enrichissante d’autres idiomes ».

L’ami de Karim, passionné et capable en peinture, dessina bénévolement tous ces mots de manière originale et très agréable. Chacun représente une fleur, où chaque pétale contient le terme dans une langue. Au centre de la fleur, un cœur rouge porte les mots en dziriya et en tamazight, écrits en couleur blanche. L’artiste justifia ainsi son choix : « C’est d’abord la langue de notre mère et de notre père qui se présentent à nos oreilles, à notre cœur et à notre esprit d’enfant ! »

Le long des quatre murs est dessinée une ronde d’enfants de toutes les couleurs de peau, se tenant par la main, en dansant, les visages souriants.

Si Lhafidh, venu constater le résultat, est très content. Il se tourne vers les auteurs de ce beau miracle :

- Maintenant, il faut trouver les heureux bénéficiaires de ce paradis !… Pour cela, il me semble que la meilleure solution est de faire du porte-à-porte, autrement dit du bouche à oreille, avec patience, clarté et bonhomie. Pour cette action, chacun de nous est important : Zahra, Karim, la maman et, si elle le désire, Zahia. Et puis, aussi, moi, et nos amis : Akli le boulanger, Rachid le coiffeur, l’imam, Si Hamid le jardinier.

Environ un mois après, la crèche accueille une dizaine d’enfants. Deux parmi eux furent acceptés gratuitement, les parents étant obligés de s’absenter quotidiennement de leur demeure pour aller chercher du travail. Pour les huit autres gamins, les parents paient une modeste cotisation proportionnée à leur faible revenu mensuel. Parmi les enfants se trouvent également un Chinois, enfant du frère de Warda-Li Huà, la masseuse de la mère de Karim. Bien entendu, le petit asiatique est une divertissante attraction pour les autres enfants. Ces derniers en admirent les beaux et brillants yeux en amande, et sont très agréablement surpris de l’entendre parler oranais.

Cependant, le succès de l’entreprise produit rapidement des... mécontents.

D’une part, Omar et ses amis intégristes religieux voient d’un très mauvais œil ce « nid de mécréants athées communistes ». Omar, le marchand de fruits, déclare : « J’ai ma femme pour garder mes enfants. Et la femme, son poste est à la maison !… C’est parce que Satan lui a mis dans la tête qu’il faut aller travailler, comme l’homme, que les enfants n’ont plus de foyer, de famille, et tombent dans le vol, la drogue et le banditisme ! Les crèches, c’est la destruction de la famille !… Et cette crèche-là a même osé se proclamer un « paradis » !… Koufr ! Harâm !2… Cela prouve bien qu’ils sont des mécréants, tous ces gens-là !… Il faut purifier ! Purifier ! Purifier notre pays et notre peuple de cette engeance satanique ! »

D’autre part, Zahra est convoquée au bureau de son ex-chef policier. Cette fois-ci, Karim l’accompagne, en sa qualité de mari.

Quand Zahra entre entre dans le local de la police, elle réprime une violente envie de vomir. « Allons ! s’encourage-t-elle. La lutte ne fait que continuer ! Mais, à présent, je ne suis plus seule. »

Une fois le couple mis en présence de la « bête », comme les deux jeunes époux appellent le policier, celui-ci les invite à s’asseoir face à lui, assis à son bureau. Puis l’homme s’adresse à Karim :

- Zahra, seule, a été convoquée. Puisque tu es venu avec elle, c’est bien. Car le mari est responsable du comportement de son épouse.

- Ce n’est pas, objecte Karim avec flegme, ce motif qui explique ma présence ; c’est uniquement le fait que des époux doivent partager ensemble tout ce qui les concerne.

Le policier lance d’un ton bizarre :

- Ah ! Je comprends ! Alors, félicitations pour votre mariage !

- Merci ! répond Karim.

- Et toi, demande le fonctionnaire en s’adressant à Zahra, tu ne remercies pas ?

- Merci ! dit-elle, d’une voix un peu nouée.

- Bien !

Puis, toisant les deux, il poursuit :

- Alors ? Qu’est-ce que c’est que cette crèche ?… C’est une fabrique de futurs contestataires ?

- C’est simplement, répond Zahia, avec calme, un lieu de service à des enfants, en espérant leur permettre de faire honneur à leur peuple.

- Ha ! Ha ! Quels jolis mots !

Il indique Karim, l’air moqueur :

- C’est lui qui t’a appris à parler ainsi ?

Sans se décontenancer, Zahia réplique de manière pondérée :

- Sur les frontons de nos édifices communaux, il est inscrit : « Par le peuple et pour le peuple ». Est-ce là des mots uniquement jolis ?

Le policier la dévisage, décontenancé, en cherchant à dissimuler sa réaction. Il s’adresse à Karim, du même ton narquois :

- Compliments, cher Karim ! Je constate que tu as bien endoctriné ton épouse !

Karim, gardant le sang froid, ne répond pas, évitant de tomber dans la provocation. Il regarde Zahra, l’invitant ainsi à se défendre elle-même. Celle-ci déclare au policier, avec calme et assurance :

- Si la police craint quoi que ce soit à propos de nos activités dans la crèche, je l’invite à venir la visiter. Toutefois, si je suis maintenant ici, je suppose que c’est parce qu’un agent informateur a déjà fait son rapport sur la crèche. Cependant, il a inutilement alarmé, probablement pour justifier son salaire.

Zahia se consulte très rapidement avec elle-même : « Faut-il le lui dire ou pas ?… Bah ! La vérité est ce qu’il y a de mieux, et sûrement il le sait déjà. » Alors, Zahia dit :

- L’une des petites filles que nous avons accueillie dans la crèche, son père est un agent de la circulation, un policier.

Le policier commente, d’une voix méprisante :

- Oh ! Celui-là !… Les tuyaux d’échappement des voitures lui ont enfumé le cerveau.

Zahia sait le motif de ce jugement. L’agent de la circulation qui a mis sa petite fille dans la crèche s’était confié à Zahia, à propos de son choix. Il déclara être membre de la section syndicale de la police, et voulait que celle-ci soit réellement au service du peuple. Par conséquent, il confia sa gamine précisément à la crèche de Zahia, par estime de l’esprit émancipateur qui préside à sa gestion.

Aussi, Zahia dit à son ex-chef :

- Comme on le constate, la crèche est également au service de membres de la police.

Une chose que Zahra n’avoue pas est celle-ci. Moussa, le policier préposé au bureau de cet ex-chef, était venu une fois à la crèche. Il dit à Zahra, avec une touchante sincérité : « J’ai entendu parler de ta crèche par des parents qui habitent dans ton quartier. Je te félicite pour ton initiative. J’avoue même que je l’admire. Aussi, permets-moi de te dire en toute amitié : je ne suis qu’un simple agent, cependant, si un jour tu as besoin de mon aide, je serais heureux de t’être utile. Voici mon numéro de téléphone. »

Zahra relève les yeux vers son ex-chef. Instinctivement (ou, peut-être, de manière préméditée), ce dernier met l’index et le pouce de la main droite sur le bout de son nez, le frotte lentement, en ayant l’air de réfléchir, puis se caresse la moustache. Enfin, il conclut, s’adressant à Zahra, d’un ton de menace :

- Je te donne ce conseil : veille à ce que la crèche ne cause pas de problèmes.

- Mon unique intention est qu’elle en résout.

Elle se tait, puis ajoute :

- À moins de considérer qu’éduquer à la liberté, à l’égalité et à la solidarité soit un problème, ce que je ne crois pas.

- En tout cas, ajoute le policier, sache, au cas où tu l’ignores, que les islamistes n’apprécient pas le nom donné à la crèche. Ils le considèrent une provocation. Pour eux, il n’y a qu’un seul paradis, et il est dans l’au-delà.

- Je crois, objecte Zahia, qu’un authentique musulman est heureux de savoir qu’outre au paradis promis après la mort, il est possible d’en construire un, humain, sur terre. Et puis, la crèche a le soutien très important d’un voisin, un ex-imam que tous respectent, à l’exception, bien entendu, de ceux qui confondent leur méchanceté de caractère avec les préceptes de l’Islam.

Ces propos semblent avoir impressionné le policier. En outre, il se rappelle une directive de son chef hiérarchique : « Évitons de créer des remous en ce moment. Il y en a déjà trop ! »

En quittant le commissariat, le jeune couple marche sur le trottoir d’une rue, d’un pas lent.

- À quoi penses-tu ? s’enquiert Zahra.

- À ce policier. Il est d’une vulgarité, d’une bassesse, d’une vilenie telles que le mépriser serait comme tirer sur une ambulance. Quelle déchéance dans l’espèce humaine, en sentiment et en intelligence !… Chez cet individu, l’évolution humaine s’est bloquée au stade primitif de la brute… Même son visage est repoussant, avec ses yeux de renard, et sa bouche dont les lèvres font penser au museau d’une vipère... Oh ! Bien entendu, des policiers respectables existent, mais celui qu’on vient de quitter est un petit chef ; partout et toujours, il n’y a rien de pire que des petits chefs : ils sont petits en tout ! Dans leur obséquiosité devant leurs supérieurs, comme dans leur mépris face à leurs subordonnés. Chez ces petits chefs, j’ignore si c’est la fonction qui fait l’être, ou, au contraire, l’être qui fait la fonction.

Zahra commente :

- Chacun s’enivre à sa manière. Mon ex-chef, lui, s’enivre de l’alcool du pouvoir qu’il détient.

- Effectivement, concorde Karim.

Le couple marchent quelques pas encore, puis Karim intervient :

- J’aime toujours, en présence de l’abjection, penser à l’admiration. Aussi, en parlant de ton ex-chef, je me suis rappelé quelqu’un d’autre.

- Qui ?

- Si Lakhdar, notre voisin.

- L’ex-moudjahid, mort suicidé ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Maintenant, répond Karim, je le comprends mieux. Désormais vieux, solitaire et sans force physique, que pouvait-il faire ?… Son dernier acte fut son ultime combat contre l’injustice. Il est très dur, très cruel d’avoir lutté en compagnie des meilleurs hommes et femmes tombés au combat, pour constater que le peuple s’est trouvé, à la fin, livré à des canailles aussi méprisables que celles qui furent combattues auparavant. Et même plus méprisables : car il n’agit plus d’étrangers, mais d’autochtones… Et voilà qu’il faut recommencer !… Cette fois-ci, non pas Algériens contre colonisateurs étrangers, mais Algériens honnêtes contre Algériens ignobles, obsédés par l’enrichissement au détriment des autres et de la patrie.

Zahra regarde son mari d’un air désolé. Karim éprouve le besoin de lui donner un motif d’espérer.

- Il reste, dit-il, aux personnes comme toi et moi, si nous refusons d’être réduits en esclaves ou de nous résigner à l’humiliant exil, de ne pas craindre les risques qui nous menacent : l’emprisonnement, la torture, la mort. Là est le chantage, la force de nos adversaires : nous faire peur. Car il en faut du courage pour ne pas craindre la prison, la torture et la mort. Je me rappelle une expression lue dans un des livres que m’avait prêté Si Lhafidh : « Pour vivre dignement, il faut ne pas avoir peur de mourir. C’est la peur de la mort qui rend esclave ». Aussi, mieux vaut une brève existence digne qu’une longue durée d’humiliation.

Cette dernière observation cause à Zahra un malaise : « Peut-être que notre bonheur à nous deux, Karim et moi, ne durera pas longtemps… Mais Karim a raison, oui, il a raison. »

à suivre…

1Successivement les deux langues maternelles algériennes : arabophone et amazighophone.

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Rédigé par Kadour Naimi

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Publié le 2 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 12

12.

Cercle vertueux

 

Quelques minutes plus tard, Saïd, Zahra et Karim sont réunis dans le salon. La mère et

la sœur de ce dernier sont également présentes. Après le dîner, constitué d’un bon couscous garni de viande d’agneau, Zahia met sur la table basse une théière et quatre verres, elle s’astreignant de ce liquide.

Soudain, un tonitruant rot sort de la bouche de Saïd. Karim, sa sœur et sa mère, tout surpris, le regardent. Lui demeure calme, comme si l’inconvenant bruit sonore était la chose du monde la plus naturelle.

La mère de Karim, amusée, rompt le silence, en disant à Saïd :

- Alors, tu es satisfait de ce que tu as mangé, n’est-ce pas ?

L’invité secoue la tête en guise d’assentiment.

Cette réaction positive réveille la curiosité de Karim. Mais, il se demande : « Est-ce que je peux ?… Ne le mettrai-je pas dans l’embarras ? »… Un bref instant de réflexion le décide.

- Saïd ! dit-il. Est-ce que ça te plairait de nous parler de toi, d’où tu viens et comment tu es venu vivre ici ?

L’interrogé observe Karim d’un regard qui semble perdu, sans parler.

- Si tu ne désires pas répondre, le rassure Karim, pas de problème. Je voulais juste mieux te connaître ; c’est ainsi que se construit l’amitié, n’est-ce pas ?

Saïd conserve la même expression. Karim scrute avec une extrême attention, en veillant à ne pas se montrer envahissant, les yeux de son interlocuteur, pour comprendre le motif de son étrange comportement. « Soit il ne comprend pas, estime Karim, soit il ne veut pas ou n’ose pas se confier. » Une autre hypothèse surgit dans le cerveau de Karim : « Ou, peut-être encore, quelque chose de particulièrement douloureux l’a convaincu de l’inutilité de toute parole, que seul demeure le silence devant le mystère du monde et des êtres qui le peuplent. Peut-être ! » Karim en vient à cette dernière éventualité en se rappelant sa propre existence. Parfois, face à un événement trop cruel, trop stupide, il lui arrivait d’estimer inutile d’y réagir ; seul le mutisme total lui paraissait adéquat, tellement l’événement en question était absurde. « Peut-être, alors, reprend Karim, Saïd en a tant vu de choses absurdes qu’il en a perdu la parole... Devant l’absence de réaction vocale de la part de certaines personnes, on est en présence soit de l’idiotie la plus navrante, soit de l’intelligence la plus lucide. Saïd ne donne pas l’impression d’être un idiot ; à sa manière, il semble plutôt, à cause de son regard droit et clair, doté de cette intelligence, acquise à l’université de la vie, qui juge inutile toute énonciation de mots. »

Karim connaît de rares informations au sujet de Saïd. D’après ce que l’on raconte, il était l’enfant unique d’un père de condition très modeste. Donc, comme on dit, reproduction de la même condition socio-économique. Le fils, à peine il sut employer ses mains, alla gagner sa croûte de pain. À vingt ans, il trouva une femme de même condition sociale que lui, se maria.

Hélas ! Le destin frappa encore. L’épouse se révéla d’un caractère particulièrement méchant. Après la naissance d’un petit garçon, elle ne supporta plus le mari, au point d’en divorcer en le chassant de la petite chambre qu’ils louaient ensemble. Saïd, étant d’un doux caractère, s’en alla sans créer de problème. Il retourna dans la maison de son père, marié en secondes noces, après la mort de sa première épouse, mère de Saïd.

Le destin persista à frapper. Le père mourut, et la marâtre chassa Saïd du logis. Il se retrouva dans la rue, finit par trouver où se réfugier pour dormir. Dans un parc où il surveillait les voitures, il passait la nuit à l’intérieur de l’une d’elles.

On ignore pourquoi Saïd perdit ce travail et ce refuge. Il erra… Jusqu’à trouver l’occupation de videur d’ordures ménagères. Pour ce travail, les habitants de la tour A lui offrent le trou où il « vit », comme un rat, en compagnie de rats. Et chaque appartement de la tour lui donne mensuellement 100 dinars algériens. Le total est tout-à-fait dérisoire au vu du minimum nécessaire pour s’alimenter. Hélas ! L’argent gagné va en partie dans l’achat d’alcool, seule manière d’affronter les duretés de l’existence.

Cependant, le sort, en un seul domaine, s’est montré clément. Par un prodigieux miracle, Saïd n’est jamais tombé malade, n’a jamais été mordu par les nombreux rats qui circulent là où il dort.

- Bon ! finit par dire Karim.

Il se résigne à ne pas connaître la vie de Saïd de sa bouche même, en ressentant pour lui davantage de compassion.

Karim ajoute :

_ Je vais te montrer où dormir.

Il l’emmène dans sa petite chambre :

- Voilà, tu dormiras ici, dans mon lit. Moi, j’irai dormir dans la chambre de ma mère.

Saïd semble accepter. En scrutant ses yeux clairs, apparemment calmes, confiants, Karim éprouve une soudaine et nette impression. Il lui semble que Saïd a le caractère d’un agneau, ce symbole parfait d’innocence totale, d’extrême douceur et de touchante naïveté. Karim en ressent une profonde empathie, suivie d’inquiétude : « Ce monde n’est pas fait pour les agneaux », se dit-il.

Cet élan sentimental provient d’un trait fondamental de la personnalité de Karim, déjà signalé : sa tendance à s’identifier avec les personnes malheureuses, ayant besoin d’aide. Ce bel altruisme anime Karim depuis son enfance. Jamais, il n’a vu quelqu’un souffrir, soit par maladie, soit par humiliation, sans éprouver le besoin de lui porter secours. Jamais il n’a accepté d’assister à l’égorgement d’une volaille ni d’un mouton. Le motif de cette attention aux victimes, Karim en est parfaitement conscient. Chaque fois qu’il pâtissait lui-même des aléas biologiques du corps ou de la cruauté humaine, il éprouvait le besoin de trouver une personne pour lui porter secours, alléger sa peine. Dès lors, pour Karim, être sensible à l’infortune des autres consiste simplement à manifester de la reconnaissance envers les personnes qui, auparavant, lui avaient témoigné, à lui, une solidarité au moment du besoin. « Il s’agit d’un cercle, pensa Karim ; dans ce cas, il n’est pas vicieux ; tout au contraire, il vertueux. »

- Alors, frère Saïd, dors bien ! Et si, durant la nuit, tu as besoin de quelque chose, appelle-moi.

Saïd ne répond rien ; son attitude docile et son regard candide répondent affirmativement à Karim. Ce dernier quitte la chambre.

Son esprit demeure néanmoins occupé par les pensées suscitées en lui en présence de Saïd. « La solidarité Hélas ! Tous les malheurs ne sont-ils pas causés par cette carence ?… Maudit celui qui, le premier, déclara : « Moi d’abord ! » Quant à celui qui a délégué à une divinité le soin de soulager les injustices humaines, quelle illusion, sinon imposture ! »

Karim rejoint Zahra. Elle est occupée avec Zahia à nettoyer la vaisselle.

- À partir de demain, dit le mari à son épouse, on s’occupe de la crèche, d’accord ?

- D’accord.

À suivre...

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Publié le 1 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V.  Chap. 11

11.

De l’humain et du rat

 

Après le petit déjeuner chez Karim, celui-ci et Zahra vont au « logis » de Saïd, plus exactement le trou censé l’être, au bas de la Tour A.

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V.  Chap. 11

Appeler cet endroit un trou, c’est encore le décrire de façon trop favorable. Trou à rat est la description correcte ; sordide est l’adjectif adéquat. Un simple coup d’œil, de l’extérieur, cause un violent frémissement ou l’envie de vomir. Saleté repoussante, puanteur insupportable, humidité, obscurité, étroitesse. À moins d’être un rat, comment

peut-on y demeurer ?

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V.  Chap. 11

Et, pourtant, depuis plusieurs années, un être humain y habite, y dort. Et il est miraculeusement encore vivant, en apparente normale santé. Et ses yeux, jolis, brillent à la lumière. Et il sourit avec tendresse. C’est Saïd.

Que les habitants de l’immeuble n’aient trouvé rien d’autre à concéder à ce préposé au nettoyage des ordures, ni jamais pensé à rendre son trou à rat moins répugnant, prouve à quel niveau d’inconscience, d’indifférence, de carence de sensibilité, d’absence de compassion sont tombés les femmes et les hommes de cet immeuble, bien entendu « bons musulmans », reflet de la société toute entière. Il leur suffit d’accorder à Saïd quelques sous, pour renouveler son énergie vitale et débarrasser l’immeuble des déchets de nourriture et autres saletés. Pour le reste, « Que Allah lui vienne en aide ! » Hypocrite dédouanement de l’égoïsme face à la détresse humaine.

« Dans le passé, avait dit la mère à Karim, du temps de la colonisation, nous étions solidaires dans l’indigence, nous nous aidions les uns les autres. » À l’appui de son affirmation, elle avait fourni de nombreux exemples de ces actes d’altruisme. « Je ne sais pas pourquoi, reconnaît la mère, maintenant tout a changé de manière si négative. Pourtant, les gens se déclarent plus musulmans qu’auparavant... Je ne comprends pas… Je ne réussis pas à comprendre. »

C’est précisément pour comprendre que Karim se lia d’amitié avec Si Lhafidh, en pensant : « Qui d’autre pourrait m’aider, me consacrer une partie de son temps ?… Désormais, le temps est devenu de l’argent, uniquement pour produire de l’argent !... Quant aux intellectuels, la majorité écrasante se désintéresse de nous, le peuple. Eux, aussi, les soit disant instruits et intelligents, sont obsédés par la carrière, donc l’argent. »

Karim a le pénible sentiment d’avoir le même défaut : « Moi, aussi, jusqu’à présent, je me suis préoccupé d’argent, afin de pouvoir m’acheter un logis. Sans m’intéresser à la situation de Saïd. »

Embarrassé par sa mauvaise bonne conscience, éprouvée jusqu’à maintenant, Karim arrive, en compagnie de Zahra, devant la porte du trou à rat.

- Saïd ! appelle Karim.

L’interpellé apparaît sur le seuil. Zahra et Karim lui sourient. Puis, ce dernier parle :

- Saïd !… Comme je te l’ai dit hier, nous sommes venus t’aider à rendre plus habitable l’endroit où tu vis. Nous allons d’abord, ensemble, le nettoyer. Ensuite, je vais acheter le nécessaire pour peindre les murs, de manière à empêcher l’humidité de pénétrer ; puis, je t’achèterai un petit lit, des draps et des couvertures, ainsi qu’une petite armoire ; enfin, il faudra améliorer l’installation de la lumière électrique.

Saïd a écouté avec attention. De légers dandinements brefs de son corps

semblent indiquer un trouble ; il baisse brusquement la tête et regarde vers le sol.

- Alors, qu’est-ce que tu dis ? demande Karim avec le maximum de délicatesse.

Saïd demeure pensif.

- Saïd !… répète Karim avec douceur. Est-ce que tu m’acceptes comme frère, et Zahra comme ta sœur ?

Soudain, celle-ci touche discrètement de la main la hanche de Karim ; il se tourne vers elle. Des yeux, elle lui indique le sol près des pieds de Saïd. Karim regarde l’endroit : des gouttes de larmes y tombent.

Karim, bouleversé, ne se maîtrise plus : il enlace Saïd et le serre contre sa poitrine, très fort. Saïd se laisse faire, en gardant les bras le long de son corps.

 

Un instant après, Karim, Zahra et Saïd sortent du « logis » tout ce qu’il contient. Puis, ils commencent à nettoyer l’endroit de fond en comble, avec des instruments portés par Karim et Zahra.

- Ah ! Un rat ! crie Zahra, en reculant effrayée.

Tous les trois voient le petit animal courir rapidement au bas du mur, jusqu’à un trou où il disparaît.

Des voisins passent en jetant un coup d’œil à l’activité de nettoyage, les uns avec curiosité appuyée, d’autres avec indifférence.

Assis sur le trottoir près de sa charrette de fruits, Omar observe l’action de nettoyage avec une expression contrariée.

Apparaît Malika, la jeune mystérieuse au bouquet de marguerites. En voyant l’action concernant le « logis » de Saïd, elle s’approche, s’arrête et continue à regarder. Karim et Zahra s’aperçoivent de sa présence. Ils lui sourient ; elle les contemplent avec une expression douce.

Saïd, lui, reste les yeux fixés sur la jeune fille, puis murmure, tout enchanté :

- Yamina !

La jeune fille avance jusqu’à se trouver tout près de Saïd ; avec une tendresse infinie, elle dépose ses lèvres sur celles de Saïd, en un doux et long, très long baiser. Pour la première fois, le visage de Saïd s’épanouit d’une lumineuse expression.

Karim et Zahra, tout surpris d’assister à cette scène, absolument inattendue et incroyable, en restent totalement stupéfaits.

Quand la jeune fille retire ses belles lèvres de celles de Saïd, elle recule lentement d’un pas, tout en continuant à fixer des yeux ceux de Saïd, enchanté.

Se reprenant de sa surprise, Karim demande à Saïd :

- Tu la connais ?!

L’interrogé semble n’avoir pas entendu la demande. Il demeure le regard hypnotisé et rivé sur la jeune fille. Il répète seulement, machinalement :

- Yamina !

Karim s’approche tout près de lui, puis insiste avec tact :

- Saïd ! Tu la connais ?!… Yamina, c’est son nom ?

L’heureux bénéficiaire de l’enivrant baiser demeure sans réaction autre que d’observer avec intensité la jeune fille. De nouveau, elle s’avance et lui tend son bouquet de marguerites. Lui, les mains tremblantes d’émotion, prend le cadeau et le serre contre sa poitrine. Miracle ! Le visage de la jeune fille arbore une espèce de sourire de satisfaction.

- Yamina ! murmure une troisième fois Saïd.

Karim et Zahra, au comble de l’étonnement, ne savent pas quoi penser de tout ce qu’ils ont vu. Toutefois, ils comprennent qu’ils ne peuvent rien en savoir de la part de Saïd. Tout au moins pour le moment.

Zahra, instinctivement, s’adresse à la jeune fille, de sa voix la plus douce :

- S’il te plaît, dis-nous qui es-tu ?

L’autre remue avec une lenteur mélancolique la tête de droite à gauche, puis murmure, d’un ton altéré, typique d’une personne n’ayant pas usé son organe vocal depuis très longtemps :

- Sahra !

- Sahra, tu veux dire la région du Sahara ?

- Sahra ! répète l’interrogée.

- Tu veux dire que, pour toi, ici, c’est le désert, que tu n’as personne ?

La jeune fille se contente de fixer sur les yeux de Zahra un regard d’une intensité aussi énigmatique qu’impressionnante. Soudain, elle sursaute, comme ayant entendu une impérieuse voix intérieure, tourne vivement le dos aux autres, et s’éloigne rapidement, à tout petits pas rapides, semblables à une marche de femme japonaise traditionnelle.

 

Tard le soir, le trou à rat est complètement nettoyé. Saïd y place, dans un coin, son précieux bouquet de marguerites.

- Mais, dit Karim à Saïd, pendant quelques nuits, tu ne peux pas dormir ici, à cause de l’odeur de peinture fraîche. Je t’invite à venir dormir chez nous, d’accord ?

La proposition embarrasse fortement Saïd.

- À présent, tu es mon frère !… l’assure Karim. Alors, s’il te plaît, ne te gêne pas. Tu es un nouveau membre de la famille !

Sans répondre, Saïd entre dans son logis, prend son bouquet de fleurs, sort, ferme la porte avec un double cadenas, et rejoint Karim et Zahra.

à suivre...

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Publié le 1 Mars 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 9-10

 

9.

Miel de lune

 

Tard dans la nuit, enfin, Karim et Zahra sont ensemble, pour la première fois dans l’intimité de leur chambre. Dans l’appartement, la mère et la sœur de Karim dorment depuis longtemps. Le silence est total, apaisant. À travers la fenêtre aux vitres closes filtre un rayon de lune où se mélangent harmonieusement le bleu et le blanc. La chambre en est baignée d’une douce lumière.

Sous les jolis draps frais et parfumés du lit, les deux époux, allongés tout près l’un de l’autre, bavardent à voix basse. Ils se racontent comment ils ont enduré la phase durant laquelle ils avaient découvert leur amour réciproque, sans pourvoir le confesser l’un à l’autre.

Chacun d’eux avait très peur d’être victime d’illusion, d’un faux espoir, de prendre son désir pour la réalité. Les deux amoureux étaient victimes de l’atmosphère délétère dominante parmi les gens : trop de méfiance réciproque, parce que trop de fausseté, trop d’hypocrisie, trop de mensonges, trop de trahisons. Dès lors, comment croire au sourire ou aux bonnes paroles ?… Pour Karim et Zahra, cette première période de leur relation fut très éprouvante.

Zahra avoue :

- Jamais de ma vie, je n’ai connu de personne, homme ou femme, qui ne soit pas méchante, fausse, voulant profiter au détriment de moi. Pour les hommes, je n’étais qu’un objet de consommation sexuelle. Et, pour les femmes, j’incarnais une dangereuse et haïssable concurrente, à cause de mon physique agréable et de ma modestie. Cette dernière était considérée uniquement comme de la fausseté... Je connus seulement l’affection de ma mère. Sans pouvoir lui confier mes souffrances. Comment lui avouer le viol par mon père, alors que j’avais quatorze ans, ensuite, mon effroyable calvaire enduré à Annaba ? Enfin, revenue au logis, comment lui avouer l’origine du salaire pour nourrir la famille ?… Pour moi, exister n’était rien d’autre qu’un combat cruel, où mes ennemis se permettaient tous les coups, sans aucune pitié. Mon unique souci était de survivre.

Elle s’interrompt un bref instant, puis continue :

- Voilà pourquoi, quand je t’ai connu, quand mes yeux ont rencontré les tiens pour la première fois, à la boulangerie, je ne parvenais pas à y croire. J’avais constaté la bonté de ton regard, mais je me disais : « Fais attention, Zahra ! Les hommes ne sont qu’un troupeau de loups affamés ! Ne crois jamais aux anges ! Ils n’existent pas ! Ce sont uniquement des démons masqués ! »… En même temps, je ne parvenais pas à t’oublier... C’était très dur !... Je n’avais jamais affronté une situation aussi difficile, complexe, incertaine… Ah ! Combien de jours j’y ai pensé, et combien de nuits d’insomnie, l’esprit occupé par toi !… « Puis-je le croire ?… Puis-je le croire ?… » Toujours cette question en moi... Heureusement que tu as eu avec moi de la patience, que tu as manifesté un comportement adéquat, exprimé les mots justes. La chienne toujours battue que j’étais, tu es parvenu à la convaincre qu’elle pouvait, finalement, avoir droit à des caresses, de ta part. Finalement, le miracle se réalisa : tu m’as convaincue que l’amour peut exister, tout au moins entre toi et moi.

- Oh ! réplique Karim, très ému par les aveux de Zahra... Moi aussi, après le premier regard échangé entre nous, à la boulangerie, que de tourments j’ai affrontés. Contrairement à toi, j’avais la chance de bénéficier de l’amour de mes parents. En même temps, je constatais chaque jour comment notre société était devenue une jungle. À tout moment, il faut être sur ses gardes pour ne pas être victime d’une méchanceté, et d’abord venant des soit disant amis. Et si, pour l’homme, la femme n’est plus qu’un objet de consommation sexuelle, pour la femme, l’homme est devenu un simple compte en banque. Voilà le marchandage actuel : le corps féminin en échange de fric masculin ! Et, comble de l’imposture, le tout enrobé de déclamations religieuses… Comment, alors, croire à l’amour ?… Enfin, je t’ai connue. Même avec toi, j’ai dû, comme toi, d’une autre façon et pour d’autres motifs, j’ai dû lutter pour me convaincre que toi, tu étais différente des autres, que tu incarnais l’exception à la règle, un ange en enfer, une brebis parmi des louves. En outre, ta beauté me plaisait tout en me causant une désagréable défiance : « Comment, me disais-je, une jeune fille particulièrement jolie, pourrait-elle ne pas utiliser ce don de nature comme hameçon pour embobiner l’imbécile qui mordra à l’appât ? »… Ta pauvreté ajoutait à ma méfiance. N’est-ce pas mon salaire qui est visé, bien que pas énorme ? J’avais déjà entendu une femme déclarer, toute satisfaite d’elle-même : « La valeur d’un homme est dans sa poche ! »… Aussi, j’ai connu les longues nuits blanches, avec toi qui tournoyais dans ma tête, et des jours où tu étais encore présente dans mon esprit. J’avais une affreuse peur de me tromper sur le motif réel de ton intérêt pour moi. J’avais même peur de mes propres sentiments : « Qu’est-ce j’aime en elle ?… Son caractère ou uniquement son corps ? »… Ajoute à cela que, partout où je regardais, de la base au sommet de la hiérarchie sociale, je ne voyais que des gens obsédés par l’attrait des richesses et du sexe. Un marécage de dégoûtante pourriture !... Cependant, je ne me suis jamais résigné : l’exemple des combattants passés animait mon espérance en des temps meilleurs.

Les deux nouveaux époux parlent encore longtemps. Ils se vident de toutes les misères endurées, et se nourrissent du bonheur enfin trouvé. C’est leur façon de s’initier, de jouir de leur prochaine fusion physique.

Un joyeux chant retentit dans le silence.

- C’est le coq de Si Lhafidh ! dit Karim, tout content.

- Il a un coq ? demande Zahra, toute surprise.

- Avec une poule et des poussins, ainsi qu’un petit jardin sur son balcon. Je te les montrerai et, si tu es d’accord, nous imiterons Si Lhafidh.

- Décidément, réplique Zahra avec plaisir, notre Tour A contient non seulement des misères, mais, également, des miracles !

Un deuxième chant du coq résonne.

Alors, les toutes premières lueurs de l’aube apparaissent dans la petite chambre. Alors, les deux âmes se sont totalement l’une à l’autre révélées, livrées, comprises, appréciées et adoptées. Alors, les corps contenant ces deux âmes se fondent en une merveilleuse et enivrante union charnelle, bercée par la fusion ardente de deux cœurs et de deux esprits assoiffés d’amour.

 

10.

Que rire est ce qu’il y a de meilleur

 

Le lendemain matin, Zahra, Karim, la mère de celui-ci et sa sœur prennent le petit déjeuner, en compagnie de la mère de Zahra. Des gâteaux traditionnels ornent la table basse. Ils furent achetés auparavant par Zahia dans un proche magasin.

La mère de Karim s’adresse à son fils :

- Tu as des amis vraiment bons, Karim ! Peu d’amis, cependant vrais et intelligents !

- Pourquoi dis-tu ça, maman ?

- J’ai vu les cadeaux qu’ils t’ont offerts.

- Ah ! réplique Karim, enchanté.

Ce dernier découvrit avec un profond plaisir les dons en question. Si Lhafidh et le vieil imam donnèrent des livres, le premier « La lettre sur le bonheur » d’Épicure, et le second « Incohérence de l’incohérence » d’Averroès. Voici les cadeaux des autres amis. Akli, le boulanger : vingt litres d’huile d’olive pure provenant de sa famille en Kabylie. Si Hamid, le vieux planteur d’arbres sur la place : plusieurs paquets de graines, « pour le petit jardin, dit-il à Karim, que tu projettes d’établir sur ton balcon ». Rachid, le coiffeur : un appareil digital « pour réaliser des photos que toi et ton épouse verrez avec émotion quand vos cheveux auront la couleur de la neige du Djurdjura en hiver ». Fatma, la collègue de Karim à l’hôpital, et camarade au syndicat autonome de l’établissement, fut également invitée au mariage de Karim. Elle offrit un livre : « Dieu et l’État », de Michel Bakounine. « J’y ai appris, déclara-t-elle, ce que je concevais déjà, sans pouvoir l’expliquer de manière convenable : que la liberté n’est pas une affaire individuelle ; c’est une question sociale collective ». Fatma accompagna son cadeau par cette dédicace, joliment écrite à la main :

« Cher frère Karim !

Grâce à toi, je me suis mariée avec... la liberté solidaire. En attendant de trouver un bon compagnon de vie. À toi et à ton épouse, tous mes vœux de bonheur !

Ta sœur Fatma. »

Quand Karim informa Si Lhafidh au sujet de ce cadeau de mariage et la dédicace l’accompagnant, le vieil homme eut le plus franc et le plus éclatant rire, au bout duquel il déclara, tout heureux :

-  Tu vois, cher Karim ! Il suffit de semer la bonne graine, et, si le terrain est fertile, vient la bonne récolte !

Il ajouta :

- Voici une autre très heureuse nouvelle, que tu connais déjà, sans doute : les divers syndicats autonomes ont tenu des réunions en vue de constituer une unique confédération !

Et le vieil homme eut un deuxième éclat de rire heureux.

- Il reste, nota Karim, à résoudre l’inévitable et maudit problème : se débarrasser du cancer du leadership, afin d’œuvrer ensemble d’une manière authentiquement collective.

Si Lhafidh répliqua, d’un ton plaisantin :

- C’est comme dans l’agriculture : veiller à ce que la bonne récolte ne soit pas abîmée par des parasites.

à suivre...

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https://tribune-diplomatique-internationale.com/romangrande_terretour_akadour_naimipartie_v-5/

 

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Rédigé par Kadour Naimi

Publié dans #NOUVELLE-ROMAN, #AUTOGESTION, #EDUCATION-CULTURE, #PEUPLE-DEMOCRATIE

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Publié le 18 Février 2022

GRANDE TERRE TOUR A - Partie V. Chap. 8

8.

Confessions

 

À la fin du dîner, les invités partent l’un après l’autre, en remerciant chaleureusement Karim, et en lui souhaitant tout le bonheur du monde. Seuls restent lui, le vieil imam et Si Lhafidh. Ils désirent jouir davantage de leur amitié, en cette heureuse occasion.

Karim intervient, avec une jovialité respectueuse :

- Cheikh imam, et toi Si Lhafidh, j’ai toujours souhaité vous entendre discuter sur un thème très particulier. Dans le temps où nous vivons, ce thème est interdit, quand il n’attire pas les pires conséquences sur la personne qui l’évoque.

Les deux vieillards regardent leur jeune ami avec cette délicatesse dont sont capables uniquement des personnes ayant connu de la vie ses heureux et ses affreux aspects, puis en ont tiré les leçons les plus bénéfiques.

- Je veux dire, précise Karim, la foi religieuse. Toi, cheikh imam, tu as exercé cette fonction pendant longtemps, puis je te vois presque tous les jours psalmodier des sourates du Coran. Mais Si Lhafidh ne m’a jamais parlé de religion, et je ne l’ai jamais vu aller à la mosquée. En particulier, je me souviens, du soir où toi, cheikh imam, tu avais parlé du philosophe théologien Ibn Rochd. Ce soir-là, en retournant à la maison, Si Lhafidh m’a dit : « Il est très beau d’entendre un homme employer sa foi au service de la raison et de la justice ! »… Pourquoi je dis tout cela, à présent ?… Eh bien, je l’avoue, étant certain que vous deux me comprenez. Je ne parviens pas à croire à la religion ; je préfère compter uniquement sur ma raison, et me considérer seul responsable de mes actes. Non pas par orgueil, au contraire, par modestie. Je considère insultant de croire que mes mauvais actes seraient dictés par Dieu. Quel motif aurait-il à le décider, lui ? N’est-ce pas insulter la bonté infinie dont il se caractériserait ?... Cependant, j’estime hautement ceux qui professent leur foi de manière généreuse et intelligente, comme cheikh imam.

Les deux vieillards se regardent un instant l’un l’autre, avec une même expression affectueuse. Par respect réciproque, chacun des deux attend que l’autre réagisse à la confession de Karim. Si Lhafidh invite cheikh imam à intervenir :

- S’il te plaît ! lui dit-il.

L’imam tourne les yeux vers Karim et l’observe, avec une telle tendresse que le jeune homme en est touché.

- Ô mon enfant ! commence l'ex-prêtre, de sa caractéristique voix chaude, attentive et modeste. Tu as parfaitement raison de te considérer le responsable de tes actes, et de ne pas accabler Dieu de la responsabilité si tu agis mal... Ne te tourmente pas pour ton manque de foi. Ce que Dieu nous demande, c’est essentiellement de ne pas commettre d’actes mauvais envers soi-même ou les autres, et, dans la mesure du possible, faire du bien à soi-même et aux autres. En agissant ainsi, nous créons nous-mêmes notre paradis sur cette terre. Les prières qu’on adresse à Dieu n’ont pas pour but de lui demander des avantages ; ce serait un comportement vulgaire et opportuniste. Les prières et autres actes de dévotion servent uniquement à se rappeler et à renforcer en soi-même les pensées et les actes conformes à la justice et à la bonté humaines.

Dans les oreilles de Karim, ces paroles sont une musique harmonieuse et apaisante, surtout en cette époque d’obscurantisme violent quand pas sanglant. Toutefois, Karim n’est pas étonné par ces propos, les sachant prononcés par un homme qui parlait si bien du philosophe andalou Ibn Rochd.

L’imam se tourne vers Si Lhafidh, l’invitant du regard à prendre la parole. Celui-ci intervient, à l’adresse de Karim :

- Cheikh imam a dit ce que je t’aurais dit. Je peux ajouter ceci. Dans mon enfance, j’étais un croyant fervent. J’apprenais le Coran ; j’aimais le psalmodier même quand je ne comprenais pas les mots ; je les trouvais jolis, musicaux. Et j’étais tout heureux d’accomplir mes prières ; je les considérais comme un merveilleuse rencontre avec mon Créateur. Je songeais même à devenir imam !

Il sourit, amusé et attendri.

- Eh, oui ! ajoute-t-il. Puis, vers l’âge de vingt ans, ce fut la crise. Les interrogations qui m’avaient assailli, déjà, dans mon enfance, et que j’avais par la suite écartées, revinrent avec une intensité impérieuse. Pourquoi la souffrance physique ? Pourquoi les maladies graves et douloureuses ? Pourquoi les tremblements de terre, détruisant des êtres humains et même des édifices dédiés à Dieu ? Pourquoi l’existence du mal ? Pourquoi l’injustice ? Pourquoi des riches débordant de richesses, et des pauvres n’ayant pas même de quoi manger ? Pourquoi priver ces derniers de tout dans leur vie sur terre, pour ne l’accorder que dans un au-delà ? Pourquoi l’existence de dominateurs cruellement arrogants et de dominés obligés à se résigner ou à résister au prix d’être torturés puis assassinés ?... Tant de pourquoi !… Ne trouvant pas de réponse satisfaisante, ma foi a disparu. Ce fut très pénible, très très pénible. J’en souffrais profondément. J’avais perdu une boussole, un confident et un appui : Dieu !… Ensuite, progressivement, en m’appuyant sur la raison, j’ai cherché et trouvé une conception de la vie acceptable, où la foi ne m’était pas nécessaire. Cette découverte fut possible parce que je n’ai jamais perdu l’amour de la vie, de la mienne, de celle des personnes que j’aime, et de tous les êtres humains en général. J’ai même appris à aimer et respecter les animaux et les végétaux.

Il s’interrompt un instant, pour s’assurer de l’effet de ses paroles sur son ami imam. Ce dernier contemple Si Lhafidh avec une touchante expression de compréhension. Si Lhafidh reprend, en se tournant de nouveau vers son jeune voisin :

- Comme toi, aujourd’hui, Karim, un jour j’ai posé la question et je me suis entretenu avec cheikh imam. Voici quelle fut sa réponse : « Même si tu ne crois pas au Paradis dans l’au-delà, si, toutefois, il existe, - et telle est ma croyance -, tu y entreras avant tous ceux qui utilisent Dieu uniquement pour se servir de lui de manière vulgairement intéressée. Car toi, tes actions sont animées uniquement par la bonté, sans besoin d’une récompense divine. »

Il s’adresse à l’ex-prêtre :

- Tu te rappelles le soir où tu me l’as dit ?

- Oui, confirme l’autre.

Si Lhafidh revient à nouveau vers son jeune ami :

- Dès lors, Karim, tant que tu es bon avec toi-même et avec tout ce qui existe, tu es dans le juste chemin.

Karim se tourne vers l’autre vieillard :

- Cheikh imam, je voudrais te poser une question particulière, si tu le permets.

- Toutes les questions que tu veux, mon enfant !

- J’ai entendu Omar, le marchand de fruits, dire que tu ne vas jamais à la prière du vendredi, et Omar déclare qu’ainsi tu démontres que tu n’es pas un vrai musulman. Que réponds-tu à ça ?

Le vieux prêtre réagit par un léger sourire de compassion, puis dit avec déception :

- Dans le passé, j’aimais bien y aller. Malheureusement, depuis que cette cérémonie est devenue une prêche pour justifier soit une politique gouvernementale anti-populaire, soit un obscurantisme également politique, je préfère me retrouver seul avec mon Créateur, et, en esprit, avec tous les Musulmans honnêtes du monde.

- À présent, une question personnelle, reprend Karim : la très grande mosquée qui se construit à Alger, qu’en penses-tu ?

- À mon modeste avis, Dieu n’a pas besoin d’ostentation : sa mosquée est la terre entière, et plus le lieu est simple et modeste, plus il a d’âme. Quant à la meilleure façon de rendre hommage à Dieu, elle consiste à soulager les maux sociaux dont souffrent ses créatures… Comme toi, je constate les rues désertes, le vendredi au moment de la prière collective. Toutefois, cette situation ne me trompe pas. L’Islam est devenu une excuse commode, un travestissement pour masquer les méchancetés de ceux qui se réunissent à la mosquée. Sinon comment expliquer l’invitation aux Musulmans de recourir aux ablutions pour être propres, tandis que leurs rues sont jonchées de détritus dégoûtants ? Comment expliquer que le secteur du commerce d’alimentation et d’autres produits est quasi totalement accaparé par des personnes qui se croient musulmanes parce qu’elles arborent une barbe hirsute et des accoutrements d’Arabie saoudite, mais où la triche est couramment appliquée au détriment des clients, eux aussi musulmans ?… Pour la majorité des prétendus musulmans, l’Islam n’est pas un moyen de communier ensemble, de manière pacifique et fraternelle, mais un instrument pour tromper les autres, tricher à leur détriment, et cela du dirigeant politique au citoyen le plus ordinaire.

Karim n’en revient pas de tout ce qu’il entend :

- Ah ! Si l’Algérie en particulier, et le monde musulman en général, avaient beaucoup de imam et de Si Lhafidh comme vous, quel paradis ce serait !

Les deux vieillards le contemplent avec une expression où leur jeune ami voit un mélange de satisfaction et de mélancolie.

Le vieil imam ajoute, alors :

- Puisque nous sommes entre de vrais amis, voici ce qu’il me semble utile de t’avouer, cher Karim... Moi, aussi, dans ma jeunesse, j’ai eu des doutes. Effectivement, regarder des personnes souffrir de maladies, savoir que des femmes sont mortes en accouchant, voir des enfants nés physiquement handicapés, apprendre que des tremblements de terre ont détruit des mosquées et tué des fidèles à l’intérieur, quel cœur sensible et quel esprit normal n’en seraient pas ébranlés ?… Cependant, il y a cette mystérieuse capacité humaine nommée la foi. Personnellement, je m’y suis accroché, sinon je me serai suicidé. Heureusement, par ce que j’ai appelé la grâce de Dieu, mes douloureuses interrogations ont eu comme résultat de renforcer ma foi au point de choisir la fonction d’imam. Je l’ai exercée librement et bénévolement. Je ne l’ai quittée qu’au moment où l’État, d’une part, et, d’autre part, les intégristes ont voulu me transformer en perroquet, moyennant un salaire.

Karim et Si Lhafidh contemplent leur honnête ami avec une expression pleine de respect et d’admiration. Ce dernier ajoute, avec une pointe de nostalgie :

- Mais je constate, mon cher Karim, que tu ne vis pas dans une époque propice à la religion et à Dieu, tels que je les conçois. Ils sont devenus les justifications de la plus affreuse des haines et du plus odieux versement du sang, partout dans le monde. Intégristes dans les pays musulmans, évangélistes dans les pays chrétiens, traditionalistes dans le monde juif... Et pourquoi ?… Pour détenir un pouvoir permettant de disposer des ressources naturelles. L’argent ! Le Veau d’Or, encore et toujours !

L’ex-prêtre s’interrompt un instant, réfléchit puis continue :

- Chez nous, en Algérie, sous prétexte d’échapper aux mauvaises mœurs étrangères, et de retrouver nos bonnes coutumes du passé, les décideurs ont rempli notre pays de mosquées, de programmes télévisés religieux, de prêcheurs, d’ouvrages écrits et sonores, avec la prétention d’islamiser correctement le peuple. Les conséquences de ce phénomène se constatent facilement, dans les vêtements, la fréquentation des mosquées, les voyages multiples à la Mecque, le code de la famille, etc. Le paysage visuel en est tout transformé… La logique supposerait, alors, que le peuple et ses « élites » sont devenus plus vertueux… Cependant, la réalité contredit la logique. Plus le pays s’est soit disant islamisé, plus se sont aggravés les phénomènes que cet emploi de la religion prétendait combattre et abolir : la corruption du sommet à la base de la pyramide sociale, la violence sous toutes ses formes et dans tous les domaines de la vie sociale, les injustices sociales, la répression, la saleté dans les rues, la hogra1 partout, et la harga2 des jeunes, préférant mourir dans la mer que survivre dans le pays… Quant à la période sacrée du ramadan, de mois de pénitence, d’abstinence salutaire pour le corps et de méditations pour l’esprit, il est devenu celui de la bombance pour les consommateurs, de l’augmentation des prix pour les marchands, et d’une solidarité citoyenne se limitant à offrir à manger aux pauvres, comme si, pendant les autres onze mois, ceux qui manquent de nourriture peuvent crever. Et tout ce monde, du sommet à la base, se proclame musulman !… Mais combien se sont interrogés : de quel Islam est-il question ?... Combien ont noté qu’auparavant, quand nous avions infiniment moins de mosquées et pas de prêches télévisés, il y avait nettement plus de respect et de solidarité collectives ?... Comment expliquer cela, sinon par le fait que l’islamisation dont on parle n’est rien d’autre qu’une immense et ignoble supercherie pour endormir le peuple, et lui faire accepter toutes les infamies commises par les auteurs de cette prétendue islamisation ? Elle légitime les actions des personnes les plus rapaces, cruelles et malfaisantes. Même dans les mosquées, les rares imams honnêtes, qui parlent de justice humaine réelle, sont brimés, quand pas éliminés, soit par les responsables étatiques, soit par les intégristes prétendument islamistes. Ces responsables étatiques et ces intégristes veulent seulement des perroquets légitimant leur domination sur le peuple... Alors, moi, comme imam et comme musulman, comment puis-je ne pas vous comprendre, cher Karim et cher Si Lhafidh ?… Vous ne vous souciez qu’à faire le bien, sans rien demander en retour, pas même une belle place au Paradis. Pour moi, c’est vous qui incarnez la meilleure qualité que devrait avoir le musulman : la bonté.

À la fin de cette discussion et des aveux sincères l’ayant distinguée, Karim est heureux de penser : « Voici deux hommes qui se différencient par la croyance : l’une religieuse, et l’autre matérialiste ; cependant, ils sont proches et unis par un même cœur généreux et une même haute intelligence. Il est donc normal qu’ils se comprennent et qu’ils soient amis, dans le sens le plus authentique du terme… Chacun d’eux trouve un plaisir à me considérer comme son propre enfant, encore plus précieux parce que le lien n’est pas de sang mais de choix ; et chacun d’eux m’instruit, selon ses propres goûts : l’un par sa spiritualité, l’autre par sa conception sociale… Toutefois, j’estime que Si Lhafidh a sur l’imam une supériorité morale : ses actions n’espèrent aucune récompense future, dans un au-delà ; elles se manifestent uniquement comme devoir humain envers la communauté humaine, et trouvent leur récompense dans le seul fait d’accomplir ce devoir... Cependant, par respect de la vérité, qui est justice, je dois être complet dans mon jugement : le vieux imam a une bonté si naturelle qu’il n’a pas besoin de récompense pour faire le bien autour de lui... Ah ! Karim ! Quelle chance tu as de bénéficier de l’amitié de ces deux vieillards !… Dommage que nous ne soyons pas beaucoup à l’avoir, cette chance !»

1Terme précédemment expliqué : humiliation de la part du fort contre le faible, notamment les membres de l’oligarchie étatique contre le peuple.

2Mot également expliqué auparavant : l’émigration clandestine.

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Rédigé par Kadour Naimi

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